« Les deux nigauds », La poussée   

La poussée

Innocent croyait être rentré en grâce auprès de ses camarades ; les dernières récréations s’étaient bien passées ; le maître d’étude, qui les surveillait de près, ne trouva rien à redire à la conduite des élèves envers Innocent, qu’il honorait d’une protection particulière, et qui cherchait toutes les occasions de lui être agréable. Les élèves s’apercevaient bien de la faveur d’Innocent ; ils en parlaient bas entre eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois jours s’étaient passés depuis l’entrée d’Innocent en pension ; il paraissait s’habituer à ses camarades, et eux, de leur côté, ne semblaient avoir conservé aucun souvenir des orages du premier jour. Mais ce calme était un calme trompeur ; l’oubli du passé n’était qu’apparent. Le grand élève ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspéré par l’approche du dimanche, qui était son jour de pénitence. Il avait vainement cherché un moment d’absence ou d’inattention du maître d’étude ; toujours il le voyait à son poste et attentif à leurs mouvements. Un vendredi enfin le maître d’étude fut demandé par le chef du pensionnat pour la vérification des bons et mauvais points des élèves ; le grand élève s’aperçut de l’absence, il fit le signal convenu avec les élèves de la classe supérieure qui étaient dans le complot ; un hop ! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur le malheureux Innocent, l’entraîna dans une encoignure, et là commença ce que les collégiens appellent la presse ou une poussée. Tous se jetèrent sur Innocent pour le presser, l’écraser contre le mur ; les plus rapprochés l’écrasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient à la poussée. Le malheureux Innocent, effrayé, éperdu, voulut crier, mais ses cris furent étouffés par les cris de joie et de triomphe de ses bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la respiration, qui devenait difficile, ses yeux s’injectaient de sang, sa voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait grâce, et les méchants élèves poussaient, poussaient toujours, ne croyant pas le mal aussi grand et riant des gémissements de leur victime. À ce moment, un autre grand cri, parti d’un autre groupe, se fit entendre. C’était la classe moyenne, celle d’Innocent, qui, d’abord spectatrice indifférente de la poussée, commença à s’indigner et à s’émouvoir quand elle vit la torture qu’on infligeait à Innocent. Paul, Louis et Jacques se concertèrent en un instant pour délivrer leur camarade ; ils ameutèrent la classe, se mirent à sa tête, et, poussant un hourra formidable, s’élancèrent comme des lions sur le groupe des pousseurs ; ils les tirèrent par leurs habits, par les jambes, par les cheveux, par les oreilles, les forcèrent à lâcher prise, arrivèrent ainsi jusqu’à Innocent, qu’ils trouvèrent haletant, sans parole, presque sans regard. Pendant que Paul, aidé de quelques camarades, emportait Innocent au grand air, Louis et Jacques menaient les amis au combat contre les grands élèves, qu’ils rossèrent et culbutèrent malgré leur force. Au plus fort de la bataille, mais au moment où la défaite des grands était constatée par une fuite générale, le maître d’étude et le maître de pension parurent, attirés par les cris étranges qu’ils avaient entendus. Innocent était couché par terre ; Paul, aidé par trois de ses camarades, lui avait dénoué sa cravate, déboutonné son gilet ; ils lui mouillaient le front et les tempes d’eau froide qu’ils prenaient à la pompe ; les yeux d’Innocent étaient fermés, ses dents étaient serrées, ses mains raidies convulsivement ; son front était pâle et crispé.

La cour de récréation était un vaste champ de bataille ; de tous côtés on se battait ; des grands fuyaient devant les moyens, qui étaient en bien plus grand nombre ; d’autres se retiraient en montrant les poings et en lançant des ruades à leurs poursuivants.

« Qu’est-ce donc qui se passe ici, pour l’amour de Dieu ? s’écria le maître alarmé. Hervé, tâchez de rétablir l’ordre, pendant que je tâcherai, de mon côté, de savoir ce qui est arrivé. »

Et, s’approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda à Paul ce qu’il y avait et pourquoi Innocent était dans ce déplorable état.

