« Elle avait grandi », Chez eux   

Chez eux

Lui

Invités pour treize heures, nous arrivons trop tôt. Je suis tellement impatient de te voir que je n’ai pas anticipé la scène. Après avoir sonné et tambouriné de longues minutes, M. Jogging finit par ouvrir, en prétextant qu’il ne nous a pas entendus avec le bruit de la douche et en s’excusant pour cette attente. Il revient d’un footing de quinze kilomètres et déplore que tu ne sois apparemment pas encore levée. Mon enthousiasme factice s’éteint brutalement comme une ampoule qui claque. Le voir si près de toi, dans cette intimité qui me saute à la gorge tel un pitt bull affamé, me refroidit plus radicalement que n’importe quel état d’âme. Lui, si banal, si commun, installé dans sa routine, avec ses six paires de chaussures de jogging qui décorent l’entrée, ses footings incessants pour garder une forme qu’il a déjà, ce refus systématique de goûter les vins qu’on lui propose en se jetant sur sa bouteille d’eau minérale… Quelle pitié ! Comment ai-je pu croire un seul instant qu’il t’était destiné ? Un mec qui n’aime pas les grands vins peut-il aimer les femmes ? Je réalise que je ne suis que de passage dans des espaces de vie comptés en dehors de la réalité. La réalité c’est vous deux, là, installés dans votre petit nid d’amour. Yann se met en quatre pour essayer de pallier ton absence momentanée. On voit bien qu’il est contrarié, le pauvre ! Il nous montre – avec un enthousiasme en partie feint – vos nouveaux meubles en je ne sais quoi et votre décoration à chier, où des reproductions de Dali côtoient des posters de Formule 1. Brigitte s’extasie devant son absurde collection de cactus, qui mange le peu d’espace vital du balcon. Le bruit a dû enfin te tirer du lit et tu émerges dans ce peignoir blanc, immaculé, encore toute humide d’une douche rapidement improvisée, pendant que Yann s’attarde sur les caractéristiques des nouvelles variétés de cactus qui ont enrichi son herbier grandeur nature depuis notre dernière visite.

Je te regarde.

J’aime quand la fatigue marque ton visage et te donne cet air doux et vulnérable. J’aime quand la lassitude fait tomber tes défenses et te met à nu, comme une ceinture de peignoir qui se dénoue et s’ouvre sur un corps sans défense. Tellement pure, tellement belle avec ces griffes de sommeil qui s’accrochent à tes yeux, cette asthénie qui sourd de ta peau comme une nageuse au bout de son effort et me donne envie de te prendre dans mes bras pour te poser délicatement sur le lit et te laisser te rendormir jusqu’à que ton énergie soit reconstituée et que tu émerges du pays des rêves, reposée et détendue.

Je serai là, à ton réveil, pour goûter tes premiers regards étonnés. Je serai là, pour étouffer tes bâillements de ma bouche, pour sortir ton corps de l’écrin du sommeil, avec des caresses douces comme un petit savon ovale quand il court sur la peau humide et déniche le moindre recoin caché. Je ganterai mes mains de soie pour extirper chaque parcelle de fatigue de tes membres engourdis, je me ferai satin, je me ferai velours pour que ta peau frémisse sous mes doigts et s’éveille au désir. Celui du matin ensoleillé, celui qui prend son temps, qui goûte la naissance de la journée, même si la matinée a déjà dévoré à belles dents ses premières heures… Le désir de ceux qui, partageant toutes leurs nuits, se réveillent ensemble et oublient à quel point c’est un bonheur incommensurable quand on s’aime. Je te ferai l’amour tellement doucement, tellement longtemps, que les jours et les nuits passeront comme dans un rêve. Je vieillirai en toi et nous nous réveillerons dans un autre temps, une autre vie où notre amour sera légitime et où nous pourrons construire un avenir à la mesure de cette démesure qui nous habite.

