« Les deux nigauds », La police correctionnelle   

La police correctionnelle

Quelques jours après la visite d’Innocent, Mme Bonbeck sortait de table avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle chemise à carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effarée, présentant d’une main tremblante un papier à sa maîtresse. Mme Bonbeck prit le papier avec empressement, le parcourut, tapa du pied, laissa échapper un juron et, se tournant vers les Polonais :

« C’est une horreur ! C’est une infamie ! Mes pauvres amis ! on vous traîne en police correctionnelle ! on vous accuse d’avoir voulu assassiner Mme Courtemiche et son chien...

– Ha ! ha ! ha ! répondit Boginski en riant ; moi savoir ce que c’est ; ce n’est rien. Pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle ; son chien, méchante bête. Coz et moi jeté chien par la fenêtre, puis Mme Courtemiche avec chien ; voilà tout. »

Madame Bonbeck. – Comment, voilà tout ? Mais c’est énorme ! Avec une femme furieuse qui veut plaider, vous serez condamnés à l’amende, à la prison.

Boginski. – Eh bien ! pas si mauvais ! Amende, pas payer, pas d’argent ; prison, pas bien grand malheur : gouvernement nourrit et couche. Pauvres Polonais habitués à mal coucher, mal manger. Pas souvent rencontrer des Bonbeck, si bon, si excellent.

Boginski termina sa phrase en baisant avec attendrissement les mains ridées de sa bienfaitrice, qui éclata en sanglots.

Madame Bonbeck. – Mon pauvre garçon ! hi ! hi ! hi ! je suis désolée ! hi ! hi ! hi ! Il faut aller demain au tribunal ; le juge d’instruction vous interrogera. Le papier dit que c’est à une heure. Hi ! hi ! hi ! J’irai avec vous, mon ami, je vous protégerai ; et le pauvre Coz aussi ; car il est également appelé devant le juge d’instruction.

À peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra éperdue.

« Madame ! Madame ! quel malheur, mon Dieu ! comment faire ? Oh ! Madame ! faut-il que j’aie vécu pour voir une chose pareille ! Mes pauvres jeunes maîtres ; ils ne peuvent pas aller là-bas ; n’est-ce pas, Madame ? C’est impossible ! Mes pauvres jeunes maîtres ! »

Madame Bonbeck. – Quoi donc ?... Qu’est-il arrivé ? Parle donc, parle donc, folle que tu es !... Pourquoi cries-tu ?... De quel malheur parles-tu ? Vas-tu répondre, oiseau de malheur, si tu ne veux pas que je te rosse d’importance.

Prudence. – Voilà, Madame ! Lisez ! Mes jeunes maîtres et moi, appelés devant le juge d’instruction, en police correctionnelle, pour avoir battu et jeté sur la route Mme Courtemiche et Chéri-Mignon.

Madame Bonbeck. – Que diable ! il n’y a pas de quoi crier ! Nous irons tous ; et nous verrons si l’on ose tourmenter mes braves Polonais et vous autres. À demain ! À nous deux, la police correctionnelle ! Je lui en dirai, ainsi qu’à sa Courtemiche. Et j’emmènerai l’amour des chiens ; il débrouillera l’affaire avec le Chéri-Mignon, qui me fait l’effet d’être un vaurien, un animal fort mal élevé.

Prudence. – Pour ça oui, Madame ! Mal élevé tout à fait ! Grognon, querelleur, méchant, voleur ! rien n’y manque. Tout l’opposé de l’Amour.

Madame Bonbeck. – Comment ! de l’Amour ? Quel Amour ?

Prudence. – L’Amour de Madame, celui qui dort sous la table.

Madame Bonbeck. – Ha ! ha ! ha ! Tu veux dire Folo ! C’est moi qui l’appelle l’amour des chiens ; ce n’est pas son nom.

Prudence. – Pardon, Madame, je croyais...

Madame Bonbeck. – C’est bon, c’est bon. Préparons-nous pour le tribunal de demain. Raconte-moi bien en détail ce qui est arrivé.

Prudence. – Une chose bien simple, Madame ; il est arrivé que ce maudit chien a mangé tout mon veau, un superbe morceau que j’avais choisi entre mille.

Madame Bonbeck. – Ceci n’est pas un grand crime, Prude ; certainement, si tu étais chien, tu en ferais autant.

Prudence, piquée. – Ça se pourrait bien, Madame ; mais, comme je n’ai pas l’honneur d’être chien, et chien grognon, querelleur, méchant, voleur, je ne puis dire à Madame ce que j’aurais fait si j’avais eu cette chance-là.

