« Elle avait grandi », Une journée particulière   

Une journée particulière

Lui

Cette journée passée ensemble au bord de la mer a-t-elle existé ? Sans doute, puisque je peux la raconter, minute après minute, puisqu’elle reste imprimée dans ma mémoire et que l’encre refuse de sécher, pour que jamais je ne la range dans les archives des autres années, où elle risquerait de se perdre, de se confondre avec d’autres bleus. Des bleus d’avant, des bleus passés, des bleus délavés à force d’être ballottés dans la machine des souvenirs…

Pour les autres, j’assistais à un congrès pour la circonstance. Toi, tu étais censée passer la journée dans une usine de province pour étayer ton mémoire de thèse. Tu étais même allée jusqu’à prendre ton billet de train pour ajouter à la vraisemblance.

Je t’ai cueillie sur la route déserte au petit matin, fraîche d’avoir attendu dans la rosée de l’aube, les yeux encore engourdis de sommeil, le sourire radieux de ce bonheur à venir. Tu tenais ton petit cartable d’étudiante dans ta main, tu portais un imperméable gris perle, très élégant, qui s’ouvrait sur une jupe courte, jamais assez courte pour moi, toujours trop courte pour tous ces hommes qui cherchaient fiévreusement du regard la transparence cristalline de tes dessous enivrants. Le trajet en voiture a constitué un hors-d’œuvre à notre bonheur. Nous avons écouté Cali chanter l’amour et la souffrance, et tous ses mots étaient les nôtres. La route fuyait Paris, avalée par les deux cent soixante chevaux du moteur V6. Une pluie fine et persistante noyait le paysage d’un halo brumeux et annonçait une mer froide, grise et sauvage. Le temps n’avait aucune espèce d’importance. Nous avions choisi ce timide début de printemps, pour être sûrs que la chaleur du soleil ne stigmatiserait pas notre escapade en marquant nos nez du rouge de la trahison. De temps en temps, je lâchais le volant et prenais ta main pour la serrer et vérifier que tu étais bien réelle, et que ce n’était pas un énième rêve auquel succéderait la déception du petit matin. Je sentais le velours de ton regard sur moi, la caresse tiède de tes yeux, et ce sourire rêveur qui ne quittait pas tes lèvres. Nous restions silencieux, comme respectueux de ce moment magique, en attente de quelque chose de fort, conscients de la rareté de l’instant. Je me suis arrêté à mi-chemin sur une aire d’autoroute déserte, balayée par un vent violent, pour te confier le volant. Comme nous nous croisions, nous avons été irrésistiblement happés l’un vers l’autre et bientôt il n’y eut plus que la soif de ta bouche, la chaleur de ta peau sous la pluie froide, tes yeux noyés de désir. Je t’ai fait l’amour sur le capot, désespérément, sans les préliminaires que l’éducation requiert, comme si demain pouvait ne plus exister et qu’il fallait prendre des réserves d’amour pour la vie. Tu étais si belle, les cheveux et les yeux mouillés, la jupe virevoltant sous le vent, la culotte sommairement écartée sur ta lande échevelée offerte aux éléments déchaînés. Notre plaisir a été rapide et violent, et il nous a laissés haletants et hagards, bouleversés de cette passion que nous n’avions jamais connue auparavant.

Tu as repris sagement la route, nos cœurs cognaient dans nos poitrines et nous avons attendu quelques kilomètres avant de briser le silence. Étrangement, la nostalgie m’a envahi. Pourtant, pour cette fois tu étais réellement à mes côtés, et une journée de bonheur s’annonçait. C’est justement, ce bonheur présent et à venir, cette plénitude entrevue et ressentie, cette impression d’être enfin complet qui portent en eux-mêmes l’idée d’un après, tellement moins, tellement sans, tellement autre, tellement tu me manqueras… Combien de fois, pourtant, nous sommes-nous dit qu’il ne fallait pas gâcher ces quelques instants rares et magiques en pensant à l’après. « Positivons », me dis-tu à chaque fois, comme une incantation, alors que je vois tes yeux dire le contraire et que je feuillette, dans les variations de lumière de tes iris, des pages de tristesse qui s’égrènent aux heures de nos séparations. Les Hommes ne sont pas faits pour vivre au présent, ils existent à travers la faculté de se projeter vers un avenir, un lendemain, un ailleurs, et c’est de ce présent sans futur dont nous souffrons. J’ai posé ma main sur ton genou et je l’ai serré un peu, beaucoup, passionnément, mais pas jusqu’à la folie. La folie, nous la laissions aux autres, à ceux des films d’amour menteurs, à ceux des romans de gare inachevés où les amoureux choisissaient toujours d’être heureux, seuls contre tous, sans jamais se préoccuper de leur entourage. De ceux qui étaient là avant, dont la douleur, la souffrance et l’amertume passaient d’autant plus facilement aux oubliettes de l’histoire que le mot fin apparaissait sur l’écran.

