« Elle avait grandi », Entreprises et dirigeants   

Entreprises et dirigeants

Lui

Installé confortablement en première classe du TGV qui me ramène de Lyon, débarrassé enfin de cette meute de jeunes loups prétentieux qui m’ont assailli toute la journée pour signer un marché de dupe, je peux enfin être avec toi. On appelle ça des voyages d’affaires… Il s’agit surtout des affaires des autres, tellement je me sens peu concerné. Mais j’ai derrière moi des années d’apprentissage du rôle de consultant, et je sais faire semblant. Cela n’a d’ailleurs pas toujours été le cas : j’y ai cru aussi, moi, à l’entreprise comme lieu de réalisation… avant de réaliser ! Depuis, je vais plutôt moins bien, mais je me soigne à grands coups de « y’en a des plus malheureux ».

Il faut bien dire que parfois, les responsabilités que j’ai tant cherchées, après lesquelles j’ai tellement couru toutes ces années, me fatiguent prodigieusement, et que mon enthousiasme pour le business a quelque peu molli. On appelle ça prendre de la distance, c’est-à-dire regarder d’un œil critique les entreprises et les cabinets de conseil censés aider ces dernières à se mouvoir dans ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la complexité – ingénieux euphémisme pour dire que personne ne comprend plus rien à ce qui se passe ! Les entreprises ou, mieux encore, les Groupes – concept très en vogue – courent toujours après les dernières modes et se livrent à des acrobaties organisationnelles et managériales dignes du Cirque du Soleil : un grand écart par-ci, un grand écart par-là, le culte du processus normé à ma droite, l’adoration de l’innovation à ma gauche, l’adulation de l’individualisation à l’ouest, le sacerdoce de la cohésion sociale à l’est… Heureusement qu’ils sont là pour nous faire travailler. Nous leur coûtons une fortune, alors même qu’ils affichent l’impérieuse nécessité de faire des économies drastiques, et nous ne servons souvent que d’alibis aux dirigeants. Nous chions depuis des années des rapports à dépeupler toute la forêt amazonienne, et cela n’a jamais empêché une entreprise de péricliter !

Attention, allons-y pour le grand saut : attachez vos ceintures, ne respirez plus, respirez, ce n’est qu’une petite réforme, vous ne sentirez presque rien, sauf si vous l’avez dans le cul et que vous faites partie du train de départs anticipés. Cœurs sensibles s’abstenir, le voyage sera un peu mouvementé, n’hésitez pas à prendre une petite Nautamine pour la route du retour, la tête basse à la maison.

Je m’imagine la scène :

– Chérie, je n’ai plus de travail.

– Bravo, on n’avait déjà plus le beurre, si maintenant on perd l’argent du beurre, ça va devenir très délicat ! Tu devrais aller voir un consultant en outplacement.

– Je te rappelle que c’est moi, le consultant.

– Oui, mais toi tu es consultant en stratégie, pas en « Comment continuer à avoir les moyens en ayant perdu son boulot » !

– Remarque, ça se rapproche pas mal d'une stratégie ! Je note que tu gardes le sens de l’humour, ma chérie, ça va nous être bientôt très utile, ne change rien…

– Que vas-tu faire ?

– Dormir.

Si on venait me consulter, je dirais :

– Haut les cœurs ! Ne faites pas cette tête-là, il faut rebondir mon vieux, montrez-moi votre portefeuille de compétences, que je voie quels placements je peux faire sur vous. Ah non ! pas de long terme, à votre âge c’est trop risqué. Que diriez-vous d’un CDD de deux mois pour trier les dossiers de ceux qui ne sont pas dans le bon wagon ? Non ? Vous faites le difficile, tant pis pour vous, vous ne savez pas saisir les opportunités, il était temps qu’on se débarrasse de vous.

