« Elle avait grandi », Ensemble   

Ensemble

Lui

Enfin, nous avons réalisé un de nos rêves ! Dans la liste – que nous n’avons jamais entrepris de rédiger de peur de ne jamais en voir le bout – de ce que nous désirons faire ensemble, nous sommes enfin allés au cinéma. Il faut dire que ce qui relève d’une banalité absolue pour le commun des couples constitue pour nous une vraie course d’obstacles !

Pendant deux heures, nous avons vogué ailleurs, dans un autre monde, ensemble, ta tête sur mon épaule, ma main dans ta main et cette paix, ce bonheur de partager ce moment pour nous unique qui nous habitait. La salle de la rue Pasquier était quelconque, mais le décor avait peu d’importance. Le public était composé essentiellement de personnes âgées. Les séances avant midi n’étaient pas légion, et cette dernière a suffi à notre bonheur.

Nous avions choisi In the Cut parce que les critiques parlaient du désir mais aussi pour Meg Ryan, dont je me rappelais la jeunesse étincelante. Un film que pour les autres nous n’aurions jamais vu, qui nous rendait complices et qui nous liait, comme ces souvenirs qui n’appartenaient qu’à nous.

Il y avait ce vieux qui essayait d’imaginer le berceau de ta cuisse que ta petite jupe courte laissait entrevoir, en tentant de s’exciter devant ce qui devait symboliser pour lui la femme, la beauté, la jeunesse. Nous avons ris, « Ça n’arrive qu’à moi », m’as-tu. dis. Nous l’avons laissé à son maigre plaisir, plus enclins à partager que d’habitude. Nous ne voulions pas que ce bonheur d’être ensemble soit gâché par quoi que ce soit, car notre décision d’être heureux, sans arrière-pensée, pendant quelques heures, était irréversible. La caméra filmait « à l’épaule » et l’image bougeait en permanence dans des univers sombres, glauques, qui nous sortaient du quotidien aseptisé des publicités clinquantes… Jusqu’à Meg Ryan que je ne reconnaissais pas, dans cette femme mûre, un rien ravagée par la vie, rattrapée peut-être une dernière fois par le désir.

À défaut de désir, le temps nous a rattrapé. Le film était un peu plus long que prévu. Je sentais ta quiétude s’envoler par ondes successives, au fil des minutes qui dansaient leur sarabande infernale. Ton impatience augmentait graduellement, car tu savais qu’un partiel t’attendait et qu’il faudrait justifier ce retard. Cette perspective gâchait déjà l’instant. Nous sommes sortis précipitamment tandis que sur l’écran, les images défilaient encore. Tu m’as quitté brutalement, sans que nous ayons pu échanger sur ce moment magique que nous venions de vivre, sans que je puisse m’accrocher à l’espoir qu’il ne resterait pas unique et qu’il t’avait apporté cette même plénitude qu’à moi.

Pas de message depuis.

Rien.

Le silence.

Lundi, tout cela s’expliquera. Il y a une explication à tout, me diras-tu abruptement, comme à chaque fois que mon inquiétude te pèse et t’irrite, et que tu fais des efforts pour ne pas t’emporter, pour ne pas tout foutre en l’air, mari, amant, vie de merde, mecs chiants qui t’empoisonnent l’existence à vouloir à toute force t’aimer et t’empêcher d’être toi-même.

Ton portable n’avait plus d’énergie – je suis comme lui, à la différence que je ne suis pas rechargeable –, tu n’as pas voulu prendre le risque de laisser un message, etc. Et je dirai que bien sûr je comprends, j’étoufferai mes doutes et mes rancœurs pour ne pas te perdre, et nous repartirons cahin-caha à la recherche d’un hypothétique bonheur.

Nous sommes pris au piège de notre amour. Pas moyen de le vivre, pas moyen de ne plus s’aimer. Trop tard, trop fort, trop de souvenirs déjà. Ou alors, il faudrait accepter la douleur, déchirante, celle qui griffe le cœur à l’intérieur, qui broie, qui étouffe. Pour qu’elle passe lentement au fil des mois, comme une eau croupie qu’on distillerait goutte à goutte, il faudrait que mon regard n’accroche plus jamais le tien, que je ne respire plus jamais ton parfum, que tu t’estompes doucement, comme une peinture oubliée dont les couleurs se ternissent année après année. Mais tout ceci est impossible, même si j’avais ce courage que je n’aurai jamais, je devrai te revoir et m’imaginer à chaque fois : « Que pense-t-elle ? M’aime-t-elle encore ? A-t-elle oublié ? » Piège infernal dans lequel je me suis jeté et qui semble sans issue, même si nous faisons semblant de croire qu’il peut y en avoir une.

Aujourd’hui, je déroule le film jusqu’au bout, juste pour entrevoir la fin et me préparer à cet happy end qui ne sera jamais celui dont nous rêvons. Séquence finale, moteur, on tourne. Stop ! Ce n’est pas la bonne issue, ça ne plaira pas au spectateur, trop banal, trop commun, pas à la hauteur de cet amour si puissant qui brave tous les interdits et se fout de la morale, celle des autres, bien entendu, toujours celle des autres…

Mais je m’inquiète sûrement pour rien, puisque nous avons réussi à programmer un autre rendez-vous ailleurs et qu’il promet encore bien plus que ces hors-d’œuvre qui ont décuplé ma faim.