« Les deux nigauds », Première visite   

Première visite

Après déjeuner, Simplicie, voyant que sa tante s’apprêtait à reprendre son violon, lui demanda la permission d’aller voir ses amies avec sa bonne.

« Tes amies ! Quelles amies as-tu ici ?

– Mlles de Roubier, et bien d’autres que je vois à la campagne.

– Va, va, ma fille ; fais ce que tu voudras ; je ne suis pas un tyran, moi ; j’aime la liberté. Boginski, nous allons faire de la musique pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie avec Prude, et vous prendrez garde à ne pas laisser recommencer les sottises d’hier.

– Mme Bonbeck, c’est pas faute à moi ; c’est robe drôle et manières et tout ; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir. Mam’selle Simplette doit pas mettre robe comme hier.

– Ah ! c’est pour ça. Attendez, j’y vais, moi, et je vais la faire habiller comme il faut.

Mme Bonbeck se dirigea comme une flèche vers la chambre où Simplicie achevait de boutonner sa robe de satin marron.

Madame Bonbeck. – Qu’est-ce que c’est que cette toilette, Mademoiselle ? Êtes-vous folle ? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier, par tous les polissons des rues ? Ôtez-moi cela ! Prude, enlève cela et habille-la devant moi.

Simplicie. – Mais, ma tante.

Madame Bonbeck. – Il n’y a pas de mais ; tu vas défaire cette robe et en mettre une autre tout de suite, devant moi.

Prudence. – Mam’selle n’a pas de robe plus simple, Madame ; c’est sa moins belle.

Madame Bonbeck. – Comment diable t’a-t-on nippée ? Ça a-t-il du bon sens ! Mets ta robe de voyage, si tu n’en as pas d’autre. Prude a de l’argent ! demain elle t’en achètera une avec Croquemitaine ; mais je ne veux pas que tu sortes parée comme une châsse.

Simplicie. – Ma tante, tout le monde s’habille comme cela.

Madame Bonbeck. – Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m’en remontrer à moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger ?

Simplicie. – Je vous en prie, ma tante, laissez-moi mettre ma robe aujourd’hui seulement, pour aller chez mes amies.

Madame Bonbeck. – Pour te faire insulter comme hier ! Non, non, cent fois non !

Simplicie. – J’irai en voiture, ma tante ; il n’y aura pas de danger puisqu’on ne me verra pas.

Madame Bonbeck. – En voiture, vas-y si tu veux ; sois ridicule, fais-toi moquer dans les salons, si cela te fait plaisir ; mais ne circule pas dans les rues, entends-tu bien ?

Simplicie. – Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sûr.

Madame Bonbeck. – Ha ! ha ! ha ! quelle figure tu as ! C’est à rire, en vérité. Ma sœur a perdu la cervelle pour t’avoir affublée de ces vieux oripeaux.

Simplicie était fort choquée de voir sa tante rire de ce qu’elle croyait si beau et si enviable ; mais elle n’osa pas le témoigner et acheva de s’habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un fiacre.

« Allez vite, mon ami Coz, courez chercher un petit fiacre pour Simplette et Prude : vous les accompagnerez, car elles n’y entendent rien ; on les mènerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu’elles pussent s’expliquer. »

Coz expédiait vite les commissions : il fut bientôt de retour ; Simplicie était prête, Prudence attendait : elles montèrent dans le fiacre, Coz s’assit à côté du cocher, Prudence donna l’adresse de Mlles de Roubier, et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards, la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain ; Clara et Marthe demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s’arrêta à la porte du 91. Coz descendit, ouvrit la portière et fit descendre Prudence et Simplicie. Il les mena chez le concierge, où elles demandèrent Mlles de Roubier. « Au premier, en face », répondit le concierge. Elles allaient monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut après eux :

« Hé ! bourgeois, dites donc, et ma course ? »

Cozrgbrlewski. – On payera quand seront revenues les dames.

Le cocher. – Ah ! mais non ! Dites donc, bourgeois, vous ne m’avez pas pris à l’heure ; vous me devez la course. Un franc cinquante.

Coz commença une dispute sérieuse avec le cocher ; Prudence s’en mêla pour ne pas abandonner son ami dans le danger ; les gros mots se faisaient déjà entendre ; le cocher jurait comme un templier. Coz fit voir qu’il connaissait très bien ce genre de langage ; Prudence, effrayée, allait de l’un à l’autre, sans avoir l’idée de terminer ce combat de langues en payant au cocher la somme qu’il demandait. Les fenêtres commençaient à se garnir de têtes, lorsque le concierge, jaloux de l’honneur de la maison, parvint à glisser dans l’oreille de Prudence :

– Tenez, monsieur le cocher, voilà votre argent ; Payez-lui ses trente sous, tout sera fini.

