« Elle avait grandi », Vies en parallèle   

Vies en parallèle

Elle

Les jours se traînent. Mes deux premiers garçons sont partis maintenant, l’un depuis trois ans, l’autre l’année dernière. Il me reste ma fille, qui passe d’un trip amoureux à l’autre et pour qui la maison n’est qu’un simple pied-à-terre… Et aussi mon « petit » dernier, qui ne me parle qu’en aboyant. L’autre fois, j’ai répondu en langage chien, il m’a prise pour une folle, et je ne suis même pas certaine qu’il ait compris le message. Quant à mon mari, il reste aux abonnés absents. Il part tôt, rentre tard, et sa conversation frise le néant absolu. J’exagère : les cours de la Bourse font souvent l’objet d’un commentaire au repas du soir, et nous dînons sur fond de CAC 40, attentifs aux effluves de Danone, Google et consorts. Je devrais lui cuisiner des obligations au curry et revendiquer de toucher les dividendes. Devant ce néant, je me suis mise au whisky, pour tromper la solitude. Attention, je ne me bourre pas la gueule au Label 5, j’ai de l’éducation. Je sirote mon Lagavulline, le cul dans mon fauteuil design, en contemplant mon Kadinsky. J’ai un four et une rôtissoire Miele, un canapé Ligne Roset, mais un mari absent. Comme le dit avec beaucoup de sagesse ma femme de ménage, « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ». Je confirme. Jeune, j’avais le beurre et pas d’argent, aujourd’hui c’est le contraire. À choisir, je préfère le beurre…

Je m’occupe en faisant des permanences dans la galerie d’art d’une amie qui n’en est pas une. Elle ne manque pas une occasion de se répandre sur mon incompétence, parce qu’elle a commencé les Beaux-Arts dans sa jeunesse et qu’elle s’imagine, depuis, comprendre quelque chose au talent. Moi, l’autodidacte, je fais tache dans sa galerie. N’empêche qu’elle me garde, parce que je vends beaucoup plus qu’elle. Je vends à une majorité de beaufs qui font semblant de s’intéresser à l’art parce que leur portefeuille est bien garni et qu’ils flairent le placement rentable. Ils misent sur des talents en jachère, qui pour l’instant battent le pavé en attendant le gros chèque. Ils sont jeunes, parfois beaux, mais je n’ai pas envie de jouer les initiatrices perverses. Pourtant, une jeune verge frétillante dans ma minette qui s'étiole, ça me filerait peut-être un coup de jeune ! Ces artistes en herbe ont plutôt l’air de me trouver à leur goût, pas comme mon mari, qui est manifestement rassasié de moi. Mais peut-être n’agissent-ils que par intérêt, et espèrent-ils ainsi me subvertir pour que je leur vende une toile. Dans le doute, je m’abstiens. Je n’ai pas envie de trinquer un peu plus, au prix de ma bouteille de whisky !

À ta santé, ma vieille.

À part ça, disparue, Brigitte Dresillon, enterrée, remisée au rayon des objets trouvés que personne n'est venu identifier. Je suis labellisé femmaufoyer, épouse de M. Rebois. J’ai travaillé au début de notre union, avant la naissance des enfants, puis les choses se sont enchaînées. Dans son milieu, une femme qui fait des enfants et qui travaille est mal vue, sauf si elle gagne beaucoup d’argent, ce qui n’était pas mon cas. J'ai donc, avec un manque d’enthousiasme certain, embrasser la carrière de femmaufoyer, mais avec l'option « personnel de maison », ce qui m’enlève le seul mérite que la société veut bien attribuer aux oisives professionnelles. Je ne compte plus les réceptions où je suis présentée en tant que femme de M. Rebois, comme si je n’existais qu’à travers mon mariage avec celui qui est devenu un brillant associé chez Sealing Manager. S’il s’en va, je n’aurai plus que mes yeux pour pleurer, comme le dit fort justement l’expression populaire. Le sait-il ? Est-ce pour cela qu’il reste, tout en donnant l’impression de porter la misère de l’humanité comme costume quotidien ? Sans doute est-ce son côté humaniste, ou son côté lâche et la peur du qu’en-dira-t-on. La vie à venir s’annonce d’une folle gaîté ! Dommage que j’aie des principes, à coup sûr un amant m’aurait remonté le moral !