Avait-on le droit de construire son bonheur en détruisant la vie des autres ? Joli sujet de dissertation ! Nous avions choisi, et nous souffrions à chaque seconde de ce choix, ou plutôt de ce non-choix, qui pesait sur nos vies.

La mer approchait, je la sentais. Bientôt, elle fut là, sauvage, rebelle, échevelée, verte de rage, l’écume au bord des lèvres, roulant des épaules comme un mauvais garçon cherchant « des cognes » à l’humanité tout entière. J’ai vu tes yeux s’allumer dès qu’elle est apparue, ton souffle s’accélérer, l’impatience te gagner. Tu as jeté la voiture sur la lande, tu es sortie précipitamment et tu as gagné le sommet de la falaise pour mieux voir cette cousine de nostalgie, cette sœur de détresse aux mêmes larmes salées, cette confidente anonyme. Tu as couru au-devant d’elle comme lors de retrouvailles avec un être cher dont on a été longtemps séparé. J’ai même failli en être jaloux ! Puis, tu t’es immobilisée et tu lui as parlé. Oh ! pas avec des mots d’homme bien sûr, mais avec tes yeux de jais fixés sur l’immensité, et le mouvement lancinant des vagues pour répondre aux battements de tes paupières. Que vous êtes-vous dit ? Lui as-tu parlé de moi, de nous, durant ces quelques secondes d’éternité avant que je ne te rejoigne ? Je t’ai entourée de mes bras et j’ai plongé mon nez dans ton cou pour te respirer. Ce parfum tellement irréel, Dune comme le sable, Dune comme le vent, Dune comme la mer. Tu t’es laissé aller en arrière en fermant les yeux, le visage offert aux éléments, les yeux tournés vers l’intérieur, ailleurs. Nous avons marché longtemps sur la falaise déserte qui plongeait à pic dans l’eau glacée, puis nous sommes descendus sur la grève. La mer en semaine par mauvais temps, c’est comme un désert de lune. Nous étions tellement bien, tellement loin, enfermés dans notre bulle d’amour, à regarder l’empreinte de nos pas violer la virginité matinale du sable. Le vent mugissait sa peine, et la mer répondait par des fracas de paquets d’eau qu’elle précipitait méchamment sur les récifs, fatigués de toute cette violence, de ses assauts désordonnés, de cette tentative permanente de viol jamais consommé. Tu irradiais et je buvais ton bonheur à l’eau de tes lèvres salées, porté par une lame de fond d’amour qui me donnait envie de chevaucher les vagues.

Nous sommes revenus vers la voiture qui, secouée par les rafales, totalement dépaysée, résistait de son mieux au mal de mer. Elle a semblé soulagée de nous accueillir et s’est évertuée à nous réchauffer le plus vite possible. Quelques kilomètres de côte, et nous nous sommes arrêtés devant un petit hôtel dressé courageusement à flanc de mer, offrant son torse grêlé aux éléments. Une femme élégante à l’accent anglais nous a souhaité la bienvenue avec un regard bienveillant et complice, de ceux qui vous disent : « Ici vous serez bien pour vous aimer, cette maison est faite pour les amants. » Nous nous sommes installés sur une table accolée à la baie vitrée, et nous avons commandé un copieux petit déjeuner. Le café noir fumait dans ma tasse, le pain tiède croustillait sous mes dents, la confiture d’oranges amères d’origine anglaise exhalait des senteurs d’un autre continent ; je savourais avec délice l’instant. Toi, tu as préféré le thé, les œufs dorés à l’anglaise accompagnés de bacon et le jus d’oranges pressées. Je t’ai taquinée sur ton petit côté british.