Madame Bonbeck. – C’est bon, c’est bon ! Faut pas te fâcher, Prude ; tu pourrais être pis qu’un chien. Mais qu’a-t-il fait encore, cet animal ?

Prudence. – Si Madame trouve que ce n’est pas assez comme ça, j’ajouterai qu’il empestait, qu’il montrait les dents, qu’il était grognon, hargneux.

Madame Bonbeck. – Ce n’est pas encore un grand mal. S’il empestait, c’est que sa maîtresse ne l’avait pas lavé ; s’il montrait les dents, c’est qu’il les avait belles et qu’il croyait vous plaire ; s’il était grognon, c’est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a son amour-propre tout comme un autre ; il ne faut pas le blesser.

Prudence. – Puisque Madame trouve des excuses à toutes les sottises de cet animal, je n’ai plus rien à dire.

Madame Bonbeck. – Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arrivé ; Prude parle comme une crécelle, sans rien dire.

Boginski. – Voilà, Mâme Bonbeck. Chien mauvais ; maîtresse méchante, colère ; donne claques terribles à M. Nocent ; Mme Prude crier. Moi punir Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier ; vouloir battre tous, crever œil à tous. Diligence arrêter ; camarade et moi, prendre Courtemiche, pousser à la porte ; Courtemiche grosse, pas passer, donner coups de pied ; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche tomber assise sur route, montrer poing, crier, hurler ; diligence repartir vite et rouler ; nous rire, faire cornes à Courtemiche. Voilà.

Madame Bonbeck. – Hem ! hem ! la Courtemiche va vous faire payer une voiture et sa route jusqu’à Paris.

Boginski. – Moi pas payer : moi et camarade pas d’argent.

Madame Bonbeck. – Ce n’est pas une raison, mon ami ; avec une Courtemiche, il faut faire de l’argent.

Boginski. – Moi veux bien ; mais comment ?

Madame Bonbeck. – Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis, je ne vous laisserai pas pourrir en prison.

Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restèrent fort tranquilles ; Prudence continua à se désoler, à s’inquiéter pour ses jeunes maîtres ; Mme Bonbeck prit son violon ; les Polonais profitèrent d’une sonate qu’elle s’acharnait à écorcher, en mesure ou hors de mesure, pour s’échapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie resta dans sa chambre, s’ennuyant, bâillant, pleurnichant et... regrettant Gargilier.

Le lendemain, Mme Bonbeck, escortée des Polonais, de Prudence et de Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais, où se tenait la police correctionnelle ; ils attendirent longtemps : on jugeait d’autres causes.

Enfin on les introduisit dans la salle ; leur entrée causa quelque surprise, vu l’étrangeté des figures. Mme Courtemiche et Chéri-Mignon occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s’assoient sur le banc des prévenus.

Le président du tribunal va parler ; un grognement, puis un aboiement se font entendre. C’est Chéri-Mignon qui récuse le témoin Folo.

L’huissier. – Silence, Messieurs !

Chéri-Mignon aboie avec fureur.

Le président, riant. – Huissier, faites taire le plaignant. Tout le monde rit ; Mme Courtemiche cherche à apaiser Chéri-Mignon.

Le président. – Mme Courtemiche et le nommé Chéri-Mignon, par l’organe de sa maîtresse, accusent de voies de fait et d’injures graves les nommés Prudence Crépinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu’avez-vous à reprocher aux prévenus ?

Madame Courtemiche. – Mon président, je leur reproche tout : cruauté, méchanceté, injustice, assassinat.

Le président. – Précisez votre accusation.

Madame Courtemiche. – Mon président, je précise en les accusant de tout ce qu’on peut reprocher à des êtres à face humaine, mais qui sont plus brutes que les brutes.

Le président. – Ne dites pas d’injures, et expliquez-vous plus clairement.

Madame Courtemiche. – Ce que je dis est pourtant assez clair, mon président. Ce sont des gens à périr sur l’échafaud.

Le président. – Si vous continuez à ne vouloir rien dire de positif, on va passer à une autre cause et renvoyer les prévenus de la plainte.

Madame Courtemiche. – Renvoyez, mon président, renvoyez en prison, à Mazas, à Vincennes, ça m’est égal, pourvu qu’ils y restent. Pas vrai, Chéri-Mignon, tu veux bien qu’on les laisse en prison ?

