« Elle avait grandi », Équilibre précaire   

Équilibre précaire

Elle

Bertrand est encore ailleurs. Moi qui espérais que la vision d’un jeune couple dans le quotidien des débuts lui remonterait le moral, c’est raté. Même chez eux, je ne l’ai pas trouvé à son aise, comme s’il se sentait « déplacé ». Pourtant, il la connaît depuis sa naissance, et qui plus est, lui a trouvé son mari. À croire maintenant qu’il en est jaloux ! Il ne faudrait pas qu’il confonde « tonton par adoption » avec « papa » ! Non, ça ne peut pas être ça… Elle doit lui faire penser à celle qui hante ses nuits. Il fantasme sans doute sur une de la même génération. Tiens, je lui en parlerai à Nadège, si ça se trouve, il a flashé sur une de ses copines de fac ! Tous pareils, dès qu’ils dépassent la quarantaine, il faut qu’ils se rassurent en draguant des jeunettes. Ça ne m’étonne pas, avec sa peur maladive de vieillir. Pour un peu, il m’échangerait bien contre deux de vingt ans ! Je me demande ce qu’il en ferait. Une fois par mois, c’est déjà beaucoup lui demander, alors quant à honorer tous les jours deux donzelles, il y a de la marge ! À moins que ce ne soit qu’une question de motivation, allez savoir… Eh bien non, justement, je ne veux surtout pas savoir, et la première que je verrai tourner autour de lui, je lui arracherai la tête. Quant à lui, je l’inviterai à prendre ses cliques et ses claques, il lui restera à se réhabituer à vivre dans un studio, ça lui rappellera sa jeunesse, quant à être nostalgique, autant l’être pour quelque chose…

Moi aussi j’ai peur de vieillir. Mais, à la différence, il ne me viendrait pas à l’idée de me rassurer dans les bras d’un gigolo de vingt ans. Je ne serais pas dupe, et la lucidité en ce domaine gâche le plaisir. Par contre, je rêve parfois d’un homme amoureux de moi, comme il l’a été il y a si longtemps… Redécouvrir le désir qui vous terrasse, cette boule dans le bas-ventre qui vous enflamme les entrailles, les effluves de l’autre que l’on traque, le sentiment d’être unique, ces regards qui vous placent en permanence sur un piédestal. J’ai eu tout ça, c’est mieux que certaines qui courent après toute leur vie. Mais du coup, plus dure est la chute, et devoir me contenter de l’apparence des choses en sachant que rien ne sera plus jamais comme avant me mine.

J’adore conduire, ça me détend. Nous venons de nous offrir une Mercedes dont je rêvais depuis longtemps, et je ressens un plaisir presque sensuel à caresser le volant gainé de cuir ou à m’attarder d’un doigt cajoleur sur les boiseries exotiques à la douceur complice. Le moteur rugit de plaisir sous le cuir fauve de ma chaussure, et la voiture fonce sur la nationale au mépris de la limitation de vitesse. Une chose est certaine, je ne crains rien en cas d’alcootest ! Recevoir sans une goutte d’alcool, quel manque de savoir-vivre ! Ce doit être une question de génération, ou d’éducation… ou un peu des deux. La voiture a toujours constitué pour moi un lieu idéal pour méditer. Bertrand somnole déjà, abruti par la route ou engourdi par sa mélancolie, à défaut de l’être par l’alcool… J’ai une envie irrésistible de cigarettes. Pourtant, je résiste. Notre limousine reste un sanctuaire inviolable, le seul que je respecte encore. Je suis devenue progressivement accro et augmente régulièrement ma dose au fil des années, qui diffusent leurs parfums de nicotine… J’en suis rendue à deux paquets par jour, des Marlboro, comme au lycée. De là à prétendre que je cherche, à travers les effluves de tabac, les fragrances de ma jeunesse passée ! Je laisse à Bertrand le soin de dérouler sa psychanalyse de bazar, quand il lui arrive encore de me faire la morale. Je ne sais pas ce que lui recherche dans l’alcool. Depuis son adolescence, il n’a jamais tenu plus deux verres, et même s’il a singulièrement augmenté les doses, il ne s’est guère endurci. Je lui accorde cependant un talent indéniable pour choisir un bon cru. Il faut savoir rester objective, tout n’est pas complètement pourri en lui !

Le compteur flirte avec les cent quatre-vingts. Je ne sens rien. Juste le déplacement furtif de l’air qui se défile devant le V6 en rut. J’aime imaginer la voiture violant l’espace, labourant l’air à la recherche d’un plaisir jamais assouvi. Du plaisir, j’en ai eu. Je sais trop bien ce qu’est un orgasme ; et la descente de mon plaisir sur l’échelle de Richter, associée à un baromètre n’annonçant qu’exceptionnellement la tempête des sens, me laissent affamée d’amour. Jusqu’à présent, je me suis contentée de mes doigts mais je viens récemment, toute honte bue, d’inaugurer la courgette. Très efficace cela étant dit, une fois assumée, et de plus, en harmonie totale avec mes dernières options politiques et mon soutien aux Verts ! Où va se nicher la cohérence !

