« Elle avait grandi », Doutes   

Doutes

Lui

Je consulte mon répondeur de bonne heure et j’entends, avec un pincement sournois au cœur, la voix suave débiter : « Vous n’avez aucun nouveau message. »

Je déteste par-dessus tout ce néant, qui dit ton absence, le vide absolu de mon existence quand tu ne te manifestes pas. Comme de coutume, l’inquiétude m’envahit progressivement, compagne devenue désormais familière. En habituée, elle a pris ses quartiers d’hiver et maîtrise ses gammes. Ses deux spécialités sont « Et s’il savait » versus « Et si elle ne n’aimait plus ». Et l’infernale mécanique se met en marche. À la moindre « anomalie », le sentiment de vivre une immense illusion s’insinue insidieusement en moi. Illusion que d’imaginer qu’une vie puisse se partager par répondeurs interposés… Nos cellulaires émettent des messages dans un temps décalé, quelquefois à cent lieues de nos états d’âme de récepteurs.

Car que sait-on de l’après ? Des quelques minutes qui succèdent aux mots d’amour échangés quand, une fois raccroché sur un dernier baiser, je sens la quiétude se faire chatte et commencer à ronronner dans ma tête ? « Et si elle me mentait ? » « Et si tout n’était qu’une immense hypocrisie ? » Mes défenses encore vivaces déchirent cette illusion de bien-être, et je plonge dans une lucidité destructrice. Je rappelle aussitôt, en proie au doute le plus abject : « Salut, ici c’est bien Nadège la fugueuse, je suis absente pour le moment, mais laissez-moi un message et je reviendrai le savourer dès que possible. » Pourquoi est-ce que je tombe sur le répondeur ? Est-elle déjà en train de l’appeler ? Est-ce que, l’oreille encore chaude de mes mots d’amour, elle serait capable de lui susurrer : « Mon bébé, c’est moi, que fait-on ce soir ? » Que sait-on de ce qui est vrai ou faux, réalité ou mensonge, duperie, tromperie, rouerie, escroquerie, fumisterie, hypocrisie ? Pourquoi y aurait-il tant de synonymes si la vie n’en avait pas besoin ? Le doute est-il consubstantiel à l’amour, ou n’existe-t-il que dans ma tête, comme un petit cancer aux protubérances sensibles que les doigts de la jalousie titillent, telles des cornes d’escargots, jusqu’à ce qu’elles se rétractent en fuyant cette réalité ?

Mon message de la veille n’ayant pas eu l’écho espéré, je l’appelle dans le courant de la matinée. Elle est en route pour la fac. Je l’interroge, car il s’agit bien d’un interrogatoire… Il me manque hélas la lampe aveuglante, et la contraction des pupilles qui dit tout des faux-semblants en se rétrécissant à chaque mensonge ou demi-vérité. Au téléphone, les interrogatoires ne donnent pas grand-chose de concluant :

– Tu n’as pas eu mon message d’hier ?

– Lequel ? Ah ! si, je l’ai écouté en rentrant mon amour, mais ma batterie était déchargée, je n’ai pas pu te répondre.

– Tu aurais pu la recharger dans la voiture et me rappeler.

– J’aurais pu, oui, mais je n’y ai pas pensé, il était tard, et j’ai traîné Yann au restaurant.

– Tu as passé une bonne soirée, au moins ?

– Oh ! arrête, tu veux bien, c’est déjà assez compliqué comme ça.

– Pas si compliqué que ça, apparemment…

– Tais-toi, tu vas être méchant et injuste.

– Bon, tout va bien au moins ?

– Oui, si l’on peut dire.

– Je te rappellerai plus tard.

Je la plante là, de manière un peu cavalière, car je sens la conversation mal engagée. Je deviens facilement méchant quand j’ai mal, de cette jalousie qui me ronge tel un acide sur un bois vermoulu. Quelquefois je me sens chêne massif et imputrescible, qui protège de sa ramure le jeune peuplier qu’elle est ; d’autres fois, je me vis vieux tronc vermoulu, cinglé par les branches trop vivaces de cette tendre pousse tendue comme un arc qui s’impatiente à côté de moi. Notre liaison est une histoire de vies parallèles qui font semblant de se croiser au hasard des dimensions, mais qui butent sur les règles immuables de la géométrie et continuent leurs trajectoires rectilignes.