– Prenez, je vous en prie, prenez, s’empressa de dire Prudence en lui tendant deux pièces d’argent.

Le cocher ne se le fit pas dire deux fois ; il prit ses trente sous et s’en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans avoir jeté un regard étonné sur la toilette de Simplicie et de Prudence. Elles montèrent l’escalier ; Coz, faisant l’office de domestique, ouvrit, dit au valet de chambre d’annoncer Simplicie et resta dans l’antichambre avec Prudence.

Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s’amusaient à faire des fleurs avec leurs amies, Élisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie. La toilette éclatante et ridicule de Simplicie causa un étonnement général ; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrassée de ces marques de surprise ; elle sentit pour la première fois qu’elle était ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s’en aperçut et en eut pitié.

« Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s’avançant vers elle et en lui prenant la main ; vous voilà donc à Paris ! Depuis quand ? Êtes-vous venue avec votre maman ? Est-elle au salon, chez maman ?

– Non, répondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est restée à Gargilier.

– Vous êtes donc seule avec votre papa ? reprit Marthe.

– Non, répondit Simplicie plus bas encore, papa est resté à Gargilier.

– Comment et pourquoi alors êtes-vous à Paris ? » s’écrièrent les enfants.

Simplicie ne savait que répondre ; là encore elle commençait à voir le tort qu’elle avait eu ; elle ne savait comment expliquer son voyage, et elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses doigts, tenant les yeux baissés, commençant un mot, puis un autre ; enfin elle eut la pensée de mettre son voyage sur le dos de sa tante.

« Ma tante ne nous connaissait pas ; elle désirait nous voir. On nous a envoyés chez elle avec ma bonne, Prudence. »

Marguerite. – Je vous plains, pauvre Simplicie ; c’est un grand chagrin pour vous d’être séparée de votre maman et de votre papa.

Sophie. – Pourquoi avez-vous accepté ? Il fallait dire à votre maman que vous ne vouliez pas ; on ne vous aurait pas envoyée de force.

Simplicie. – C’est que..., c’est que... Innocent et moi, nous avions envie de voir Paris.

Les enfants la regardèrent avec surprise, et, malgré le silence qu’elles gardèrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence même était un blâme, que ces demoiselles trouvaient qu’elle avait eu tort, et que si elles ne le lui disaient pas, c’était par politesse. « Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles. »

Après avoir travaillé quelque temps, Simplicie leur demanda :

« Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules ? »

Marthe. – Nous avons eu une maîtresse de fleurs.

Simplicie. – Où donc en avez-vous trouvé une ?

Sophie. – Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui viennent donner des leçons.

Simplicie. – C’est charmant ; on trouve de tout à Paris. À la campagne, il n’y a rien de tout cela.

Marguerite. – Oui, mais à la campagne, on vit bien plus à l’aise ; on est bien plus avec ses parents.

Sophie. – Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup à voir ses parents, puisqu’elle a mieux aimé venir chez sa tante.

Clara. – Pourquoi dis-tu cela, Sophie ? Ses parents lui ont probablement ordonné de partir.

Sophie. – Est-ce vrai, Simplicie ? Est-ce que vous auriez mieux aimé rester chez vous ?

Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment répondre sans trop mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d’embarras en entrouvrant la porte ; il passa sa grosse tête rousse et fit signe du doigt à Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne répondait pas à son appel, il entra son corps à moitié, au grand ébahissement des enfants, et fit :

« Pst, pst, Mam’selle ! faut venir tout de suite, Mme Prude demande venir. Mme Bonbeck gronder si Mam’selle rester longtemps. »

Les enfants, surpris et un peu troublés d’abord, partirent d’un éclat de rire qui rassura Coz. Il entra tout à fait. Les enfants, le prenant pour un fou, se mirent à crier. Simplicie était honteuse et désolée. Coz avançait toujours en souriant ; les enfants reculèrent jusqu’au coin le plus éloigné de la chambre en continuant à appeler leurs bonnes. Deux autres portes s’ouvrirent ; la bonne de Clara et de Marthe entra par l’une pendant que Prudence apparaissait par l’autre. La bonne, voyant cet homme roux, à longs cheveux, à moustaches et à barbiche, crut que c’était un voleur, et appela au secours de toute la force de ses poumons ; deux domestiques accoururent, et, partageant l’erreur de la bonne, se jetèrent sur Coz, qui se débattait en criant :