La vitesse me permet également de tester mon envie de vivre, ou plutôt, la puissance de mon désir de survie. Il serait si facile de donner un léger coup de volant, de faire une simple embardée qui nous conduirait tous les deux au firmament… Mais je ne suis plus tout à fait assez sûre de vouloir passer l’éternité à ses côtés, ni d’ailleurs qu’il vaille la peine qu’on abrège sa vie pour lui. Quel homme, du reste, pourrait justifier qu’une femme choisisse un tel raccourci, qui plus est au volant d’une voiture neuve ! Il me reste suffisamment de principes et d’éducation pour continuer à faire semblant, en attendant un miracle qui lui ferait retrouver la paire de lunettes de ses vingt ans. Dans l’immédiat, il demeure définitivement myope à mes charmes et sourd à mes hurlements muets. L’autre doit lui squatter la tête grave, comme dirait mon fils, pour qu’il soit installé en permanence sur une autre planète que la mienne.

Quarante minutes à peine après notre départ, je m’arrête devant le portail de notre villa. La grille s’ouvre silencieusement et les pneus crissent sur le gravier. La porte basculante du garage nous invite à nous réfugier à l’intérieur, et la pénombre envahit l’habitacle.

– Il faudra installer une nouvelle rampe de néons, dis-je, ça fait six mois qu’on n’y voit rien.

– Si on a survécu six mois, ça peut sans doute encore attendre, répond-il d’un ton peu amène.

Sûr que si je compte sur lui, il vaut mieux que je devienne nyctalope ou que je me fasse greffer une lampe de mineur sur le front !

Lui

De retour au bercail, je lis un dossier pour le lendemain quand Brigitte m’apostrophe, un verre de whisky à la main.

– Bon, on ne peut pas dire que ça s’arrange nous deux, tu ne crois pas qu’il serait temps d’en tirer les conséquences ?

Je ne m’attendais pas à ça. À tant de froideur, à tant de force. Je reste là, tout près d’elle, immobile, muet, incapable d’articuler le moindre son, de nier ou de la rassurer, comme si la réalité me rattrapait enfin. Que pouvais-je faire d’autre, que de rester et essayer de faire illusion ? Sa réaction me montre que c’est un échec complet. Je le savais bien sûr, et je me demande jusqu’à quel point ce n’était pas volontaire, pour qu’enfin des mots soient mis sur mes errances… Je sens sa colère projetée comme un paravent pour masquer sa douleur. Derrière, il y a la vérité mise à nu, qui essaie tant bien que mal de dissimuler ses parties honteuses. J’ai bifurqué avant le terminus, à la faveur d’un aiguillage, et nous roulons maintenant sur des voies parallèles. À la fois proches et irrémédiablement séparés, nous regardons défiler nos vies, au travers des vitres craquelées qui laissent nos brisures à vif. Je vois sa main tendue, luttant contre le vent et la vitesse, mais je me sens incapable de la saisir pour me remettre sur les bons rails. Il faudrait remonter la voie à contre-courant, pour regagner cette gare de naissance où je l’ai croisée, retrouver ce compartiment de notre jeunesse si lointaine, respirer ce parfum de passion et d’aventure qui nous a enivrés…

Devant mon mutisme, sa tentative désespérée tourne rapidement court, je vois ses épaules s’affaisser un peu plus et sa main se crisper sur son verre bouée. Un aperçu de mes voyages intérieurs l’aiderait sans doute à mieux comprendre, à défaut d’accepter, mais elle reste à quai, seule, pendant que défilent dans sa tête des rames de souvenirs qui échouent inexorablement sur une voie désaffectée.

Nadège est devenue mon élixir de jeunesse mais loin de moi l’idée de prétendre à la moindre originalité. Combien sommes-nous à ne pas accepter l’inéluctable, cette décadence impitoyable du corps et de l’esprit qui nous rapproche inexorablement de la fin ? Pourquoi tant d’entre nous s’acharnent-ils à courir trois fois par semaine, passant du footing matinal au vingt kilomètres, du vingt kilomètres au marathon, dans une escalade de douleur rémission « Mon Dieu, rajeunissez-moi car j’ai expié sur la route » ? Quant à ceux qui préfèrent le vélo, sans EPO, les côtes ne s’avalent pas comme des hamburgers, et la digestion est chaque fois un peu plus difficile. Musculation, tennis, golf, chacun choisit sa fontaine de jouvence et tente de se rassurer sur ses possibilités, pour oublier le débit ininterrompu des années.

J’ai choisi de boire à l’eau fraîche de Nadège pour arrêter le temps, mais jamais je ne me sens désaltéré …