Tu es condamnée à prouver encore et encore, car je suis insatiable, comme tu le dis toi-même. Insatiable de toi, de ce désir toujours renouvelé qui m’enflamme à la moindre caresse, au moindre centimètre carré de peau respirée, au moindre effluve de parfum humé dans ton cou. Qu’est-ce qui m’a pris, après vingt ans de mariage, bien calé à l’abri derrière le rempart des années, de franchir le pont-levis pour partir en croisade d’amour ? Ce doit être mon esprit aventurier qui a ressurgi une dernière fois, avant que je ne m’endorme définitivement dans le confort de la monotonie. J'ai l'impression qu'il m'a fallu attendre de dépasser la quarantaine pour aimer enfin les femmes… Non pas aimer des artefacts de magazine clignotant sur du papier glacé, mais les aimer comme elles sont réellement, avec leurs imperfections qui les définissent, les éclairent et rendent chacune d’entre elles unique.

J’aime l’arrondi de ton ventre quand il gonfle de cette vie de femme, j’aime la transparence de ce duvet doré que tu juges trop fourni qui flirte avec tes bras, j’aime cueillir, à chacune de nos rencontres, les petites poires aguicheuses de tes seins, tellement attendrissants, drapés dans leur pudique nudité. J’aime effleurer le velours de tes lèvres, si chaudes qu’elles me communiquent leur fièvre. J’aime ta taille, qui me trouble infiniment. et je découvre l’émotion que cela procure, d'avoir tes yeux en miroir des miens sans même baisser la tête… J’aime tes certitudes et tes doutes, tes éclats de rires tapageurs et tes pleurs discrets, tes colères comètes et tes abattements soudains. Je t’aime réelle et non fantasmée.

Je te revois l’été dernier, en Crête, pataugeant interminablement entre sable et eau. J’aurais voulu te photographier éternellement, tellement tu étais belle, sensuelle et excitante dans ce deux-pièces jaune qui flashait sur ta peau bronzée. Tu ressemblais à une starlette de cinéma, de celles qui portent encore dans leur regard l’innocence et l’espoir, juste avant qu’elles ne comprennent que leur talent se réduit à leur corps hâlé et à cette jeunesse qui passera et les laissera orphelines de tout… De leurs rêves de gloire, de leurs rêves d’amour, de leurs rêves d’exister dans le regard des autres autrement que comme un corps gracieux que l’on consomme et que l’on jette une fois rassasié.

Dans cet été en faux-semblant, je t’avais attribué la palme d’or. Top-modèle exclusif pour la circonstance, tu prenais pour moi les poses les plus suggestives et je cliquais frénétiquement sur mon déclencheur pour remplir ma carte mémoire de souvenirs.

Fondue enchaînée sur tes yeux, gros plan sur le creux de tes reins à peine ceint d’un string insolent, zoom sur ton nombril qui s’ornait d’un piercing contre lequel j’avais lutté en vain, et grand angle pour conclure pour espérer rentrer dans le cadre et ne pas rester spectateur de ma vie. Filtres de couleur pour embellir la réalité, flou artistique sur l’avenir, mon regard brasier te surexposait jusqu'à ce que mes pupilles me brûlent et m'obligent à fermer les yeux. Je rêvais que tu me rejoignes dans ma chambre noire, à l’abri des projecteurs de l’actualité de ta vie.

J’aurais tellement voulu que cette plage soit à nous, pour que je puisse t’aimer sans vergogne, te pénétrer en regardant tes yeux chavirer et voir les reflets mauves du ciel dans ton regard. Mais ce n’était pas un été pour moi, douloureuse découverte… Alors que j’étais resté sur l’illusion d’un partage possible, je n’ai eu que des miettes de toi, des frôlements de mains équivoques, des regards furtifs, des caresses bâclées comme la main qui flatte un chien collant dont on se méfie un peu et dont on veut se débarrasser. J’avais ce sentiment, comme à l’adolescence, d’être de trop, de tenir la chandelle, pendant que tu la brûlais par les deux bouts. Je vous regardais vivre, et j’essayais désespérément de me souvenir de ton regard amoureux, de ta bouche enveloppante, de ton corps arc-bouté sur le mien. Entre deux portes, tu me disais que tu ne voulais pas prendre de risque, qu’il n’y avait rien de changé, qu’il fallait que je sois patient. « Les vacances n’ont qu’un temps », répétais-tu, et ce temps n’était manifestement pas le mien. Toi, tu semblais aller pour le mieux, dansant tous les soirs jusqu’à l’aube et te laissant draguer par les jeunes éphèbes du club.

