« Les deux nigauds », Le départ   

Le départ

Ces derniers jours se passèrent lentement et tristement ; M. Gargilier regrettait presque d’avoir consenti à la leçon d’ennui et de déception que méritaient si bien ses enfants. Mme Gargilier s’affligeait et s’inquiétait de cette longue séparation à laquelle elle n’avait consenti qu’à regret ; les enfants eux-mêmes commençaient à entrevoir que leurs espérances de bonheur pourraient bien ne pas se réaliser.

L’heure du départ sonna enfin ; Mme Gargilier pleurait, M. Gargilier était fort ému. Simplicie ne retenait plus ses larmes et désirait presque ne pas partir ; Innocent cherchait à cacher son émotion et plaisantait sa sœur sur les pleurs qu’elle versait. Prudence paraissait fort mécontente.

« Allons, Mam’selle, montez en voiture ; il faut partir puisque c’est vous qui l’avez voulu !

– Adieu, Simplicie ; adieu, mon enfant », dit la mère en embrassant sa fille une dernière fois.

Simplicie ne répondit qu’en embrassant tendrement sa mère ; elle craignit de n’avoir plus le courage de la quitter si elle s’abandonnait à son attendrissement, et Simplicie voulait à toute force voir Paris.

Elle monta en voiture ; Innocent y était déjà. Prudence se plaça en face d’eux ; elle avait de l’humeur et elle la témoignait.

Prudence. – Belle campagne que nous allons faire ! Je n’avais jamais pensé, Monsieur et Mam’selle, que vous auriez assez peu de cœur pour quitter comme ça votre papa et votre maman !

Innocent. – Mais Prudence, c’est pour aller à Paris !

Prudence. – Paris !... Paris ! Je me moque bien de votre Paris ! Une sale ville qui n’en finit pas, où on ne se rencontre pas, où on s’ennuie à mourir, où il y a des gens mauvais et voleurs à chaque coin de rue...

Innocent. – Prudence, tu ne connais pas Paris, tu ne peux en parler.

Prudence. – Tiens ! faut-il ne parler que de ce qu’on connaît ? Je ne connais pas Notre-Seigneur, et j’en parle pourtant tout comme si je l’avais vu. Ce n’est pas lui qui aurait tourmenté sa maman, la bonne Sainte Vierge, pour aller à Paris !

Innocent. – Notre-Seigneur a été à Jérusalem ; c’était le Paris des Juifs.

Prudence. – Laissez donc ! Vous ne me ferez pas croire cela, quand vous m’écorcheriez vive... Tout de même, Mam’selle Simplicie a meilleur cœur que vous, Monsieur Innocent ; elle pleure tout au moins.

Innocent. – C’est parce qu’elle est fille et que les filles sont plus pleurnicheuses que les garçons.

Prudence. – Ma foi, Monsieur, s’il est vrai, comme on dit que les larmes viennent du cœur, ça prouve qu’elles ont le cœur plus tendre et meilleur.

Innocent leva les épaules et ne continua pas une discussion inutile. Simplicie finit par essuyer ses larmes ; elle essaya de se consoler par la perspective de Paris. Ils arrivèrent bientôt à la petite ville d’où partait la diligence qui devait les mener au chemin de fer ; leurs places étaient retenues dans l’intérieur. Prudence fit charger sa malle sur la diligence ; il n’y en avait qu’une pour les trois voyageurs ; Prudence n’était pas riche en vêtements ; Innocent n’avait que son petit trousseau de pensionnaire ; Simplicie possédait, en dehors de ses quatre belles robes, deux robes de mérinos et peu d’accessoires.

« En route, les voyageurs pour Redon ! cria le conducteur. M. Gargilier, trois places d’intérieur ! » Nos trois voyageurs prirent leurs places.

« M. Boginski, deux places ! Mme Courtemiche, deux places ! Mme Petitbeaudoit, une place ! »

Les voyageurs montaient ; il y avait six places, on y entassa les personnes que l’on venait d’appeler ; Mme Courtemiche avait pris deux places pour elle et pour son chien, une grosse laide bête jaune, puante et méchante ; elle se trouva voisine de Prudence qui, se voyant écrasée, poussa à gauche ; la grosse bête, bien établie sur la banquette, grogna et montra les dents ; Prudence la poussa plus fort ; la bête se lança sur Prudence, qui para cette attaque par un vigoureux coup de poing sur l’échine ; le chien jette des cris pitoyables. Mme Courtemiche venge son chéri par des cris et des injures. Le conducteur arrive, met la tête à la portière.