Je me demande comment on peut ne pas aimer le café ? C’est comme ne pas aimer le petit matin, la chaleur rassurante qui monte au visage et descend dans la gorge, l’odeur du réveil qui pénètre lentement dans les narines, l’élixir de vie qui permet d’affronter la journée.

Dehors, la lande décoiffée, ébouriffée par le vent, luttait pour rester accrochée à sa terre. Au loin, les bateaux vêtus de carrés d’étoffes de couleur, délavés par le sel, dansaient une gigue endiablée sur la crête des vagues. Nos yeux se sont rencontrés. Les tiens, à force de scruter la mer, dégoulinaient  de paquets de diamants noirs, les miens se réduisaient à deux anneaux d’or brillant d’admiration. Je t’ai dit que tu étais belle, tellement belle que je ne n’arrivais pas à réaliser que tu puisses être là. Que tu avais la grâce d’un cygne, le même port de tête fier et élégant, les attaches arachnéennes d’une cigale, les hanches d’une jeune gazelle. Tu souriais, incrédule devant cet amour si entier, qui, disais-tu, me rendait myope à tes défauts que tu t’efforçais en vain d’inventer, sans qu’ils ne m’apparaissent autrement que des leurres destinés à m’éloigner de ton chemin. Notre hôte nous a conduits vers une chambre de rêve. Tapissée d’un papier à fleurs beige orangé, elle était meublée d’un grand lit d’osier vert recouvert d’un édredon de plumes d’une blancheur immaculée. L’édredon s’ouvrait sur des draps qui sentaient l’herbe fraîchement coupée. Tous les meubles, le fauteuil, la table, l’armoire étaient assortis, donnant à la chambre un parfum exotique qui contrastait avec le paysage sauvage qu’une immense baie vitrée dévoilait à nos regards. Je t’ai déshabillée doucement et allongée délicatement sur le lit, le satin de ta peau sur le coton immaculé des draps, comme une caresse frémissante. Je me suis coulé contre toi pour épouser ta chaleur et nous nous sommes endormis. C’était la première fois que nous dormions ensemble, tant de fois à faire l’amour sans jamais pouvoir s’endormir l’un contre l’autre, faute de temps, faute de lieux, faute de vie ensemble… Je me suis éveillé juste avant toi, et j’ai contemplé d’un œil gourmand les courbes de ton corps. Au bout de quelques minutes, tes paupières se sont ouvertes sous l’insistance de mon regard qui couvait ta peau. Un instant, tes prunelles ont erré à la recherche d’une réalité qui t’échappait, et puis tu as souri en réalisant où tu étais.

Nous avons fait l’amour doucement, longuement, sans nous presser, sans nous dire qu’après il y aurait les cours, les rendez-vous, les réunions, le quotidien dont la proximité nous gâchait toujours l’instant. Ta peau avait un goût de sel et ma langue assoiffée parcourait ton corps, sans pouvoir assécher ton plaisir. Tu gémissais doucement, abandonnée, les yeux mi-clos pour mieux te refermer sur ta jouissance. Enfin rassasiée, tu es sortie de ta torpeur pour me rendre la pareille, et ce fut mon tour de découvrir le paradis, planté au fond de ta gorge, enserré dans l’étau de ta bouche fiévreuse.

Notre désir provisoirement assouvi, nous avons enfilé jeans et k-way et sommes sortis à l’instant où un rayon de soleil perçait timidement la crinoline dentelée des nuages. L’hôtel sommeillait un peu à l’écart de la ville. Nous avons marché longtemps avant qu’apparaissent les premières maisons, les premières boutiques, les premiers passants. Je t’ai acheté un foulard de soie rouge que j’ai noué délicatement autour de ton cou.

Tu adores les foulards. Tu en as de toutes les couleurs et de toutes les matières. Tu les choisis toujours judicieusement pour mettre en valeur une robe, un chemisier, une paire d’yeux à peine ombrés de la même nuance. Je t’appelle mon élégante, et tu éclates de rire.

