« Les deux nigauds », Scènes désagréables   

Scènes désagréables

Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de l’avoir envoyé chercher sitôt et d’avoir laissé entrer le Polonais chez ses amies.

Prudence. – Et que fallait-il donc que je fisse, Mam’selle ? Je n’osais pas entrer, moi.

Simplicie. – Mais pourquoi sitôt ?

Prudence. – Parce que M. Coz était allé chercher une voiture, et le cocher tempêtait à la porte parce qu’on le faisait attendre.

Simplicie. – Par exemple ! celui qui nous a amenés à la pension d’Innocent a attendu bien plus longtemps et il n’a rien dit.

Prudence. – Parce qu’on l’avait prévenu qu’on lui payait l’heure, Mam’selle.

Simplicie. – Et pourquoi, Coz ne l’a-t-il pas dit à celui-ci ?

Prudence. – Parce que, Mam’selle, quand on prend un cocher à l’heure, c’est plus cher que quand on le prend à la course.

Simplicie. – Qu’est-ce que ça fait ?

Prudence. – Ça fait que monsieur votre papa m’a bien recommandé de ménager l’argent, et que nous en avons terriblement dépensé jusqu’à présent.

Simplicie. – Ah bah ! Nous ne dépenserons plus rien maintenant que nous sommes chez ma tante.

Prudence. – Pardon, Mam’selle ; votre papa m’a ordonné de payer la moitié de la dépense chez madame votre tante, qui n’est pas assez riche pour nous garder sans rien payer.

Simplicie. – C’est tout de même très ennuyeux. Ce Polonais est ridicule ; ces demoiselles se sont moquées de lui... et de moi aussi bien certainement.

Prudence. – Et que vous importe que ces péronnelles se rient de vous ? Est-ce que je m’en tourmente, moi ? Est-ce que nous avons besoin d’elles ? Est-ce que ça m’amuse d’y aller ? Pendant qu’on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de moi et du pauvre Coz à l’antichambre.

Simplicie. – Que t’ont-ils dit ? de quoi se sont-ils moqués ?

Prudence. – Que sais-je, moi ? De tout ! de notre cocher de fiacre, de votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si j’allais me mettre en marionnette comme leurs filles, avec leurs ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les boutiques des petits marchands. C’est pour cela que Coz, qui commençait à se mettre en colère, a été chercher une voiture pour nous tirer de là.

Simplicie. – C’est agréable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce que Coz et toi, vous dites des choses ridicules.

Prudence. – Comment, Mam’selle ! Qu’ai-je dit, moi, de ridicule ? J’ai pris parti pour vous, qui êtes ma jeune maîtresse, et je le ferai toujours, quoi que vous en disiez. Ce n’est pas ridicule, cela. Et ce pauvre Coz est un bien bon garçon ; il fait tout ce qu’on veut, ne se refuse à rien, et ne demande qu’à être bien nourri. Vouliez-vous qu’il vous laissât insulter sans répondre ?

Simplicie. – Je veux que tu me laisses tranquille, toi : tu m’ennuies avec tes explications qui sont sottes comme toi.

Prudence. – Ah ! Mam’selle, ce n’est pas bien ce que vous dites là ! non, ce n’est pas bien !

La pauvre Prudence se mit à pleurer ; Simplicie, impatientée, lui tourna le dos, tout en se reprochant sa dureté envers la pauvre Prudence, si dévouée et si affectionnée. Elles arrivèrent, sans avoir dit un mot de plus, à la porte de Mme Bonbeck au moment où cette dernière descendait l’escalier pour sortir. Prudence donna à Coz l’argent nécessaire pour payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait à la rencontre de sa tante.

Madame Bonbeck. – Eh bien ! déjà de retour ? Ta belle toilette n’a donc pas produit l’effet que tu espérais ? Quelle diable de mine boudeuse tu fais ! Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu ? Raconte-moi ça ! Vous n’avez pourtant pas eu d’escorte de gamins ?

Prudence. – Hi ! hi ! hi ! Madame, c’est Mam’selle qui me gronde, qui me bouscule, qui me dit que je suis sotte. Ce n’est pourtant pas ma faute si les domestiques sont mal élevés à Paris et s’ils se moquent de la robe de Mam’selle et de son châle, et de M. Coz, et du cocher. Que pouvais-je faire que ce que j’ai fait ? Défendre Mam’selle, qui est ma maîtresse, et M. Coz, qui est tout de même bien complaisant et tout à fait bon garçon.

Le visage de Mme Bonbeck s’enflammait de colère à mesure que Prudence parlait.

« Sotte ! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate ! fais tes excuses à Prude ! Et tout de suite encore..., entends-tu ? Embrasse-la et demande-lui pardon. »

Simplicie. – Mais, ma tante...