« Qu’est-ce qu’il y a donc ? » dit-il avec humeur.

Madame Courtemiche. – Il y a que Madame, que voici, veut usurper la place de mon pauvre Chéri-Mignon, qu’elle l’a injurié, poussé, frappé, blessé peut-être.

Prudence. – La diligence est pour les humains et pas pour les chiens ; est-ce que je dois accepter la société d’une méchante bête puante, parce qu’il vous plaît de la traiter comme une créature humaine ?

Le conducteur. – Les chiens doivent être sur l’impériale avec les bagages ; donnez-moi cette bête, que je la hisse.

Madame Courtemiche. – Non, vous n’aurez pas mon pauvre Chéri-Mignon, je ne le lâcherai pas, quand vous devriez me hisser avec.

– Tiens, c’est une idée, dit le conducteur en riant. Voyons, Madame, donnez-moi votre chien.

– Jamais ! dit Mme Courtemiche avec majesté.

Le conducteur. – Alors montez avec lui sur l’impériale.

Madame Courtemiche. – J’ai payé mes places à l’intérieur.

Le conducteur. – On vous rendra l’argent.

Madame Courtemiche. – Eh bien ! oui, je monterai, je n’abandonnerai pas Chéri-Mignon.

Mme Courtemiche descendit de l’intérieur, suivit le conducteur et se prépara à grimper après lui l’échelle qu’on avait appliquée contre la voiture. À la seconde marche, elle trébucha, lâcha son chien, qui alla tomber en hurlant aux pieds d’un voyageur, et serait tombée elle-même sans l’aide d’un des garçons d’écurie resté au pied de l’échelle, et du conducteur, qui la saisit par le bras.

« Poussez, cria le conducteur ; poussez ou je lâche. »

« Tirez, cria le garçon d’écurie ; tirez ou je tombe avec mon colis. »

Le conducteur avait beau tirer, le garçon avait beau pousser, Mme Courtemiche restait au même échelon, appelant d’une voix lamentable son Chéri-Mignon.

« Le voilà, votre Chéri-Mignon, dit un voyageur ennuyé de cette scène. À vous, conducteur ! » ajouta-t-il en ramassant le chien et en le lançant sur l’impériale.

Le voyageur avait mal pris son élan ; le chien n’arriva pas jusqu’au sommet de la voiture ; il retomba sur le sein de sa maîtresse, que le choc fit tomber sur le garçon d’écurie ; et tous trois roulèrent sur les bottes de paille placées là heureusement pour le chargement de la voiture, entraînant avec eux le conducteur, qui n’avait pas pu dégager son bras de l’étreinte de Mme Courtemiche. La paille amortit le choc ; mais le chien, écrasé par sa maîtresse, redoublait ses hurlements, le garçon d’écurie étouffait et appelait au secours, le conducteur ne parvenait pas à se dégager du châle de Mme Courtemiche, des pattes du chien et des coups de pieds du garçon ; les voyageurs riaient à gorge déployée de la triste position des quatre victimes. Enfin, avec un peu d’aide, quelques tapes au chien, quelques poussades à la dame et quelques secours au garçon, chacun se releva plus ou moins en colère.

« Madame veut-elle qu’on la hisse ? dit un des voyageurs.

– Je veux user de mes droits », répondit Mme Courtemiche d’une voix tonnante.

Et, saisissant son Chéri-Mignon de ses bras vigoureux, elle s’élança, avec plus d’agilité qu’on aurait pu lui en supposer, à la portière de l’intérieur restée ouverte. De deux coups de coude elle refit sa place et celle de Chéri-Mignon, et déclara qu’on ne l’en ferait plus bouger.

Ses compagnons de l’intérieur voulaient réclamer, mais les autres voyageurs étaient impatients de partir, le conducteur se voyait en retard ; sans écouter les lamentations de Prudence, de Mme Petitbeaudoit et des deux Polonais (c’est-à-dire de Boginski et de son compagnon), il monta sur le siège, fouetta les chevaux, et la diligence partit.