Chéri-Mignon répondit par un aboiement formidable, auquel Folo répliqua par un grognement sourd. Chéri-Mignon, s’élançant des bras de sa maîtresse, sauta aux oreilles de Folo, qui le reçut avec un coup de dent. Chéri-Mignon, exaspéré par cette défense inattendue, se jeta de nouveau sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde.

« Pille, Folo ! » lui cria Mme Bonbeck, irritée de l’acharnement du caniche.

Folo ne se le fit pas dire deux fois ; plus gros et plus fort que Chéri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui donner le temps de se relever.

Mme Courtemiche criait ; Mme Bonbeck applaudissait ; les juges riaient ; les spectateurs regardaient et s’amusaient ; les Polonais battaient des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empêchaient la voix du président de se faire entendre ; enfin, les huissiers saisirent les chiens et remirent à Mme Courtemiche son favori, mordu et éreinté ; Folo alla recevoir les caresses de sa maîtresse et les félicitations de la foule.

Le président. – Cette scène est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la dernière fois, expliquez-vous ou quittez l’audience.

Madame Courtemiche. – Que je m’explique ! Que je m’explique devant une Cour qui laisse insulter, dévorer mon Chéri-Mignon, mon ami, mon enfant ! Plus souvent que je m’expliquerai devant des sans-cœur, des sans-cervelle...

Le président. – Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous engage à vous taire.

Madame Courtemiche. – Ah ! vous voulez me faire taire ! Je veux parler, moi ; je veux qu’on sache comment le gouvernement rend la justice ; que c’est une honte, une humiliation pour le pays que je représente, d’être traitée comme je le suis par un tas de gens...

Le président. – Huissier, faites sortir la plaignante : elle abuse de la patience du tribunal.

Madame Courtemiche. – Je ne veux pas sortir, moi ; laissez-moi ; ne me touchez pas ; je veux leur dire... Aïe, aïe ! Ne me tirez pas... Je veux leur dire qu’ils sont un tas... Aïe ! aïe ! au secours ! à l’assassin ! Ne me poussez pas ! Aïe...

Le reste se perdit dans les couloirs du Palais ; les huissiers avaient appelé main-forte et avaient réussi à faire sortir Mme Courtemiche et son chien, Mme Bonbeck, restée triomphante, s’approcha du président, à la grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poignée de main :

« Bien jugé, président ! Vous êtes un brave homme, saperlote ! Folo s’est sagement et bravement comporté ; l’autre est un lâche, un chien sans cœur et sans éducation. Bonsoir, président ; je vous salue, Messieurs, et je vous présente deux braves Polonais... »

Boginski. – Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes ; à Ostrolenka, tuer beaucoup. Moi prier président faire donner pension plus grande ; Mme Bonbeck bonne, très bonne, mais pas riche ; moi...

– Emmenez ces gens, dit le président à l’huissier ; les prévenus sont aussi fous que la plaignante. C’est la cause la plus ridicule que j’aie jamais eu à juger.

L’huissier engagea Mme Bonbeck et les Polonais à sortir ; les Polonais saluèrent humblement ; Mme Bonbeck regimba et voulut résister. L’huissier essaya de lui prendre le bras.

« Ne me touchez pas, sapristi ! Si vous mettez la main sur moi, je vous fais dévorer par mon chien. Ici, Folo, partons, mon ami ; la justice, c’est toujours la même chose ; nous la rendrions mieux nous deux. »

Avant que le président se fût décidé à relever la dernière phrase injurieuse de Mme Bonbeck, celle-ci était partie comme une flèche, suivie des Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernières effrayées et troublées.

« Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirés d’affaire ; bravo, mon Folo ! toi, tu as rendu la justice, au moins. Ha ! ha ! ha ! comme tu y allais, l’amour des chiens ! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien de rien du tout, montrer les dents à mon beau et brave Folo, et sauter dessus, encore ! Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal digne de sa maîtresse. C’est à rire, parole d’honneur ! »

Ils rentrèrent chez eux tout satisfaits de l’heureuse issue de cette affaire, qui aurait pu être fâcheuse pour les Polonais si elle avait été plaidée par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck régala Folo d’un poulet maigre pour le récompenser de sa belle conduite. Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck était si fière de Folo, et de quoi elle avait remercié le président, pourquoi elle lui avait dit des injures en se retirant, et par quelle action d’éclat Folo avait mérité un poulet. Les Polonais se couchèrent satisfaits sans savoir de quoi, et s’éveillèrent le lendemain en espérant, sans savoir pourquoi, une augmentation à leur paye de un franc cinquante centimes par jour.