« Monsieur, répondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais je ne dénonce aucun de mes camarades, mais aujourd’hui je me croirais coupable si je vous cachais la vérité. Par suite de la dénonciation de Gargilier contre Léon Granier, celui-ci a juré avec Georges Crépu et Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garçon, qui ne connaissait pas les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en disant la vérité. Ils ont attendu un moment où l’absence de M. Hervé donnait le champ libre à leur vengeance, ils ont pressé Gargilier, et d’une manière inusitée, car jamais nous ne prolongeons cette punition au-delà d’une plaisanterie plus alarmante que pénible. Malgré sa terreur, ses cris et ses supplications, ils l’ont pressé jusqu’à ce qu’il fût hors d’état de se défendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes précipités pour le délivrer quand nous avons reconnu qu’il courait un danger sérieux ; mais nous n’y avons réussi qu’après bataille ; il y a eu du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dégager, il était près de perdre connaissance. Nous l’avons apporté ici pendant que les autres continuaient à mettre la grande classe en déroute, et nous ne savons que faire pour lui rendre le sentiment.

– Vite un médecin ! s’écria le maître, s’adressant à un garçon de classe. Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main à Paul, à Louis et à Jacques. Quant à ces méchants garnements, ils recevront leur punition. »

Le maître d’étude était parvenu à rétablir l’ordre ; la grande classe, honteuse et alarmée, l’œil morne et la tête baissée, s’était rangée d’un côté de la cour ; la classe moyenne, radieuse et triomphante, s’était placée en face, la tête haute, les yeux brillants.

« Messieurs, dit le maître s’adressant à la classe moyenne, vous vous êtes comportés bravement, avec humanité et générosité ; vous avez, comme preuve de ma satisfaction, une levée générale des mauvais points. »

Cette annonce fut reçue avec enthousiasme par des cris de : Vive Monsieur le chef de la pension !

Se tournant ensuite vers la grande classe :

« Messieurs, leur dit-il, vous vous êtes conduits comme des barbares et des lâches ! (Un frémissement de colère se fait sentir dans l’auditoire.) Oui, Messieurs, comme des lâches ! répéta le maître avec force. Vous vous êtes mis douze contre un ; vous avez usé lâchement et cruellement d’un moyen barbare en lui-même, et que des garçons de cœur et d’honneur devraient repousser avec indignation. Vous vous êtes sauvés devant une classe inférieure qui vous a battus et chassés : elle, forte du sentiment généreux qui l’excitait contre vous ; et vous, faibles par le sentiment de votre propre dégradation. Messieurs Granier, Crépu et Dandin, vous êtes chassés de ma maison ; vous resterez consignés dans les cachots jusqu’à ce que vos parents vous envoient chercher... Ah ! pas de réclamations, Messieurs ! elles seraient inutiles, continua le maître ; je ne fais jamais grâce aux fautes de cœur et d’honneur. Et vous, Messieurs de la grande classe, vous êtes tous en retenue jusqu’à nouvel ordre ; rentrez en étude, votre récréation est finie. »

La grande classe défila en silence et se rendit à l’étude ; l’absence du maître leur permit de raisonner de l’événement dont les rendait victimes leur méchanceté. Ils se disputèrent, se reprochèrent les uns aux autres de s’être entraînés, se désolèrent de la retenue qui pouvait les priver de la sortie du dimanche. L’un devait aller au spectacle ; l’autre avait un dîner d’amis et de cousins ; un troisième avait une soirée de tours merveilleux ; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une loterie où tous les numéros étaient gagnants, et de fort beaux lots. D’autres gémissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincèrement et s’affligeaient de la mauvaise action qu’ils avaient commise ; parmi ces derniers, l’un d’eux, Hector Froment, qui était resté silencieux, la tête cachée dans ses mains, frappa tout à coup du poing sur la table et s’écria :

« Eh bien ! mes amis, c’est bien fait ! Nous n’avons que ce que nous méritons ! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois méchants garçons qui vont être chassés (et j’en suis très content), nous n’avons que des retenues, des pensums, des réprimandes ; je ne sais si cela vous arrange vous, mais moi, je déclare que tout cela m’ennuie et que je n’en veux plus ; je veux redevenir ce que j’étais, un bon élève, un brave garçon, comme l’est ce Paul Rivier qui nous a dénoncés. Il a eu raison : c’est...

– C’est un pestard et un lâche ! je ne le regarderai de ma vie ! s’écria un élève furieux.

– Je te dis, moi, que c’est un brave et honnête garçon. Les lâches, c’est nous, comme a dit le maître.

– Ah çà ! vas-tu fouiner, capon ?