Prudence. – Vous voilà donc revenue avec votre vilaine bête, Madame. Prenez garde toujours qu’elle ne gêne ni moi ni mes jeunes maîtres, et qu’elle ne nous empeste pas plus que de droit.

Madame Courtemiche. – Qu’appelez-vous vilaine bête, Madame ?

Prudence. – Celle que vous avez sous le bras, Madame.

Madame Courtemiche. – Bête vous-même, Madame.

Prudence. – Vilaine vous-même, Madame.

– Mesdames, de grâce, dit Mme Petitbeaudoit, de la douceur, de la charité !

– Oui, Mesdames, reprit un des Polonais avec un accent très prononcé, donnez-nous la paix.

Prudence. – Je ne demande pas mieux, moi, pourvu que le chien ne se mette pas de la partie comme tout à l’heure.

Second Polonais. – Moi vous promets que si chien ouvre sa gueule, moi faire taire.

Prudence. – Avec quoi ?

Second Polonais. – Avec le poignard qui a tué Russes à Ostrolenka.

Premier Polonais. – Et avec le bras qui a tué Russes à Varshava.

Madame Courtemiche. – Ciel ! mon pauvre Chéri-Mignon ! Malheureux Polonais, la France qui vous reçoit, la France qui vous nourrit, la France qui vous protège ! Et vous oserez percer le cœur d’un enfant de la France ?

Premier Polonais. – Chiens pas enfants de France ; moi tuer chien, pas tuer Français.

Prudence, riant. – Ah ! ah ! ah ! Je n’en demande pas tant ; que ce chien reste seulement tranquille et ne nous ennuie pas.

Innocent et Simplicie, placés en face de Prudence, de Mme Courtemiche et de son chien, étaient plus effrayés qu’amusés de tout ce qui s’était passé depuis qu’ils étaient installés dans la diligence. Le chien leur causait une grande terreur, sa maîtresse plus encore. Ils se tenaient blottis dans leur coin, ne quittant pas des yeux Chéri-Mignon toujours prêt à montrer les dents et à s’en servir ; Mme Courtemiche leur lançait des regards flamboyants, ainsi qu’aux Polonais, qu’elle prenait pour des assassins, des égorgeurs.

Mme Courtemiche gardait son chien sur ses genoux ; Prudence, se voyant plus à l’aise, se calma entièrement : fatiguée de ses dernières veilles pour les préparatifs du départ, elle s’endormit ; Innocent et Simplicie fermèrent aussi les yeux ; le silence régnait dans cet intérieur si agité une demi-heure auparavant. Chacun dormit jusqu’au relais ; il fallait encore deux heures de route.

Mais pendant ce calme, ce silence, Mme Courtemiche seule veillait. Chéri-Mignon flairait des provisions dans le panier que Prudence avait placé par terre sous ses jambes ; il luttait depuis quelques instants contre sa maîtresse pour s’assurer du contenu du panier. Mme Courtemiche l’avait péniblement retenu tant qu’un œil ouvert pouvait le voir et le dénoncer. Mais quand elle vit le sommeil gagner tous ses compagnons de route, elle ne résista plus aux volontés de l’animal gourmand et gâté et, le déposant doucement près du panier, non seulement elle le laissa faire, mais encore elle aida au vol en défaisant sans bruit le papier qui enveloppait la viande. Chéri-Mignon fourra son nez dans le panier, saisit un gros morceau de veau froid, et se mit à le dévorer avec un appétit dont se réjouissait le faible cœur de sa sotte maîtresse. À peine avait-il avalé le dernier morceau que la diligence s’arrêta et que chacun se réveilla. Les chevaux furent bientôt attelés ; la voiture repartit.

« Il est près de midi, dit Prudence : c’est l’heure de déjeuner ; avez-vous faim, Monsieur Innocent et Mademoiselle Simplicie ?

– Très faim, fut la réponse des deux enfants.

– Alors nous pouvons déjeuner, et si ces messieurs les Polonais ont bon appétit, nous trouverons bien un morceau à leur offrir. »

Les yeux des Polonais brillèrent, leurs bouches s’ouvrirent ; les pauvres gens n’avaient rien mangé depuis la veille, pour ménager leur maigre bourse et pouvoir payer le dîner au Mans. Prudence les avait pris en amitié à cause de leurs menaces contre le chien, elle reçut avec plaisir les vifs remerciements de deux affamés.

