« Elle avait grandi », Passion   

Passion

Elle

Il y a quelques jours, nous avons réalisé notre premier rêve, et je m’en veux de ne pas avoir su te dire combien c’était magique. Comme j’étais bien, blottie contre toi pendant deux heures sans que la réalité ne m’effleure ne serait-ce qu’un instant. Te sentir contre moi, aimant, doux, caressant, chaleureux, j’en rêve encore ! Mais je t’ai quitté précipitamment, de peur d’être en retard, et tu n’as pas dû pouvoir mesurer à quel point j’ai vécu intensément ce moment.

J’ai réalisé pour toi des choses que je n’aurais jamais imaginées toute seule. Te rends-tu compte que tu me conduis à exaucer tous tes désirs tellement je t’aime ? Nous avons fait l’amour à des moments et dans des lieux où jamais je n’aurais envisagé que ce soit possible. La voiture est devenue notre sanctuaire. Tu m’as caressée pendant que je conduisais et j’ai joui sur tes doigts, juste le temps de me jeter sur le bas-côté pour goûter mon plaisir sans nous envoyer tout droit au paradis. Je t’ai savouré, ton pantalon de costume baissé sur tes chevilles, ta cravate rejetée par-dessus ton épaule pour ne pas la salir, assis à la place du mort, hurlant ton plaisir en oubliant que nous stationnions simplement en bord de route.

C’était à chaque fois le même plaisir. Je la sentais gonfler démesurément dans ma bouche juste avant que tu n’exploses, et cet afflux de sang m’annonçait ta délivrance et cette sensation si particulière que je tirais de ta jouissance. Puis, je la laissais s’apaiser et ramollir doucement dans la moiteur veloutée de mon palais. Je poussais l’élégance jusqu’à la nettoyer soigneusement à petits coups de langue, avec gourmandise, comme une chatte lustrant son pelage. Je me redressais toute fière, les yeux brillants d’excitation, la bouche encore collante de ta liqueur d’amour, et je te disais :

– Tu vois comme je fais les choses proprement, pas une goutte à côté !

Tu me répondais :

– Tu es ma petite professionnelle, ma petite suceuse d’amour, et tu dévorais ma bouche jusqu’à que je te supplie d’arrêter, parce que ta barbe m’irritait la peau.

Tu m’as prise dans des parkings souterrains, des cinquièmes sous-sols étouffants, là où les voitures se font plus rares, et j’ai joui, les mains en appui sur la portière, ma longue jupe droite troussée jusqu’à la taille, la culotte écartelée qui me blessait la cuisse. Dans ces moments si particuliers, je te disais ce que les hommes aiment tant entendre, que je te sentais bien, qu’elle me remplissait. J’allais même, les jours où j’en avais autant envie que toi, jusqu’à me lâcher enfin et prononcer ces mots que je pensais réservés à d’autres :

– Elle est grosse ta queue mon chéri, baise-moi !

Et je sentais ton excitation redoubler, tu devenais fou en m’entendant prononcer ces mots interdits, que nous enfouissions, en règle générale, sous des tonnes d’inhibitions et que nous offrions à l’autre pour la circonstance, comme un remerciement pour tant de bonheur. Tu accélérais la cadence en me disant :

– Oui, parle ma chérie, dis-moi encore des mots.

Et j’en rajoutais, perdant tout contrôle, comme un torrent qui se rue dans la brèche après avoir enfoncé la digue. Tu me répondais que j’avais le plus beau cul du monde, que tu étais tellement bien, au chaud dans le velours de mon abricot, que tu ne te souvenais pas qu’un tel délice fut possible.

J’étais ta petite putain.

Tu m’as prise dans les toilettes pour dames, pendant que les portes claquaient autour de nous et que nous devinions toutes ces femmes sans visage qui se soulageaient bruyamment. À croire – à entendre ces bruits de cataractes – qu’elles restaient toutes debout, à regarder leur jet doré chuter de toute sa hauteur dans la cuvette immaculée. Je n’avais jamais remarqué que nous faisions tant de bruit en répandant avec délice nos abondantes mictions… Nous nous retenions de pouffer de rire, et ne filtrait à la surface que le tamis de nos bruits, qui contrastait avec le vacarme des chasses d’eau couvrant le claquement de nos corps trempés. Tu accélérais la cadence, excité par l’intimité violée de toutes ces femmes anonymes se croyant chez elles, à l’abri de ces cloisons de carton-pâte, et je mordais ma main jusqu’au sang pour ne pas crier de plaisir. Quelquefois, une impatiente à la vessie torrentielle venait secouer violemment la porte, s’exaspérant de la voir interminablement close. Nous restions figés quelques instants, plus muets qu’un banc de carpes, et tu en profitais pour respirer mes effluves et décapuchonner d’un doigt fureteur mon minuscule bourgeon. Bientôt, une porte s’ouvrait à côté de nous, et l’impatiente se jetait en maugréant sur le Saint-Siège pour l’éclabousser d’une ondée d’autant plus abondante qu’elle s’était fait désirer. Nous profitions de cette rémission pour reprendre notre chevauchée fantastique puis tu éjaculais enfin en moi et je t’accompagnais dans cette jouissance qui nous faisait atteindre des cimes inviolées que nous aurions voulu ne plus jamais redescendre.

Nous avions exploré les chemins de terre boueux, jupe relevée jusqu’à la taille, culotte aux genoux, escarpins à talons hauts fichés dans la boue, mon corps arc-bouté sur le capot. Tu me prenais toujours par-derrière dans ces circonstances particulières, sans doute pour le côté pratique des choses, mais aussi parce que tu adorais voir mon cul. Je dois dire que le fait de ne pas te voir, mais de seulement te sentir, m’excitait terriblement. Nous avions connu les bosquets en bordure de ville, la campagne pendant les vacances, ma chambre, la tienne, le grenier chez des amis, les cabines d’essayage des Galeries Lafayette, les toilettes publiques, les cabines téléphoniques, tous les lieux qui offrent un minimum de protection quand le désir vous terrasse. Loin d’eux, à l’abri, sereins ; juste à côté d’eux, sous leurs yeux, la peur au ventre ; fous, nous étions fous, inconscients par moments, trop conscients du danger à d’autres. Ce n’est pas que nous ayons une imagination débordante, ni même qu’il nous faille forcément de l’exotisme ou encore que nous soyons devenus, du jour au lendemain, de redoutables pervers, mais, toute vie normale nous étant interdite, nous essayions de profiter au maximum des rares circonstances propices à nos ébats.

D’ailleurs tout cela représentait si peu par rapport à ce dont nous rêvions…

– Prends-moi chéri, prends-moi…

J’entends ces mots sortir de ma bouche comme si c’était une autre que moi qui parlait. Une qui n’aurait pas d’éducation, une qui ne penserait qu’à ça.

Moi qui pendant ces premières années de ma vie de femme n’ai réussi à atteindre l’orgasme qu’en me caressant, j’ai découvert à tes côtés d’autres jouissances et appris qu’on pouvait cumuler les plaisirs. Avec toi, j’ose tout et chaque expérience me conduit un peu plus vers celle qui est véritablement moi. Je t’appartiens, moi l’indépendante ; je t’appartiens mon amant, mon homme, ma vie…