J’examinerai chaque centimètre carré de ta peau, jusqu’à les connaître sur le bout des doigts et pouvoir réciter par cœur, dans ma tête, la carte de ton corps quand tu es loin de moi. Je partirai de ton front bombé, caché derrière tes franges dorées, passerai en frissonnant sur l’angle aigu de ton nez toujours un peu froid comme une truffe de chien, m’attarderai juste un instant pour me réchauffer à la chaleur de tes lèvres ourlées de désir, et m’arracherai à leur douceur pour ne pas succomber à leur pouvoir d’attraction et ne jamais finir mon voyage. Je bifurquerai à l’angle arrondi de ton menton et plongerai dans le creux de ton cou, tellement tendre que ma main tremblera et que je ferai une embardée sur l’arrondi de tes épaules soyeuses. Je les contournerai pour me reposer quelques instants, à l’ombre de ce dessous de bras moiré, frais et humide comme une rosée matinale… Puis, j’emprunterai la route qui conduit aux pentes neigeuses de tes seins, et ferai le tour de leurs larges aréoles rose pâle dressées comme un défi. La route me conduira ensuite paisiblement vers la douceur vertigineuse de ton ventre, et le fusain de mes doigts dessinera des arabesques autour de ton nombril. Je m’évaderai quelques instants sur tes hanches et m’approcherai à pas de loup du couloir de l’aine, en refoulant l’émotion qui commencera à me gagner. Bientôt, l’ombre de ta forêt de blés murs, gorgée de suc, m’accueillera. Sa toile m’emprisonnera dans sa glu, et je devrai lutter pour m’extirper de cette jungle musquée, collante, fascinante, et sortir à la coulée de la cuisse, les doigts frissonnant d’émotion. Mais, irrésistiblement, ta plante carnivore m’attirera, et le cœur chaviré de désir, je glisserai lentement vers le gouffre du plaisir, et plongerai dans ta source tiède où il fait si bon s’abreuver. Les doigts gantés, j’avancerai comme un aveugle, et seule la connaissance de ce passage secret m’évitera de m’égarer et de trébucher au creux des vallons. Je débusquerai ton minuscule bouton de nacre rosée, caché dans les plis de ton sexe. Il émergera sous la caresse de sous son petit capuchon de chair, et je m’accrocherai irrésistiblement à lui pour lui arracher quelques larmes. Comme souvent, je manquerai de patience, et il rentrera dans sa coquille tel un escargot craignant un prédateur. J’abandonnerai avec regret cette contrée sauvage, et reprendrai la route comme un voyageur avide d’aventures. Je me laisserai glisser le long de la paroi lisse, nue et fuselée de tes jambes jusqu’à tomber à tes pieds. Je contournerai l’obstacle de ton talon pour remonter aussitôt sur le galbe de ton mollet, puis, accélérant ma reptation, j’atteindrai assoiffé ton cratère inviolé entre deux collines d’albâtre tellement parfaitement rondes que l’émotion me gangrènera la gorge. Mes doigts les écarteront doucement pour découvrir ton œillet sombre et fripé qui se contractera et frémira sous la caresse encore inhabituelle. Mes mains remonteront sur le haut de tes reins et s’arrêteront à la cambrure pour se reposer, avant d’attaquer l’immense territoire immaculé de ton dos, désert de sable doré vierge de toute anfractuosité qui triompherait dans n’importe quelle élection. Je finirai par ta nuque, tiède et fragile comme une coquille d’œuf, et je masserai ton cou en me rapprochant imperceptiblement de ton visage pour verrouiller mon regard au tien, jusqu’à voir perler à nos paupières des larmes de bonheur. Alors, tout l’amour du monde rassemblé sur mes lèvres, je t’embrasserai passionnément, jusqu’à ce que l’air nous manque et mette fin à cette extase absolue.

Ai-je réussi à te dire tout ça dans ces quelques secondes, ou mon regard a figé le temps à l’échancrure de ton peignoir ?  Quelqu’un a dû s’impatienter et appuyer sur la touche play et le film de vos vies a repris.

Tout le monde s’affaire pour se donner l’illusion de rattraper le retard. Tu t’excuses en prétextant une baisse de tension. Je surprends, l’espace d’un éclair, le regard égrillard et content de lui de Yann, et un tisonnier chauffé au rouge me transperce le cœur. Dire qu’il va falloir faire bonne figure et patienter quelques heures avant de fuir ce chez-vous que j’abhorre par tous les pores de ma peau ! Je déambule dans l’appartement, et mes pas me conduisent inexorablement vers votre chambre. Je jette un coup d’œil furtif par la porte entrebâillée. La fenêtre est ouverte. Je renifle quand même, pour essayer de capter l’odeur de ta trahison. Mais seuls les effluves du repas, qui se prépare dans toutes les cuisines de la cité, émergent. Je baisse les yeux sur le lieu du crime. Les draps froissés, encore engourdis d’un plaisir abject, rampent vers moi pour s’enrouler autour de mon cou et m’asphyxier. Ils se tordent, se déplient, s’écartent et te découvrent couchée sur le dos, les yeux révulsés de plaisir, la bouche murmurant les mêmes mots que ceux que tu prononces avec moi, et je te vois et t’entends jouir de la même façon, comme s’il n’y avait pas de différence et que notre amour n’était qu’un remake éculé. Soudain, j’entends un bruit derrière moi.

