« Elle avait grandi », Promenade à cheval   

Promenade à cheval

Lui

Petit matin de satin dans la campagne encore engourdie de sommeil. L’herbe, toute trempée de rosée après une nuit de plaisir, dépose des gouttelettes scintillantes sur nos bottes. Nous avançons d’un pas gaillard, dans ce sentier un peu glissant qui mène au haras. Je me souviens de ce temps où je t’y conduisais, quand, vers l’âge de dix ans, le cheval reflétait ta passion du moment. Je revois encore ton air fier sous ta bombe noire, ton maintien un rien trop rigide, la douceur de ton regard et de ta voix quand tu parlais aux chevaux.

Ce besoin de galoper, après tant d’années, t’obnubile depuis quelque temps déjà, et il nous a fallu un mois pour organiser cet énième rendez-vous secret. Il faut dire que notre situation exclut toute improvisation, chaque projet doit être soigneusement réfléchi et préparé pour éviter tout impair.

Je te regarde et je vois, à la petite flamme qui s’allume dans tes yeux, l’excitation qui te gagne à mesure que nos pas nous rapprochent des chevaux. Leur odeur imprègne l’atmosphère, douce et forte à la fois ; une odeur d’ailleurs, une odeur d’avant, si loin de celle des villes aseptisées dans lesquelles nous respirons le progrès. Pourtant, nous ne sommes qu’à quelques kilomètres de chez nous, au cœur de l’Oise comme au bout du monde. La campagne bruisse sous la caresse veloutée d’un vent tiède qui joue avec les boucles échevelées des buissons et sèche tendrement la moiteur de la nuit. Tes cheveux ondulent sous ce souffle vivant, et ta mèche s’écarte puis retombe sur ton front au rythme de cette respiration de printemps.

Le lad comprend tout de suite qu’il n’a pas affaire à une débutante. Je vous écoute distraitement parler technique. Ce jargon m’est totalement étranger, et je m’attache surtout aux modulations de ta voix qui viennent me caresser sensuellement les tympans telle une comptine familière. Tu choisis de monter un gris pommelé, dont la robe rappelle le ciel moutonnant d’automne. Puis, tu enfourches ta monture et, après un dernier petit signe de la main, tu claques les talons et pars avec gourmandise goûter l’ombre des sous-bois.

Je fais le tour des écuries en t’attendant. Tu m’en as expliqué suffisamment pour que je distingue un pur-sang d’un percheron, un hongre d’un étalon. Ensuite, avec un peu de jugeote, mon expérience m’aide à faire la différence entre une jeune pouliche et une veille haridelle ! Les chevaux attendent patiemment qu’on vienne les chercher, pour rompre avec la monotonie de ces journées où leurs regards s’arrêtent à un horizon de paille. Leurs muscles trépident sous la peau, comme saisis par le froid ou tétanisés par la peur. Ce tremblement me rappelle irrésistiblement les expériences de dissection en sciences naturelles, au cours desquelles le courant électrique injecté dans une grenouille déclenchait immuablement le frémissement du muscle, dans une grotesque parodie de torture. Quelques mouches font de la figuration, par respect pour la tradition. Elles ne semblent déranger en rien les chevaux qui, d’un battement de cil ou de queue, chassent ces importunes avec la patience que confèrent des siècles d’habitude. Les minutes coulent lentement, au rythme des battements de queue des bêtes, et je guette déjà ton retour, fébrile, en manque de toi, de la chaleur de ta main dans la mienne, de ton parfum enivrant. L’attente me paraît interminable, je suis comme un enfant impatient de savourer la gourmandise promise de longue date.

Enfin, je te vois émerger de la brume matinale, le feu aux joues, tes cheveux courts plaqués sur ton front, la sueur ruisselant de ton visage, le corps luisant comme la robe détrempée de ton cheval d’un jour. Tu sautes lestement à terre, les yeux brillant de plaisir, tes pieds semblant ne plus toucher le sol. Tu jettes tes bras autour de mon cou et tu me fais tourner pour m’associer à cette fête. Je mets fin à cette ronde infernale en collant mon corps contre le tien, et j’assèche ta bouche d’un baiser aussi fougueux que ton fier étalon.

J’ai envie de toi, inlassablement envie de toi ; je te ferais bien l’amour là, les reins collés à la barrière, plaqué contre ton corps chaud et mouillé, ta peau salée sous ma langue, mais je te sens te raidir et ta main m’écarte doucement mais fermement. Chaque chose en son temps, semblent dire tes yeux, et ne mélangeons pas les plaisirs. Cette attitude me rappelle une récente conversation, au cours de laquelle je me suis ouvert à toi d’une frustration liée à la fréquence de nos rapports physiques, ainsi qu’à une certaine passivité que j’ai remarquée chez toi ces temps derniers. Tu as réagi assez violemment, en me disant que tu en avais marre d’être un objet sexuel et que les reproches de ton mari sur ton peu d’enthousiasme au lit te suffisaient largement. Depuis, je n’ai plus osé te solliciter, et cette tentative maladroite et déplacée n’est pas de nature à me redonner confiance. Je comprends ce sentiment de femme, mais c’est la seule manière que j’ai de te sentir pleinement mienne, de ne pas penser à la réalité de notre situation… Si nous occultons ces quelques moments de folie, que nous reste-t-il ? Quelques repas rapides au restaurant le midi, une embellie une fois par an comme notre escapade au bord de la mer, et des heures de conversations téléphoniques, plus ou moins agréables en fonction des états d’âme de l’un ou de l’autre. Maigre bilan pour alimenter un amour qui – avec un manque total d’originalité – s’imagine plus grand et plus fort que les autres.

Nous nous installons dans l’auberge attenante pour reprendre des forces. En sirotant mon troisième café du matin, je te regarde engloutir un petit déjeuner pantagruélique, toi qui d’ordinaire te contentes d’un thé et d’une biscotte nature. Les vertus du grand air ne sont décidément pas usurpées. Après une balade main dans la main, où la frustration a déjà remplacé la quiétude, nous rejoignons la voiture. Je te laisse un peu brutalement car hélas, une réunion prétendument stratégique m’oblige à m’arracher à toi.  Ma seule stratégie, c’est toi, le reste part en quenouille au fil des mois qui scandent notre histoire.