« Les deux nigauds », Le chemin de fer   

Le chemin de fer

« J’espère que nous serons plus agréablement en chemin de fer que dans cette vilaine diligence », dit Simplicie.

C’étaient les premières paroles qu’elle prononçait depuis leur départ ; Mme Courtemiche et son chien l’avaient terrifiée ainsi qu’Innocent.

« Faites enregistrer votre bagage ! cria un employé.

– Où faut-il aller ? dit Prudence.

– Par ici, Madame, dans la salle des bagages.

– Prenez vos billets, dit un second employé. On n’enregistre pas les bagages sans billets. »

Prudence ne savait auquel entendre, où aller, à qui s’adresser ; Simplicie à sa droite, Innocent à sa gauche gênaient ses mouvements ; elle demandait sa malle aux voyageurs qui l’envoyaient promener, les uns en riant, les autres en jurant. Enfin, les Polonais lui vinrent obligeamment en aide : l’un se chargea des billets, l’autre du bagage. En quelques minutes, tout fut en règle.

Prudence remerciait les Polonais, qui se rengorgeaient ; ils la firent entrer dans la salle d’attente des troisièmes ; par habitude d’économie, ils avaient pris des troisièmes pour leurs trois protégés comme pour eux-mêmes.

« Comme on est mal ici ! dit Innocent.

– Il n’y a que des blouses et des bonnets ronds, dit Simplicie.

– La blouse vous gêne donc, Mam’selle ? s’écria un ouvrier à la face réjouie. La blouse n’est pourtant pas méchante... quand on ne l’agace pas.

– Est-ce que vous préféreriez le voisinage d’une crinoline qui vous écrase les genoux, qui vous serre les hanches, qui vous bat dans les jambes ? » ajouta une brave femme à bonnet rond, en regardant de travers Innocent et Simplicie.

Simplicie eut peur ; elle se serra contre Prudence ; celle-ci se leva toute droite, le poing sur la hanche.

« Prenez garde à votre langue, ma bonne femme. Mam’selle Simplicie n’a pas l’habitude qu’on lui parle rude ; son papa, M. Gargilier, est un gros propriétaire d’à huit lieues d’ici, je vous en préviens, et...

– Laissez-moi tranquille avec votre Monsieur propriétaire. Je m’en moque pas mal, moi. Je ne veux pas qu’on me méprise, moi et mon bonnet rond, et je parlerai si je veux et comme je veux.

– Bien, la mère ! reprit l’ouvrier à face réjouie. C’est votre droit de vous défendre ; mais tout de même, je pense que Mam’selle... Simplicie, puisque Simplicie il y a, n’y a pas mis de malice ; la voilà tout effrayée, voyez-vous ; les malicieux, ça ne s’effarouche pas pour si peu. N’ayez pas peur, Mam’selle ; vous n’êtes pas des habitués de troisièmes, je crois bien. Tenez votre langue et on ne vous dira rien, non plus qu’à ce grand garçon qu’on dirait passé dans une filière, ni à cette brave dame qui veille sur vous comme une poule sur ses poussins. »

La bonhomie de l’ouvrier calma la bonne femme et rassura Prudence, Innocent et Simplicie. Peu d’instants après, le sifflet, la cloche et l’appel des employés annoncèrent l’arrivée du train ; les portes s’ouvrirent ; les voyageurs se précipitèrent sur le quai, et chacun chercha une place convenable dans les wagons.

Prudence voulut entrer dans les premières ; les employés la repoussèrent ; dans les secondes, elle fut renvoyée aux troisièmes, dont l’aspect lui parut si peu agréable qu’elle commença une lutte pour arriver du moins aux secondes. Mais les employés, trop occupés pour continuer la querelle, s’éloignèrent, la laissant sur le quai avec les enfants.

– Train va partir ! cria un des Polonais établi dans un wagon de troisième.

– Montez vite ! cria le second Polonais.

Prudence hésitait encore ; le premier coup de sifflet était donné ; les deux Polonais s’élancèrent sur le quai, saisirent Prudence, Innocent et Simplicie, les entraînèrent dans leur wagon et refermèrent la portière. Au même instant, le train s’ébranla et Prudence commença à se reconnaître. Elle était entre ses deux jeunes maîtres et en face des Polonais ; le wagon était plein, il y avait trois nourrices munies de deux nourrissons chacune, un homme ivre et un grand Anglais à longues dents.

Boginski. – Sans nous, vous restiez à Laval, Madame, et vous perdiez place et malle.

Prudence. – La malle ! Seigneur Jésus ! Où est-elle, la malle ? Qu’en ont-ils fait ?

