« Elle avait grandi », Révélation   

Révélation

Elle

Je m’ennuie de toi. Depuis que tu as franchi ce pas – ce que, malgré mon attirance, je n’aurais jamais fait moi-même –, tu es devenu, jour après jour, plus indispensable à ma vie. J’ai réalisé que tu m’attirais, tu m’impressionnais, tu me troublais depuis longtemps déjà et ce, sans que je sache dire exactement pourquoi. Du jour où j’étais enfin devenue une grande à tes yeux, je m’étais surprise à soigner mes toilettes quand je savais que nous allions nous voir, à me maquiller, à me parfumer, pour être belle pour toi. Je me rends compte maintenant que je n’existais déjà qu’à travers ton regard, comme un aimant qui m’aurait irrésistiblement attirée pour exiger le meilleur de moi-même.

Je m’appliquais à te plaire ; je m’intéressais à tes conversations, à tes émotions, à tes enthousiasmes, à tes tristesses. Petit à petit, tu prenais de la place dans ma vie. Mais je gardais ça comme une sorte de fantasme, relégué dans un petit coin de cerveau, quelque chose d’attirant et d’agréable mais qui ne pouvait avoir de réalité. Ta vie, installée depuis longtemps, semblait parfaitement stable et heureuse, la mienne était beaucoup plus récente, et je m’interdisais de penser qu’elle puisse ne pas être la bonne. J’avais butiné comme chacun le fait à cet âge et volé de flirt en flirt, avec un sentiment d’insatisfaction chaque fois renouvelé. Et puis, la facilité, le confort, l’habitude de voir Yann régulièrement m’avait conduite tout naturellement vers lui, avec, semble-t-il, ta bénédiction. C’est comme si tu me l’avais offert pour te protéger de moi, pour être sûr de renoncer définitivement à me désirer autrement qu’en petite fille que tu avais vue naître.

J’ai suivi le chemin que tu avais tracé pour moi, Yann était amoureux, j’en ai été flattée et j’ai cru que cela suffirait pour que je l’aime. L’appartement, la vie à deux, le mariage, je me suis laissé porter par les événements, spectatrice de ma propre vie. Quand nous étions ensemble, tu rayonnais comme tu savais si bien le faire en société, étais-je la seule à voir dans ton regard une souffrance, une résignation, un désir inassouvi ? L’ai-je vraiment perçu, ou simplement inventé après ? Sans doute, je ne sais plus.

Le jour de mon mariage, tout le monde nageait dans le bonheur, moi en particulier, puisque cette fête était la mienne et que j’étais entourée de tous ceux que j’aimais et qui m’aimaient. Aujourd’hui encore, je me demande si ce n’était pas avec toi que je me mariais.

Nous avons dansé. J’aime danser avec toi, j’aime respirer ton parfum, sentir la douceur de tes mains sur moi, voir tes yeux s’allumer en me regardant. Nous avons dansé, un peu plus que d’habitude encore, un peu plus que ce que la décence aurait permis si nous lui avions demandé son avis. Plus nous dansions, plus ton parfum me montait à la tête ; plus tes mains pesaient sur mes reins, plus ton corps m’attirait irrésistiblement. Je ne sais pas si tu le sentais, mais il répondait au mien, comme si déjà il savait que nous étions faits l’un pour l’autre. Tout le monde parlait, et ce brouhaha continu chloroformait les cerveaux, nous avions tous bu un peu plus que de raison et personne n’a semblé remarquer quoi que ce soit. Je crois que c’est ce jour-là que j’ai compris ce que tu représentais pour moi, alors même que – dansant enfin avec celui qui venait de devenir mon mari – chacune de mes pensées convergeait irrésistiblement vers toi. Le corps de Yann n’éveillait déjà plus ce désir que je ressentais dans tes bras ; j’étais ailleurs, accaparée par toi, te cherchant en permanence du regard. Un peu tard, n’est-ce pas ! Difficile de faire mieux pour passer pour la dernière des salopes. Les dés étaient jetés, j’avais honte de moi, mais je ne pouvais résister à ce sentiment venu du fond de moi telle une déferlante, comme s’il avait fallu attendre ce moment pour réaliser ce que je portais en moi depuis longtemps sans vouloir me l’avouer. Nous n’avons dû qu’à des siècles de civilité, des puits de morale, des océans de convenances de ne pas succomber là, tout de suite, comme une urgence, une survie, un appel irrésistible de nos corps. En nous quittant au petit matin, nous savions l’un et l’autre. Tu m’as dit « Je t’appelle » et tu as glissé ta carte professionnelle dans ma main. Mon cœur s’est emballé comme à mon premier flirt et le feu a envahi mes joues. Je me suis sentie nue, transparente ; j’avais l’impression que tout le monde pouvait lire en moi cet amour tellement évident. Mais non, les autres aussi étaient fatigués, suffisamment préoccupés par leur propre vie pour ne pas s’occuper de celle des autres, suffisamment angoissés de retrouver le quotidien après la fête pour ne rien voir autour d’eux.