Je me laisse aller, il faut que je me reprenne. C’est qu’en vieillissant, je regarde en arrière, et du coup je vois mieux les dégâts que j’ai, avec beaucoup d’enthousiasme, contribué à faire… Un peu comme un jeune acteur qui aurait appris son rôle par cœur, de peur du trou du mémoire, et qui aurait oublié jusqu’au sens de la pièce. J’ai passé tant d’années à observer ceux qu’on appelle les dirigeants… Ils sont au travail en représentation permanente, interprètes d’une mauvaise pièce qui ne reste jamais longtemps à l’affiche. Ils jouent des rôles écrits par d’autres, dans des entreprises factices qui font semblant de tout. D’être importantes, de servir à quelque chose, d’être stratégiques ! Ils se font peur en permanence avec la concurrence et la mondialisation, et ils gaspillent leurs forces en querelles de pouvoir internes, tout en se gargarisant de leurs succès passés. Ils campent sur leur incontestable avance sur les autres, entendez les pays en voie de développement, en faisant tout pour les maintenir dans cet état intermédiaire. Ils réinventent le marché à l’intérieur de l’entreprise, alors qu’elle a été créée pour y échapper. Et que je te signe des contrats avec le service d’à côté, et que je te facture ma moins-value à mon collègue qui gère la zone indo-pacifique. Jusqu’à quand pourront-ils se payer le luxe de produire autant de choses inutiles ? Peu importe, ceux qui pilotent, quelle que puisse être leur médiocrité, restent intouchables. Dans le pire des cas, ils partent en touchant un (très) gros chèque au moment de la déchirante séparation. Plus sûrement, ils s’en vont piloter un autre porte-avions qu’ils échoueront de la même façon dans les glaces de leur incompétence et de leur mégalomanie. Ils font semblant de s’intéresser à autre chose qu’à l’argent et à leurs petites personnes, sans réussir à convaincre qui que ce soit. Intimement persuadés de leur importance, enrobés dans leurs couches de suffisance et de fatuité, ils chient sans retenue sur le monde, sans même prendre la précaution de s’essuyer après leurs déjections. Certains jouent à Dieu le Père et disposent du droit de vie ou de mort sur des entreprises et des salariés. Or, ils sont comme moi, même pas foutus de diriger leur vie, et ils tombent chaque jour un peu plus bas que terre.

Compromissions, flatteries, hypocrisies, escroqueries, magouilles, angoisse, trouille, chiasse sont leur lot quotidien, et ils me donnent envie de gerber. Mais je n’ai pas encore renoncé à leur prendre de l’argent, et je les accompagne dans leurs réformes pharaoniques à la mesure de leur démesure.

Le TGV traverse des champs de neige. Pourtant, nous sommes loin du Transsibérien et des plaines de Sibérie, qui s’étalent sous d’autres latitudes. La solitude sourd pourtant de cette campagne, exceptionnellement revêtue pour la circonstance d’une robe de bal grise et fanée. La neige étouffe les bruits. Il flotte dans l’atmosphère comme une chape de silence qui enveloppe la campagne et la déporte vers son passé. Les coupures d’électricité, consécutives à ces chutes de neige incongrues dans nos contrées, participent de ce retour à une époque où nous étions à la fois plus vulnérables et plus résistants.

J’imagine un instant la chandelle, ressurgie du fond du tiroir, qui s’escrime timidement et maladroitement à jeter quelques lueurs blafardes autour d’elle. Ses pâles tentatives laissent cependant dans l’ombre les meubles goguenards qui, complices de la nuit depuis des années, observent d’un air narquois les efforts pitoyables de cette aïeule qui s’essaye à rester sous les feux de la rampe, telle une danseuse sur le retour.

Chaque voyage me porte irrésistiblement vers toi. Je voudrais tant parcourir la planète à tes côtés, arpenter le monde dans tes pas et vivre ensemble des émotions nouvelles. Pour toi, j’abandonnerais mon côté père peinard, sédentaire et pantouflard pour retrouver une énergie et une curiosité appartenant à mon passé. Toujours cette idée qui me poursuit de ne pas vivre deux fois la même vie, mais de me dire que, si on a la chance d’en recommencer une autre, il faut la construire à partir de ce que nous n’avons pas pu ou su faire, l’un et l’autre, de nos vies antérieures.

En attendant de découvrir d’autres pays, je me contenterais de petites évasions en France, au hasard de mes déplacements. Hélas, la mobilité d’une étudiante n’est guère crédible, et pour l’instant, le projet sommeille dans les limbes de mon cerveau.

Mon regard s'égare à travers la vitre qui m'isole du froid et de la réalité. Je dérive à ta rencontre dans un demi-sommeil et laisse défiler les minutes au rythme du cadencement hypnotique des pylônes électriques

– Mesdames et Messieurs, nous arrivons en gare de Lyon. Nous espérons que vous avez fait un agréable voyage, et nous vous souhaitons une bonne soirée…

Que sait la SNCF des rêves d’amour de ses passagers ? Évidemment que j’ai fait un bon voyage, puisque j’étais avec toi. Il n’est pas question que je leur dise, ils seraient capables de te facturer la place, maintenant qu’ils s’essaient à la rentabilité !