Boginski. – Elle est dans bagage, Madame ; soyez tranquille, malle jamais perdue avec chemin de fer.

Prudence prenait confiance dans les Polonais ; elle ne s’inquiéta donc plus de sa malle et commença l’examen des voyageurs ; les poupons criaient tantôt un à un, tantôt tous ensemble. Les nourrices faisaient boire l’un, changeaient, secouaient l’autre ; les couches salies restaient sur le plancher pour sécher et pour perdre leur odeur repoussante, Simplicie était en lutte avec une nourrice qui lui déposait un de ses nourrissons sur le bras. La nourrice ne se décourageait pas et recommençait sans cesse ses tentatives. Simplicie sentit un premier regret d’avoir quitté la maison maternelle ; ce voyage dont elle se faisait une fête, qui devait être si gai, si charmant, avait commencé terriblement, et continuait fort désagréablement.

« Prudence, dit-elle enfin à l’oreille de sa bonne, prends ma place, je t’en prie, et donne-moi la tienne ; cette nourrice met toujours son sale enfant sur moi ; tu le repousseras mieux que moi. »

Prudence ne se le fit pas dire deux fois ; elle se leva, changea de place avec Simplicie, et, regardant la nourrice d’un air peu conciliant, elle lui dit en se posant carrément dans sa place :

« Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C’est vous qui en êtes chargée, n’est-ce pas ? C’est vous qui gardez l’argent qu’il vous rapporte ? Gardez donc aussi votre marmot : je n’en veux point, moi ; vous êtes avertie ; tant pis pour lui si j’ai à le pousser. Je pousse rudement, je vous en préviens. »

La nourrice. – En quoi qu’il vous gêne, mon enfant ? Le pauvre innocent ne sait pas seulement ce que vous lui voulez.

Prudence. – Aussi n’est-ce pas à lui que je m’adresse, mais à vous. Je ne veux que la paix, moi, et pas autre chose.

– La paix armée, je crois, dit le grand Anglais avec un accent très prononcé.

La nourrice. – Ah ! vous êtes milord, vous ! Ne vous mêlez pas de nos affaires, s’il vous plaît. Quand les Anglais vous arrivent à la traverse, ils font toujours du gâchis !

– Quoi c’est gâchis ? demanda l’Anglais.

Un des Polonais voulut expliquer à l’Anglais dans son jargon ce qu’on entend en français par le mot gâchis ; il mêla à son explication quelques mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de l’Europe.

« Moi comprends pas », dit l’Anglais avec calme, et il resta silencieux ; mais sa rougeur, son air mécontent prouvaient qu’il avait compris.

Prudence approuvait le Polonais du sourire ; on approchait du Mans ; les Polonais espéraient voir récompenser leur persévérance à aider et soutenir Prudence et ses enfants par une invitation à dîner. Leur espoir ne fut pas trompé. Quand le train s’arrêta et que les Polonais eurent fait comprendre à Prudence que les voyageurs descendaient pour dîner, elle sortit du wagon avec Innocent et Simplicie, escortée de ses deux gardes du corps, qui la firent placer à table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effrayée du bruit et du mouvement, leur proposa de se mettre à table avec eux et de les faire servir. Les Polonais se regardèrent d’un air triomphant et prirent place, l’un à la droite, l’autre à la gauche de leurs trois protégés et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement ; Prudence et les enfants mangeaient et buvaient comme s’ils avaient la soirée devant eux ; mais les Polonais dévoraient avec rapidité ; ils connaissaient le prix du temps en chemin de fer.

Quand les employés crièrent : « En voiture, Messieurs ! en voiture ! » les Polonais avaient bu et mangé tout ce qu’ils avaient devant eux et tout ce qu’on leur avait servi. Prudence et les enfants commençaient leur rôti.

« Comment ! en voiture ! Mais nous n’avons pas fini. Dites donc, conducteur, attendez un peu ; laissez-nous finir », dit Prudence alarmée.

La cloche sonna. « En voiture, Messieurs ! » fut la seule réponse qu’elle reçut. Les Polonais se chargèrent du paiement avec la bourse de Prudence ; elle profita de ces courts instants pour remplir ses poches de poulet, de gâteaux, de pommes, et se laissa entraîner ensuite par les Polonais. Ils lui firent retrouver son wagon qu’elle avait perdu, et chacun reprit sa place, excepté le milord, qui avait changé de compartiment, et l’homme ivre, qu’on avait tiré du wagon et qu’on avait couché sur un des bancs de la salle des bagages.