J’ai attendu ton appel avec un mélange d’impatience, de désir, de peur et de culpabilité. Il est arrivé rapidement. Il fut bref, l’émotion était palpable, les silences en disaient plus long que nos mots. Tu m'as donné rendez-vous à la gare Montparnasse le lendemain midi. Je ne me rappelle plus rien de cette matinée qui a précédé notre premier rendez-vous, sauf qu’elle a duré une éternité et que j’ai égrené chaque seconde de chaque minute jusqu’à midi. Je portais un tailleur jupe crème, des talons hauts, des bas noirs pour paraître un peu plus femme. Je me sentais tellement gamine à côté de toi que j’avais besoin de ces accessoires pour me rassurer. Juste avant d’arriver, j’ai vaporisé sur mon cou un soupçon de ce parfum que tu aimes tant… et je t’ai aperçu. Ton visage s’est illuminé quand tu m’as vue. Je te trouvais tellement beau que j’en étais bouleversée. Tu m’as prise dans tes bras, doucement, et serrée durant quelques secondes. Puis tu as plongé ton regard au plus profond de mes yeux, comme pour me découvrir au-delà des apparences. Tu as posé ta bouche sur la mienne, et nos lèvres et nos langues se sont trouvées passionnément, impatientes de prendre leur revanche de tant d’attente, de tant d’années. Je t’ai abandonné ma bouche comme jamais je ne l’avais abandonnée, goulûment, brutalement, jusqu’à t’arracher le cœur par la bouche et le mastiquer pour savourer le goût de l’amour. J’avais l’impression de planer, de flotter au-dessus du sol, suspendue à tes lèvres comme à un nuage. Nous nous sommes installés dans une brasserie, près de la vitre extérieure, insensibles aux mouvements des autres dans ce monde dont nous n’étions plus. Les tables, trop larges, nous éloignaient l’un de l’autre, et seules nos mains nous raccrochaient à cette nouvelle réalité. Nous avons commandé deux salades gourmandes que nous avons à peine entamées. L’émotion nous coupait l’appétit et, conformément au dicton, l’eau fraîche nous suffisait. Nous avons parlé, un peu, intimidés, ne réalisant pas encore vers quoi nous nous engagions, inconscients des suites, trop conscients du bonheur d’être ensemble sans les autres. Avant de nous séparer, nous avons fixé notre premier rendez-vous d’amour au surlendemain.

J’avais plus de temps que toi, je t’ai dit que je m’occuperais de tout pour montrer que j’étais une femme, moderne, efficace, libérée. Deux jours plus tard, nous nous retrouvions à l’hôtel Mercure. Pour cette grande première, il ne fallait pas paraître mesquin ! Avec le temps, nous reviendrions à des choix moins dispendieux, réalité économique oblige… Le sourire entendu du garçon d’étage nous a gênés, nous n’étions ni l’un ni l’autre habitués à ce genre d’extra. La chambre spacieuse et confortable a entraîné de ma part quelques commentaires élogieux destinés à évacuer la tension, le trac qui contenait mon désir.

Tu m’as déshabillée doucement. Je m’étais faite belle pour toi, un ensemble noir en dentelle : soutien-gorge, mini-slip qui découvrait mes fesses et laissait deviner les boucles blondes de ma toison, bas et porte-jarretelles. Je revois encore ton regard émerveillé, luisant de convoitise. Tu m’as prise dans tes bras et toute ma peur s’est envolée sur tes lèvres. J’ai senti la force de ton désir quand tu t’es plaqué contre moi et les heures ont défilé comme dans un rêve. Tu m’as fait l’amour plusieurs fois, on ne m’avait jamais fait l’amour plusieurs fois de suite, faute de temps ou de désir, je ne sais pas. À chaque fois ce fut différent, à chaque fois ce fut magique. Pourtant, quand deux corps ne se connaissent pas, les débuts ne sont pas forcément une réussite. Ce doit être ça l’amour, il couvait sans doute en nous depuis longtemps pour que je désire tellement ton corps, moi qui ne suis pas spécialement « portée sur la chose » comme on dit.

J’aime cette sensation étrange de te voir me désirer encore et toujours, de te sentir impatient, frémissant, tendu de désir dès que tu me touches. C’est troublant, excitant, émouvant. Ça me rend fière et incrédule à la fois, comblée et étonnée que ce corps, si banal pour moi, prenne à tes yeux autant d’importance.

Tu t’es fait un café, pour reprendre des forces, à ce prix-là, la chambre était bien équipée ! Nous déambulions nus l’un devant l’autre sans aucune gêne, comme si des années d’habitude nous avaient conduits à cette complicité. J’exagère un peu, je t’ai surpris à rentrer ton ventre pour jouer les jeunes premiers, et j’ai souri avec indulgence devant la naissance de ces quelques bourrelets qui disaient ta quarantaine.