– Je ne fouine pas, je ne caponne pas ; mais je dis ce que je pense, et je pense ce que je dis.

– Imbécile ! » dit l’élève en levant les épaules.

Hector ne répondit pas ; il prit du papier, se mit à écrire. Les autres, après quelques instants de discussion, de gémissements et de regrets, firent comme lui : les devoirs y gagnèrent d’être mieux faits que d’habitude ; les leçons apprises et bien sues ; le silence fut gardé plus exactement que jamais. Le maître d’étude n’eut pas un mauvais point à marquer. Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en étude, le garçon de classe courait à toutes jambes chercher le médecin, qu’il ne trouva pas ; et qu’il poursuivit de maison en maison en faisant quelques haltes, soit au café, soit au cabaret, quand il rencontrait un ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre ; pendant ce temps, Innocent se remettait petit à petit de sa frayeur et de son évanouissement ; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l’air à pleins poumons, se releva, regarda autour de lui d’un air effaré, voulut marcher, et serait retombé si ses nouveaux amis ne l’eussent soutenu ; il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir à articuler une parole.

Le maître et le maître d’étude Hervé firent approcher un banc, sur lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorgées d’eau fraîche et d’arnica ; on lui frotta d’eau et de vinaigre les tempes, le front et le visage. Il revint complètement à lui, et, quand il put parler, il remercia vivement les élèves qui lui donnaient des soins, et fondit en larmes.

« C’est bon cela, dit le maître, c’est une détente. Laissez-le pleurer, c’est très bon. »

Innocent pleura pendant quelques minutes ; il se calma graduellement, et, se tournant vers le maître, il le remercia de ses bontés ; il en fit autant au maître d’étude ; puis il demanda aux élèves ce qui était arrivé depuis qu’il avait perdu connaissance, qui l’avait sauvé et où étaient ses ennemis.

Paul lui expliqua ce qui s’était passé ; le maître compléta le récit et fit un grand éloge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de continuer à le protéger.

– Tu peux être tranquille, tu ne cours plus de dangers. M. le chef de pension renvoie les trois méchants qui montaient toujours les mauvais coups ; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on voulait te tourmenter, nous sommes là. C’est que nous avons gagné là une fameuse victoire ! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands !

– Nous sommes les zouaves du collège ! s’écria Louis.

– C’est ça ! 3e zouaves ! répondit Jacques.

– Mon pauvre garçon, tu devrais aller à l’infirmerie prendre un bain de pieds et te coucher, dit le maître d’étude.

– Oui, Monsieur, répondit Innocent en se levant.

Ses amis demandèrent la permission de le conduire jusqu’à l’infirmerie et de le recommander à l’infirmière. Le maître y consentit, et Innocent et son escorte firent une entrée triomphale et bruyante à l’infirmerie. Il n’y avait heureusement aucun malade ce jour-là ; ils racontèrent à l’infirmière ce qui était arrivé à Innocent ; le récit traîna, fut recommencé dix fois ; enfin, la classe moyenne fut obligée de se rendre à l’étude, et Innocent resta seul. Il était dans son lit, seul, bien seul : personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l’amuser. L’infirmière allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas Innocent. Il acheva tristement la journée, dormit mal, se leva le lendemain après la visite du médecin, qui déclara qu’il avait eu plus de peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vésicatoire, ni diète, ni purgation. On lui apporta à manger ; il mourait de faim, et il aurait voulu manger quatre fois autant qu’on lui en donnait ; mais l’infirmière fut inflexible. Innocent passa encore une triste journée sans aucune occupation. Quelques élèves de la moyenne vinrent le voir pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques lui donna une douzaine de billes ; Louis lui glissa en cachette deux croquets et une tablette de chocolat, qu’il mangea avec délices ; l’infirmière ne s’en aperçut qu’à la dernière bouchée : il n’y avait plus rien à confisquer ; elle gronda, menaça de se plaindre. Innocent se fâcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction réelle de la journée. Le second jour, qui était dimanche, il allait si bien qu’on lui permit de quitter l’infirmerie et de sortir si on venait le chercher. Mais, hélas ! personne ne vint ! Les élèves étaient tous partis, excepté la grande classe, condamnée à la retenue, et Innocent restait là : ni sa tante, ni sa sœur, ni Prudence n’avaient pensé à lui.