Le soir, étendu nu sur le drap rêche, dans la touffeur d’un bungalow ouvert sur la nuit, je regardais ma femme dormir et me questionnais inlassablement. M’étais-je trompé ? Et si Nadège était mon embûche, le caillou sur lequel j’allais trébucher, le piège qui se refermerait sur moi ? Même le désir semblait m’avoir fui, et je tenais à deux doigts mon sexe flasque et inutile, qui somnolait dans la torpeur de cet été en faux-semblant, au point que je me vivais eunuque dans ce pays rempli de vierges aux regards de braise.

Non seulement j’étais jaloux de lui, mais tu ne faisais rien pour qu’il soit le seul objet de mon amertume… Tu déambulais dans ton string sous le nez de mâles fascinés, et je découvrais cette envie irrésistible de séduire qui t’habitait. Quand j’arrivais enfin à te voir seule pendant quelques minutes, je te faisais le reproche de chercher à plaire : tu me répondais que ce n’était rien, qu’il fallait bien que tu t’amuses un peu et que tu profites des vacances.

Et les jours avaient coulé, et les vacances s’étaient enfin achevées.

Nous vivons un temps chaotique en rapport avec nos états d’âme du moment. Tantôt, quand l’ennui nous consume, il semble se traîner tel un tortillard gravissant laborieusement le flanc d’une montagne. Tantôt, au contraire, il défile au rythme d’un film en accéléré et nous laisse éberlués d’avoir déjà passé le générique de fin. Démiurges du temps, nous le dilatons ou le rétractons au gré de nos humeurs. Mais il rit de nous sous cape, s’amuse de nos impatiences et de ces reproches infondés que nous lui adressons régulièrement.

« Comme cette journée de cours m’a paru longue », dit régulièrement ma fille. « Comme ces vacances ont passé vite », disait ma femme du temps où...

La « vitesse » du temps est-elle proportionnelle à notre sentiment de plénitude ? Suffit-il de passer sa vie à s’ennuyer pour avoir l’impression de vivre plus longtemps ? Peut-être, c’est ce qui expliquerait que certains choisissent l’oisiveté passive, dans l’espoir de prolonger la vie…

Toujours est-il que je m’ennuie de toi, et ce foutu temps me paraît interminable. Je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces heures que vous avez passé et passerez ensemble. Comme pendant vos dernières vacances, seuls, ailleurs, loin de tout. Les tête-à-tête restent l’épreuve de vérité. Il faut forcément se parler, même si on n’a rien à se dire, réinventer un temps suspendu qui n’est pas le quotidien, faire le point, comme on dit.

Oh ! bien sûr, on peut fuir, faire semblant, s’en tirer par une pirouette, un prétexte, une absence :

– Ce n’est pas le moment de parler de ça.

– Ce n’est jamais le moment avec toi !

– Mais qu’est-ce que tu as encore ?

– Rien… Dis, on n’est pas bien ici tous les deux ?

– Mais bien sûr, on est bien… Tu n’as pas froid ?

– Non, pourquoi veux-tu que j’aie froid ?

– Tu devrais mettre ton gilet, le vent s’est levé.

– Fiche-moi la paix, tu seras bien content si je meurs de froid.

– Qu’est-ce que tu racontes encore comme bêtises ?

– Tu crois que je ne sens pas que tu t’ennuies d’elle à mourir, qu’elle te ronge jusque dans ton sommeil ?

– Mais de qui parles-tu ? Tu deviens folle en vieillissant !

– Moins folle que tu ne crois, je la respire à travers toi cette petite garce.

– Mais de qui parles-tu ? Tu dérailles ma pauvre vieille !

– Toi aussi tu vieillis, tu verras, tu réaliseras quand ce sera elle qui te le dira…

Depuis votre retour, j'apprenais à cultiver mes tristesses solitaires et lointaines loin de vous et de cette proximité obscène qui s’affichait sans la moindre pudeur, me crachant au visage cette intimité que je rejetais de tout mon être.