Et c’est comme ça que notre histoire a commencé. trois ans déjà qu’elle dure, trois ans de secrets, de rendez-vous cachés, de bonheur et de détresse, d’espoir et de tristesse, de hauts et de bas. Aujourd’hui encore, les choses ne sont pas plus faciles qu’avant, loin de là. Plus notre amour croît, plus c’est dur de continuer à vivre « normalement », de ne pas être ailleurs quand je suis chez moi, de faire le minimum pour Yann afin de maintenir l’illusion, d’accepter que vous ayez tout ce temps, toute cette proximité, d’accepter qu’elle t’ait pour elle. Je me surprends à  détester cette « tatie » qui était – au fil du temps – devenue une grande sœur pour moi. Je lui en veux de t’avoir près d’elle depuis vingt ans, de sentir la chaleur de ton corps tous les soirs. J’envie tout cet amour et toute cette tendresse dont tu l’as abreuvée, tellement longtemps que mon retard me semble impossible à combler et que parfois je songe à renoncer. D’autant que je n’assume pas complètement mes trahisons, j’ai du mal à évacuer tous ces mensonges, même quand je suis avec toi, et je ne suis pas toujours aussi disponible que tu le souhaiterais. Je me dis parfois que je suis la dernière des dernières. Jeune mariée et déjà infidèle, dans un film, je sais de quel côté j’aurais penché et ce que j’aurais pensé de l’héroïne…

Il nous reste, au milieu de cette tourmente permanente, ces quelques moments privilégiés, quand le temps paraît un peu moins court que d’habitude et que l’événement nous donne l’illusion d’une autre réalité.

Tu es le seul à me connaître telle que je suis vraiment, et non telle que je me montre aux autres. Tu es le seul à comprendre mes doutes et mes rêves, mes peurs et mes désirs, mes ambitions et mes faiblesses. Tu es entré en moi doucement, à petits pas, sans que je m’en aperçoive vraiment, et je n’existe plus sans ton regard, ta voix, tes mains sur moi, tes questions, tes conseils, tes encouragements, ton amour si étourdissant…

Je n’arrive jamais à te le dire comme tu le souhaites, avec les mots que tu veux entendre… Toujours les mêmes. Que tu es le seul, l’unique, le plus tendre, le plus doux, le plus passionné, que tu me fais l’amour merveilleusement, et le dire et le redire encore jusqu’à l’overdose. Mais je n’ai pas besoin de dire ce qui me semble si évident : tu le sais déjà ! Et puis non, tu ne sais jamais rien que je ne te dise toujours et encore… Quand je suis avec toi, je ne trouve jamais les mots pour exprimer à quel point tu es tout. Mais les mots peuvent-ils suffire pour décrire ce que je ressens, le langage de l’amour n’est-il pas par essence réducteur, l’émotion peut-elle se contenter d’une langue, aussi riche soit-elle ? Pour toi, peut-être. Tu sais faire chanter les mots, et ceux que tu m’écris content l’amour comme jamais on ne me l’avait conté. À tes côtés, même mon blocage devant la feuille blanche s’est estompé, et j’ose te rédiger de petits billets sans prétention mais qui représentent beaucoup pour moi.

En prose ou en alexandrins,

Mots de soie et mots de satin,

Caressent doucement mes tympans,

M’attirent tels des aimants,

Me parcourent comme un courant.

Avec toi, j’ai le sentiment d’apprendre en permanence : apprendre à me connaître ; à mettre des mots sur des sensations, des attitudes, des désirs issus de mon adolescence ; comprendre cette éducation qui m’a façonnée pour faire de moi une autre ; comprendre, pour mieux échapper à l’image qu’on a voulu m’imposer… et devenir enfin moi-même.

L’autre jour, en conduisant, j’entendais à la radio Marie-Christine Barrault qui parlait du temps et de l’âge. Elle en parlait tellement bien. Elle disait que le temps qui passe est un privilège car, petit à petit, il nous permet d’être vraiment nous-mêmes, de nous débarrasser de tous ces oripeaux que nous avons endossés pour donner aux autres l’image attendue. C’est ce qui est en train de m’arriver, mais je découvre que j’ai revêtu plusieurs couches de prêt-à-porter, et qu’il faudra de nombreuses séances d’essayage pour arriver à trouver la tenue sur mesure qui m’ira comme un gant ! Si nous ne sommes pas surpris avant dans notre cabine… 

Je ne sais pas lequel de nous deux a le plus peur. Moi sans doute, parce que je me sens coupable, mais aussi parce que dans ces cas-là, c’est toujours la femme que l’on condamne. Sera-t-il violent, ou la douleur le terrassera-t-elle ? Quand ma mère a annoncé à mon père qu’elle le quittait, il s’est écroulé par terre et s’est mis à sangloter comme un gamin. Je ne l’avais jamais vu pleurer avant, et je crois que ce jour-là, j’ai découvert qui il était. Ma mère est restée froide, professionnelle comme toujours ; elle lui a donné la liste de ce qu’il avait à faire, devinant déjà que sans elle, il dériverait comme un bateau sans son gouvernail. Puis, elle m’a embrassée et elle est partie sans se retourner. Une voiture l’attendait en bas de l’immeuble, un autre homme, une autre vie. Aurai-je un jour la même détermination qu’elle ?