Lui

Je dors à Strasbourg ce soir. Pendant deux jours se déroulent nos rencontres internationales du conseil. Rencontres du simulacre organisé où nous décernons force prix et challenges à des équipes de consultants qui présentent des « chantiers référence »…

Tout le monde sourit, tout le monde a l’air heureux. Évidemment, même s’ils l’ignorent, pour certains il s’agit des dernières rencontres et demain, ils échangeront entre professionnels du chômage sur les bancs de l’ANPE. Mais, motus et bouche cousue, il ne faut pas gâcher la fête. En attendant, nous songeons à les envoyer au Maroc pour qu’ils se ressourcent avant leur traversée du désert. C’est que nous sommes humains, dans notre cabinet, rien à voir avec la maison mère aux États-Unis, nous licencions propre. Nous sommes en tête au hit-parade de l’éthique en toc, et nous soignons notre image. Normal, un tiers de notre marché est déjà occupé par le développement durable et les fonds d’investissement socialement responsable, notre charte est en harmonie avec notre business et nous nous devons de montrer l’exemple.

Au menu ce soir, théâtre d’improvisation par une troupe qui a pignon sur rue. Je les regarde d’un air détaché. Leur satire de notre monde est très réaliste, ils se foutent remarquablement et habilement de notre gueule. C’est pour ça qu’on les paye, ils auraient tort de s’en priver, d’autant que nous aimons beaucoup rire de nous en pensant qu’il s’agit des autres ! Les applaudissements crépitent, le masochisme n’a pas de limites.

– Géniaux ces mecs ! m’apostrophe Germain Pêchu, un de mes confrères associés que je méprise.

– Oui, on s’y croirait, dis-je d’un air entendu, en espérant qu’il me lâchera très vite.

– La scène de l’entretien d’appréciation, inénarrable ! reprend-il. Évidemment, pas très réaliste, mais on s’en fout, c’est du théâtre.

– Oui, tu as raison, ce n’était pas très réaliste, le type qui conduisait l’entretien avait l’air de s’intéresser parfois à ce que disait l’autre. C’est vraiment peu crédible, continué-je d’un air pénétré.

Un ange passe.

– Ah ah ah ! T’es un sacré farceur toi aussi, tu devrais faire du théâtre !

Sur ce, il s’éloigne de moi comme si je venais de choper le choléra devant ses yeux. Je suis débarrassé de ce con, c’est toujours ça de gagné.

Après le rire pour distancier, vient l’heure du rite de la danse pour se défouler. Je n’ai pas envie de danser, malgré toutes les ravissantes jeunes filles qui tournent autour de moi, flairant le beau parti. Qu’est-ce que j’ai mis comme parfum pour les exciter comme ça, ces petites salopes ? À moins que ce ne soit l’odeur de l’argent, ou encore celle du pouvoir ; il va falloir que je me savonne mieux, je commence à sentir le bureau…

Je n’aime pas danser. Je déteste transpirer lamentablement sur la piste comme un coureur à l’agonie. Cela me rend malade de constater que mon souffle se fait court, que j’ai mal au dos, mal aux jambes, mal à mon ego. Je n’aime danser que collé contre toi, le nez plongé dans ton cou, à respirer ce mélange unique de parfum et de peau qui déclenche irrésistiblement mon désir, quand ma sueur se colle à la tienne et que je me fonds en toi.

Je bois quelques vodkas pour m’aider à flotter un peu, le temps de m’immerger en toi. Tes yeux, ton rire, tes lèvres tellement délicieuses me manquent.

Ayant fait acte de présence pendant suffisamment de temps, je quitte avec force sourires tout ce beau monde que je ne supporte plus, et je m’éloigne le pas lent en saluant à la Columbo, sans me retourner. La chambre est banalement luxueuse. Normal, on est en crise ! Sur la table du salon trônent quelques flacons de grands crus d’Alsace, une attention du boss. Il pense tellement à nous que ça me met les larmes aux yeux. Il a raison, il vaut mieux nous acheter tant qu’il reste encore quelque chose dans le tiroir-caisse. Je me traîne péniblement sous la douche, me sèche sommairement et plonge avec délice dans les draps frais. J’éteins la lampe de chevet pour te retrouver dans la pénombre.

Depuis ton retour, tu sembles un peu ailleurs, il faut dire que le décalage entre une banlieue pluvieuse et une île de rêve est spectaculaire ! C’est pour ça que je fuis les voyages. Trop beau, trop bouleversant, trop culpabilisant. Chaque seconde passée dans ces autres mondes ronge nos carapaces d’êtres civilisés, et fait irrésistiblement craquer le vernis de nos vies pour en dévoiler l’inanité. Heureusement, la prise de conscience n’excède pas la durée du séjour, et nous replongeons dans nos quotidiens où nous occupons suffisamment l’espace pour ne pas avoir le temps de nous poser la question du pourquoi. L’urgence comme substitut au sens, pas mal ! Il reste à espérer que ça dure, il ne manquerait plus que la fin du monde – celui des affaires, chaque chose en son temps – soit imminente et qu’elle nous laisse le temps de réfléchir…

Bon, assez philosophé. Je me retourne pour passer avec toi ces dernières minutes avant de plonger dans ma nuit.