Prudence se baisse, prend le panier, le trouve léger, y jette un prompt et méfiant regard.

« On a fouillé dans le panier ! s’écria-t-elle. On a pris la viande ! Un morceau de veau, blanc comme du poulet, pas un nerf, et pesant cinq livres ! »

Prudence lève son visage étincelant de colère ; elle parcourt de l’œil tous ses compagnons de route ; les Polonais désappointés, Mme Petitbeaudoit stupéfaite ne font naître aucun soupçon. L’air mielleux et placide de Mme Courtemiche éveille sa méfiance : Chéri-Mignon a le museau gras, il y passe sans cesse la langue ; son ventre est gonflé outre mesure ; de petits morceaux de papier gras paraissent sur son front et sur une de ses oreilles.

« Voilà le voleur ! s’écrie Prudence. C’est ce chien maudit qui a mangé notre déjeuner, notre meilleur morceau ! un morceau que j’avais choisi entre cent chez le boucher, que j’avais fait rôtir avec tant de soin ! Messieurs les Polonais, vengez-vous ! »

À peine Prudence avait-elle proféré ces derniers mots, à peine Mme Courtemiche avait-elle eu le temps de frémir devant la vengeance qu’elle prévoyait, que les deux Polonais, obéissant à un même sentiment, s’étaient élancés sur le chien et l’avaient précipité sur la grande route par la glace restée ouverte.

La stupéfaction de Mme Courtemiche donna à la diligence, lancée au galop, le temps de faire un assez long trajet avant qu’elle fût revenue de son saisissement. Un silence solennel régnait dans l’intérieur ; chacun contemplait Mme Courtemiche et se demandait à quel excès pourrait se porter sa colère. Son visage, devenu violet, commençait à blêmir, sa lèvre inférieure tremblait, ses mains se crispaient. Elle cherchait à faire expier à Prudence le secours que lui avaient accordé les Polonais ; elle n’osait pourtant s’attaquer à Prudence elle-même ; mais l’attachement qu’elle paraissait avoir pour ses jeunes maîtres dirigea l’attaque de Mme Courtemiche. Elle poussa un cri sauvage, et, s’élançant sur Innocent avant que personne eût pu l’arrêter, elle lui appliqua soufflet sur soufflet, coup de poing sur coup de poing. Prudence n’avait pas encore eu le temps de s’interposer entre cette femme furieuse et sa victime, que les Polonais avaient ouvert la porte placée au fond de la voiture et, profitant d’un moment d’arrêt, ils avaient saisi Mme Courtemiche et l’avaient déposée un peu rudement sur la même grande route où avait été lancé son Chéri-Mignon. La diligence, en s’éloignant, leur laissa voir longtemps encore Mme Courtemiche, d’abord assise sur la grande route, puis levée et menaçant du poing la voiture qui disparaissait rapidement à ses regards. Prudence approuva et remercia les Polonais, Mme Petitbeaudoit les blâma et leur dit qu’il pourrait leur en arriver des désagréments ; les Polonais s’en moquèrent et demandèrent à Prudence d’examiner le panier et ce qui restait. On profita des places qui restaient libres pour se mettre à l’aise et pour défaire tout ce que renfermait le panier.

La prévoyance de la bonne reçut sa récompense ; on trouva encore un gros morceau de jambon, des œufs durs, des pommes de terre, des galettes et force poires et pommes. Le vin et le cidre n’avaient pas été oubliés. Dans la joie de sa vengeance satisfaite, Prudence invita aussi Mme Petitbeaudoit à partager leur repas : mais elle avait déjeuné avant de partir et ne voulait rien devoir à Prudence, dont le langage et les allures ne lui convenaient guère.

Les cinq autres convives s’acquittèrent si bien de leurs fonctions, que le panier demeura entièrement vide ; les Polonais en avaient consommé les trois quarts ; quand Simplicie demanda encore une poire et de la galette, tout était mangé. Prudence se repentit de n’avoir pas mieux surveillé et ménagé les provisions, elle jeta un regard de travers aux Polonais ; ceux-ci étaient rassasiés et contents : ils ne bougèrent plus jusqu’à l’arrivée à Laval, où les voyageurs descendirent pour attendre le train qui devait les mener à Paris.