« Elle avait grandi », Ô temps suspend ton vol…   

Ô temps suspend ton vol…

Lui

Je ne veux pas devenir vieux, jamais.

Je suis fait pour être jeune, éternellement jeune. Je ne veux pas être diminué, être pris en pitié, avoir les yeux qui pleurent sans pouvoir les contrôler, trembler en tenant mon verre de vin, parler tout seul dans la rue.

Je ne veux pas perdre la mémoire et t’oublier – même un peu –, ne plus te reconnaître un matin, comme si la vie recommençait à zéro. Je ne veux pas passer des heures à ne rien faire, sans plus attendre quoi que ce soit de la vie, avachi dans ce fauteuil qui aura vieilli avec moi et pris ce même teint jaune et cireux qui me caractérisera. La patine du temps, qu’ils disent. Je t’en foutrai de la patine ! Je ne veux pas que mes petits-enfants me prennent par la main pour me conduire vers mon fauteuil en me disant : « Sois bien sage pépé… » Comme si j’étais un demeuré ou un gamin, avec l’innocence et la beauté en moins !

Et puis quoi encore, qui les a faits ces mioches ? Qui a torché leurs parents pendant des années ? Pour qui me prennent-ils ? Qu’imaginent-ils ? Que je suis sénile ? Tout petits que vous êtes, vous aussi, vous verrez un jour les rides venir traîtreusement, les tempes grisonner, la peau s’avachir… Au début, on vous dira : « Ça te va bien. » Puis les rides creuseront leur sillon plus profondément, elles ravineront à loisir et on ne vous en parlera plus.

Mauvais signe.

Aux premiers cheveux blancs, les femmes vous trouveront séduisant et elles évoqueront avec une pointe de désir vos tempes argentées. Mais l’argenterie ne noircira pas, au contraire, un vieil or jaune pisseux viendra bientôt revendiquer la place. Vos dents jauniront également inexorablement, les bourrelets apparaîtront autour de votre taille, vous perdrez le sommeil tout en vous écroulant après vingt-deux heures, alors qu’avant vous passiez allègrement des nuits blanches en enchaînant sur une journée de travail. Les douleurs commenceront à diminuer votre corps.

– Où as-tu mal ?

– Mais partout ! J’ai mal à mon corps, j’ai mal à mon âme, j’ai mal à ma jeunesse disparue, enfouie, j’ai mal à mes enfants, quand ils étaient petits et qu’ils me laissaient débordant d’amour, j’ai mal à mes souvenirs…

Mais je m’égare, j’ai encore un peu de temps avant de devenir vieux… Et puis, quand je sentirai la vieillesse s’approcher, se tapir, à l’affût pour me cueillir par surprise, je lui fausserai compagnie avant qu’elle ne me prenne. Comme un pied de nez.

« Bye bye, tu ne m’attrap’ras pas, tu peux toujours courir, je vais moins vite qu’avant, mais j’ai pris de l’avance et je suis plus rusé… »

Peut-être est-ce cet écart d’âge qui me turlupine, vingt ans, une vie… Avant toi, je pensais moins à mon âge, mais il est vrai aussi que j’étais plus jeune !