« Elle avait grandi », Retour au bercail   

Retour au bercail

Elle

Nuit sur Paris, encore une longue journée. La fac de Jussieu pour commencer la journée. Boltanski, Thévenot, la théorie de la justification et des économies de la grandeur au programme, six heures, ça calme ! Je découvre que j’erre entre le monde marchand et le monde de l’opinion, pas étonnant que j’aie un peu de mal à m’y retrouver. Ma vie est un beau bordel, et je n’y suis pas pour rien. Je gagne en lucidité à défaut de gagner en sagesse. Après la fac, les cours d’anglais pour ces gosses de riches à qui je désespère d’apprendre quelque chose. Le « petit » Marc-Antoine me gonfle prodigieusement. À croire qu’il a déjà choisi de faire empereur plus tard, pour  jeter sur moi ce regard de seigneur sur sa domestique ! En attendant, à part d’avoir bien intégré que son Taylor est very rich, et d’en profiter, il ne fout rien. Quant à la jolie Éléonore, elle est partie pour être aussi écervelée que sa mère. Elle s’en fout, son Taylor aussi est riche, vu qu’ils ont le même !

Je retrouve ma voiture poubelle qui me tient lieu de cabinet de toilette, de bureau, de chambre ou de cuisine en fonction des circonstances. Je mets le contact, et les phares trouent l’obscurité. Je branche mon téléphone, un message m’attend. Est-ce encore un casse-pieds à éconduire ou bien la voix sensuelle de mon homme ? J’écoute comme une petite fille gourmande, suçant précautionneusement son bonbon fourré jusqu’à ce qu’il ramollisse suffisamment pour croquer dedans avec délice.

Il est là.

Quelques secondes pour me dire qu’il m’aime infiniment, que je lui manque, qu’il pense à moi, qu’il est triste à la pensée du temps le séparant de notre prochaine rencontre qui lui paraît toujours trop lointaine. Toujours les mêmes messages, mais pourtant à chaque fois différents… Cette force qui me rassure et cette vulnérabilité qui me touche, ce mélange unique de passion incontrôlable et de tendresse débordante… C’est mon poète d’amour, et il conjugue pour moi les versets du « je t’aime » à l’infini.

J’aime que sa voix me câline et vibre de moi. J’aime qu’elle se plie, qu’elle me calme, qu’elle se fasse velours, qu’elle soit adoration, qu’elle soit amour. J’aime être tout pour lui ; ça me rend fière, belle, ambitieuse, un rien aguicheuse, un soupçon prétentieuse. J’aime qu’il soit en apnée d’amour pour moi, ça flatte mon ego. L’amour est toujours un peu narcissique. Je tiens enfin l’homme de ma vie, brillant associé chez Sealing Manager, dans le creux de ma main. Il suffirait que je la serre un peu pour que l’oiseau étouffe. Ce pouvoir dont nous disposons sur des êtres infiniment plus forts que nous m’étonnera toujours. Mais non, mon précieux canari, je joue seulement les « oiseleuses ». J’ai besoin de toi pour grandir, comme les plantes d’oxygène. Tu es ma chlorophylle, mon élixir de vie, ma bouffée d’air marin. À mon tour de te faire ce signe qui, je le sais, illuminera ta journée demain, quand tu ouvriras la porte de ton bureau et que tu verras clignoter cette petite lumière verte, qui te dira que la veille au soir je t’ai rejoint quelques secondes dans ta nuit. Avec des mots qui rassurent, toujours les mêmes, jamais assez déclinés. Tu es mon homme, tu es à moi, je t’aime. Je t’aime comme le murmure du filet d’eau qui serpente entre deux cailloux, je t’aime comme le rugissement assourdissant de la cascade, je t’aime comme la caresse du vent sur ma peau un soir d’été, je t’aime à l’infini, comme le ressac incessant de la mer sur les galets. Trente secondes d’amour à dix centimes d’euro la minute… Qui prétend que les portables ne sont pas économiques ? Quel dommage que je ne puisse pas déclarer ma flamme le week-end, c’est gratuit !

Flûte ! Plus de batterie, il va encore être frustré et me reprocher de ne pas avoir pensé à recharger mon portable. Tant mieux ! Ça prouve qu’il tient à moi. J’enclenche la première et démarre sur les chapeaux de roues. Je file retrouver mon petit mari qui a réussi l’exploit de me lasser plus vite qu’une paire de chaussures ! Pas assez souple, pas assez classe, pas assez élégant, pas assez original, pas assez résistant… En un mot, un cuir trop commun pour la précieuse plante de mes pieds, mais cependant très collant ! J’aurais certes pu m’en apercevoir avant, d’autant que « mon homme » était déjà présent dans ma vie quand je me suis mariée, même si nous n’avions pas encore réalisé ce que nous représentions l’un pour l’autre…

C’est Bertrand qui m’avait fait rencontrer Yann, au hasard d’un chantier où on avait besoin de vagues lumières en sociologie pour faciliter la fusion entre deux sociétés de cultures différentes. Une grosse commande à plusieurs étages, où Consultant junior, Yann voulait arrimer son client dès la première régate. Nous nous sommes inspirés de l’approche culturelle de Jean-Marie Raynaud, mâtinée avec les théories de Jean-Louis Lemoigne sur la complexité. Tout ça passé au shaker et contextualisé, nous avons fait un tabac ! Plus ça paraissait savant, plus ça plaisait à certains, et Yann faisait partie de ceux-là, impressionné quand il ne comprenait pas tout. Du coup, le contrat se prolongeant, Bertrand l’avait pris sous son aile et régulièrement invité en toutes circonstances. Petit à petit, je m’étais habituée à lui, l’associant systématiquement à celui que j’aimais déjà sans le savoir encore.

Yann était du genre « plus célibataire que moi tu meurs ». Trente ans et déjà plein de petites manies, de convictions sur tout. Le challenge m’a amusée. De cocktail en cocktail, de déjeuner en déjeuner, je l’ai attiré dans mes filets et il m’a fait la cour. C’était facile, je me suis laissé griser, ça a été rapide. Au départ, rien n’était trop beau pour moi… Mais les débuts ont été brefs. La réalité a vite repris ses droits, et j’ai découvert sa véritable personnalité. Inquiet, peu sûr de lui, radin, sans ambition ; en un mot : étriqué. Six ans seulement de plus que moi, et il fallait déjà que la table soit mise tous les jours à dix-neuf heures trente. Vous n’imaginez pas ce que c’est de démarrer sa vie avec un homme bourré de routines, comme un vieux programme en Cobol. Aurais-je pu le voir avant ? Sans doute, si j’avais été plus attentive, moins insouciante. Mais le restaurant remplaçait avantageusement le repas du soir, et le couvert était déjà mis avant que nous nous installions. Ce n’était pas la vraie vie, et j’aurais dû voir que ce qui m’excitait l’agaçait déjà. Je le tirais en boîte jusqu’à pas d’heure, il faisait la gueule en me répétant qu’il travaillait le lendemain et qu’il devait rentrer. J’étais indulgente, je ne savais pas encore ce qu’était le travail… Du coup, nous ne baisions qu’épisodiquement, et la rareté suffisait à entretenir l’illusion, d’autant que dans ce domaine, mon éducation restait à faire… C’était avant de découvrir l’amour dans tes bras, mais quand cette révélation m’a envahie, les dés étaient déjà jetés.

Il est plus de vingt heures. Les assiettes doivent s’ennuyer ferme sur la table de la cuisine. Tant pis, je vais le traîner chez le Tex Mex du coin, j’ai envie d’un Chili !