– Qu’as-tu ? Tu es tout pâle, me dis-tu en plantant tes yeux dans les miens.

Je ne peux même pas répondre tellement je suffoque, et je suis juste capable de te renvoyer un regard de bête traquée. La porte du salon nous sépare des autres. Tu t’approches de moi sans l’ombre d’une hésitation et me fais cadeau de ta bouche en me buvant avec gourmandise. Puis tu plantes tes yeux dans les miens et me dis :

– Ça n’a pas d’importance.

Tu plonges ta main dans mon pantalon. Évidemment, mon sexe est dressé, dur à m’en faire mal. Tu me tires derrière la porte de la chambre, défais ma ceinture en un tour de main, baisses mon slip d’un geste décidé.

– Tu es folle… dis-je sans conviction, totalement à ta merci, incapable de penser, égaré dans la cavité tiède et humide de ta bouche qui m’aspire pendant que ta main s’active pour accélérer l’opération. Quelques secondes encore, puis j’explose dans un éblouissement de pure jouissance, en m’accrochant au chambranle de la porte pour ne pas tomber dans un coma de plaisir. Tu t’attardes quelques secondes, les yeux fermés, murée sur tes propres sensations. Puis, d’un geste très professionnel, tu ranges l’objet du délit dans son écrin, remontes ma fermeture Éclair et rattaches ma ceinture. Tu te redresses et m’apostrophes :

– Ça va mieux ? Tu es rassuré ?

Je n’ai pas le temps de répondre, Yann apparaît dans l’entrebâillement de la porte.

– Qu’est-ce que vous faites ? On vous attend. 

– On arrive mon chéri, je racontais à Bertrand nos folles nuits !

– Une fois n’est pas coutume, comme on dit.

– Heureuse de te l’entendre dire ! Bon, je me brosse les dents et je reviens, dis-tu en m’adressant un clin d’œil complice tout en te passant la langue sur les lèvres avec délectation.

Je te laisse dans la salle de bains et je regagne le salon en compagnie de Yann, encore groggy de plaisir, le cœur complètement chamboulé, incapable de penser de façon coordonnée.

Yann propose du jus de tomate en guise d’apéritif – on est sportif ou on ne l’est pas –, et nous déjeunons de salades sur fond d’eau minérale ! Je comprends mieux qu’il garde la ligne avec un tel régime. Heureusement, le café ne lui est pas encore interdit. C’est mon seul plaisir gustatif du repas, et sa chaleur me replonge, durant quelques secondes, dans l’extase de ta bouche. Tes yeux me cherchent en permanence, les miens te fuient en cadence. Je me sais incapable d’afficher la sérénité que tu espères y trouver. J’hésite entre t’adresser une fois de plus un regard de chien battu ou afficher aux parois de mes pupilles une condamnation glaciale et sans appel. Ni l’un ni l’autre ne pourraient me grandir à tes yeux, et je choisis la lâcheté, faute de mieux. Nous abrégeons les débats, laissons notre petit couple vers quinze heures trente, et c’est avec un certain soulagement que je fuis cette intimité qui m’est étrangère, et qui me renvoie à la figure mon rôle et mon statut d’amant.

– Ils sont mignons tous les deux dans leur petit nid d’amour, tu ne trouves pas ? questionne Brigitte en accélérant puissamment.

Elle vient de m’arracher à mes pensées. Je maugrée un « oui » peu convaincant, ayant envie de tout sauf de m’attarder sur sa vision du couple modèle dans son appartement-témoin.

– Évidemment, toi, plus rien ne te touche, reprend-elle. Moi je trouve qu’ils vont très bien ensemble. Il devrait lui mettre un peu de plomb dans la tête et l’aider à remettre les pieds sur terre. En contrepartie, elle va l’obliger à se bouger un peu. C’est vrai qu’il a un côté un peu « installé » pour son âge, il devrait se méfier, je crois qu’elle a besoin d’un peu plus qu’un gentil mari, aussi mince et musclé soit-il… Enfin, le temps fera son œuvre, comme toujours.

Elle ne sait pas à quel point il l’a déjà fait, en brûlant les étapes. C’est étrange, exceptionnellement, de savoir et de se dire que les apparences peuvent être tellement trompeuses. Combien de fois construisons-nous nos opinions sur des représentations qui ne disent rien de la réalité ? Autour de nous, tout n’est-il que faux-semblants, simulacres, illusions, un peu comme les images du Truman Show ?