« Moi Polonais ; moi pas faire mal, moi chercher fiacre ; moi ami de Mme Bonbeck... Lâchez ! lâchez !... Polonais mauvais en colère ; moi tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka ! »

Plus il parlait et plus les domestiques tenaient à s’assurer de ce fou dangereux. Ils l’avaient saisi, le tenaient fortement et s’apprêtaient à l’emmener, quand Prudence, s’élançant à son secours, cria aux domestiques :

« Arrêtez, Messieurs : c’est notre ami, notre sauveur ! C’est M. Coz, brave Polonais : il a accompagné Mlle Simplicie ; il nous a protégés en voyage ; il a jeté par la fenêtre le méchant chien qui nous a mangé notre veau ; il nous a emmenés dans une auberge ; il nous suit partout, il est très bon, je vous assure. »

La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en désordre ; le nœud de sa cravate était à la nuque, ses cheveux étaient ébouriffés ; il arrangeait ses vêtements, ses cheveux, sa cravate, tout en marmottant :

« Moi Polonais, moi tuer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle Simplicie ; moi pas content ; moi dire à Mme Bonbeck ! »

Simplicie, rouge et humiliée, restait muette et immobile ; les enfants, que la bonne avait calmées et qui comprenaient la méprise, cherchèrent à leur tour à rassurer Simplicie ; Clara et Marthe lui proposèrent de venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble ; Sophie et Marguerite lui firent leurs excuses de la scène qui venait d’avoir lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d’elles et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s’en alla en promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent prises d’un fou rire, et toutes quatre se roulèrent sur les canapés en riant à suffoquer. La bonne partagea leur accès de gaieté.

« Quelle drôle de visite nous avons eue là ! » s’écria enfin Marguerite.

Sophie. – Et quelle toilette ridicule avait Simplicie !

Marthe. – Et quelle figure a cet homme roux qui l’accompagne !

Clara. – J’ai eu peur tout de bon ! j’ai réellement cru que c’était un fou !

Marguerite. – Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous rassurer ! Elle restait muette comme un poisson !

Clara. – C’est que la pauvre fille était honteuse. Il était si ridicule !

Sophie. – Pourquoi l’as-tu engagée à venir le soir, Clara ? Elle nous ennuiera horriblement.

Clara. – Parce qu’elle était si embarrassée, qu’elle m’a fait pitié. Puisqu’on l’engageait à revenir, elle a dû croire que nous ne la trouvions ni ridicule ni ennuyeuse.

Sophie. – Tu as bien de la charité ; je ne l’aurais pas engagée, moi.

Clara. – Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la pauvre fille était honteuse de son Polonais et de sa bonne.

Sophie. – C’est bien fait ! Cela lui apprendra à quitter ses parents pour venir s’amuser à Paris et nous ennuyer de ses visites.

Clara. – Ce n’est pas bien ce que tu dis, ma petite Sophie ; ses parents l’ont probablement obligée à venir voir sa tante.

Sophie. – Laisse donc ! Comme c’est probable ! Envoyer sa fille à Paris malgré elle ! Je ne crois pas cela, moi.

Clara. – Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas.

Sophie. – Ce qui veut dire que tu le crois comme moi, mais que par bonté tu fais semblant de croire le contraire.

Marguerite. – Et quand cela serait, Sophie, c’est d’autant plus beau à Clara, et tu ne devrais pas la taquiner là-dessus.

Sophie. – Je te prie, toi, de ne pas me prêcher ; tes sermons me mettent toujours en colère.

Marguerite. – Parce que je dis vrai et que tu n’as rien à répondre, ma belle amie.

Sophie. – Parce que vous avez le talent d’impatienter, Mademoiselle, et que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui abat des noix.

Marguerite. – Où Mademoiselle a-t-elle entendu des corneilles parler ?

Sophie. – Laisse-moi tranquille ! Tu m’ennuies.

Marguerite allait répliquer, mais Clara et Marthe l’engagèrent à ne pas continuer la dispute ; elles en dirent autant à Sophie ; une fois apaisée, elle se mit à rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait se jeter à son cou. Les enfants racontèrent à leurs mamans la visite de Simplicie et leur terreur mal fondée ; Sophie compléta le récit imparfait de ses amies en décrivant la toilette de Simplicie, en blâmant son séjour à Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et de Prudence. Mme de Roubier mit fin à son caquet en lui reprochant son peu d’indulgence ; elle trouva pourtant que l’invitation de Clara était un peu trop charitable.