Nous avons flâné sans but précis, un luxe que nous nous permettions rarement. Quelques marines nous ont attirés à l’intérieur d’une boutique, où nous avons fait la connaissance d’un vieux peintre qui connaissait Paris mieux que nous. Tu m’as acheté des pastels, en me faisant promettre de dessiner la mer telle que je l’avais entraperçue fugitivement dans tes yeux. Autant me dire de peindre l’amour, le bonheur, le désir et la peur, la nuit et le jour, l’hiver et le printemps.

Je n’aurai jamais ce talent.

J’ai juste celui d’aimer ceux qui m’aiment. Car voilà bien une de mes limites : je ne t’aimerais pas si ce n’était pas réciproque. Il suffirait que tu cesses de m’aimer pour qu’aussitôt mon amour se transforme en haine. Une haine totale, violente, destructrice, de celles qui protègent de la douleur tel un rempart infranchissable. Les vrais amoureux sont sans doute des amoureux transis, qui aiment sans espoir de retour et poussent le désintéressement jusqu’à souhaiter le bonheur de l’autre.

Conneries.

Moi, je ne tolère que tu sois heureuse que dans mes bras, et toute idée d’un bonheur qui pourrait m’échapper reste insupportable.

Nous avons déniché un petit restaurant à l’abri des regards et tu as commandé un plateau de fruits de mer pour deux, avec des éclairs de convoitise dans les yeux. Les huîtres sortaient de la mer, les bulots étaient fermes à souhait, les tourteaux gras et dodus, les praires, les palourdes, les bigorneaux faisaient assaut de séduction pour être savourés les premiers. Le beurre salé me rappelait les goûters chez ma grand-mère, au cœur de la Bretagne, dans un autre lieu, dans un autre temps. Nous avons mangé avec appétit, un appétit de condamnés qui s’empressaient de profiter de tout avant le lendemain, dont ils ignoraient de quoi il serait fait. J’ai rejeté ces idées noires au plus profond de cet avenir hypothétique et me suis concentré sur le présent. J’ai dégusté lentement cet excellent muscadet Sèvres et Maine sur Lie, dans lequel tu as à peine trempé tes lèvres, et j’ai soupiré d’aise en me laissant enfin aller.

Nous avons regagné l’hôtel en passant par la plage. Les parasols, recroquevillés sur eux-mêmes, tremblaient de froid en attendant des jours meilleurs où ils pourraient étaler en toute impudeur leurs corolles multicolores. Les bateaux avaient traîné leurs carcasses blanchies par le sel des années le plus haut possible sur le sable, afin d’échapper à la caresse glaciale des flots. Nous avons relevé nos pantalons et pataugé dans l’eau en poussant des cris d’orfraie, puis regagné l’hôtel en grelottant. Sous la douche chaude, nos corps ont retrouvé leur vigueur juvénile et nous avons fait l’amour. Tu sentais l’eau, et je buvais à l’aube de ton corps qui disparaissait derrière un voile de buée. C’était comme une nouvelle naissance, la perfection nimbée d’un manteau de brume, le début d’une autre vie. Je t’ai enveloppée dans un drap de bain couleur de ciel qui sentait la lavande et je t’ai déposée comme un objet précieux sur les draps. Tes cheveux gouttaient sur l’oreiller qui se marbrait de ruisseaux de tristesse. Nous avons parlé longtemps, de tout, d’eux, de nous, de cet amour tellement fort qu’il nous étonnait, de l’avenir qui n’existait que dans nos rêves, de nos projets qui jouaient la comédie d’un possible lendemain. Nous étions bien, sereins, comme hors du monde encore pour quelques heures. Puis bientôt ce ne furent plus que des minutes, et nos yeux ont repris le chemin tellement connu du cadran de nos montres. Le temps avait filé, nous n’avions toujours pas trouvé comment l’arrêter.

La route du retour nous a paru plus triste sous ce qui était pourtant la même pluie. Le silence et la musique ont été nos compagnons de route. Nous avons révisé nos versions respectives, pour nous rassurer, et je t’ai déposée à proximité de l’appartement, le cœur chaviré de douleur de t’abandonner.

Plusieurs jours déjà que je repasse cette journée de rêve dans ma tête, et j’en mesure la rareté. Nous ne nous sommes pas vus depuis. Heureusement, il me reste les souvenirs et un petit espoir d’avenir, tenace comme un brin d’herbe orphelin sur un terrain vague de banlieue,

Où es-tu en ce moment, à quoi penses-tu ?