Madame Bonbeck. – Il n’y a pas de mais. Tu as chagriné cette bonne fille, qui se dévoue à te servir, et je veux que tu lui fasses réparation.

Simplicie. – Mais, ma tante...

Madame Bonbeck. – Ah ! sapristi ! tu résistes, mauvais cœur ! sans cœur ! À genoux, alors, à genoux !...

Simplicie n’obéissait pas ; son orgueil se révoltait à la pensée de s’humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que la colère gagnait de plus en plus, lui secoua les épaules, la fit pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de rentrer dans sa chambre pendant qu’elle emmènerait la pauvre Prude et Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnaître, Mme Bonbeck les avait saisis par le bras et entraînés dans la rue.

« Viens, ma pauvre Prude ; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi acheter deux robes raisonnables à Simplette, qui est une sotte et une ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon à plumes, puis une casaque pour compléter sa toilette ; Coz, mon ami, tu vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes. »

Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrassée de la bonté de Mme Bonbeck que de ses colères, l’accompagnait avec tremblement, mais sans résistance.

Simplicie, suffoquée de honte et de colère d’avoir été traitée si brutalement devant témoins, s’empressa de rentrer dans sa chambre, se jeta sur son lit et se mit à sangloter avec violence.

« Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m’être mise dans les mains de cette méchante femme ! Papa n’aurait pas dû m’envoyer chez elle ! Si j’avais pu deviner tout ce qui m’arrive depuis mon départ, je n’aurais pas écouté Innocent et je n’aurais pas demandé à venir à Paris. C’est que je ne m’amuse pas du tout ! je m’ennuie à périr..., je suis mal logée, l’appartement est si petit qu’on y étouffe, perché au cinquième étage ; je n’ai rien pour m’amuser ; j’ai une peur horrible de ma tante ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse ! Et cette sotte Prudence qui va se plaindre à ma tante ! Je vais joliment la gronder ce soir. »

Pendant longtemps Simplicie continua à former des projets sinistres, à entretenir dans son cœur des sentiments de colère et de vengeance ; mais à force de pleurer, de s’ennuyer, elle eut enfin la pensée de s’adresser au bon Dieu pour qu’il lui vienne en aide. Dieu l’exauça en amollissant son cœur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts ; elle comprit qu’elle avait été dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait montré au contraire une patience et une bonté touchantes ; qu’elle était injuste aussi pour le Polonais, qui était complaisant et serviable. Sa colère se calma ; elle conserva seulement de la rancune contre sa tante, qui la traitait avec une rudesse à laquelle ses parents ne l’avaient pas habituée, et elle se mit à écrire à sa mère pour lui demander... non pas encore de la faire revenir près d’elle, mais seulement de ne pas la laisser trop longtemps à Paris.

« Je commence déjà à m’y ennuyer quelquefois, écrivait-elle. Ma tante est sans cesse en colère ; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne humeur ; elle veut que je rie toujours, et j’ai plus souvent envie de pleurer que de rire. Mais bientôt je m’amuserai beaucoup, parce que Mlles de Roubier m’ont engagée à aller chez elles le soir, et que j’irai faire des visites à toutes ces demoiselles de la campagne. J’espère que nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous écrirai tout cela, ma chère maman », etc.

Pendant qu’elle se consolait en écrivant, Mme Bonbeck lui achetait une robe de mérinos bleu foncé et une autre à fond marron avec pois bleus, un chapeau marron et bleu orné d’un simple ruban et un manteau-paletot de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit déposer le paquet que Coz avait porté.

« Allez me chercher Simplette, dit-elle à Prudence.

– Votre tante vous demande, Mam’selle », dit Prudence en entrant.

Simplicie. – Je ne veux pas y aller, pour qu’elle recommence à me secouer. J’aime mieux rester avec toi.

Prudence. – Oh ! Mam’selle, je vous en supplie, allez-y : Mme Bonbeck n’est guère patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colère !

Simplicie. – D’abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi.

Prudence. – Et où irions-nous, Mam’selle ?

Simplicie. – Nous irions au chemin de fer et nous retournerions à Gargilier. Décidément, je m’ennuie chez ma tante à Paris.

Prudence. – Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez ! Nous n’y sommes que depuis trois jours.

La sonnette s’agita avec violence.

« C’est votre tante, Mam’selle ! c’est votre tante ! s’écria Prudence avec terreur. Allez-y ; elle vous battrait. »

Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin à son appel et la trouva avec un commencement de colère.

« Qu’est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t’appelle ? Je n’aime pas à attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un manteau raisonnables ; tu ne sortiras pas avant qu’une des robes soit faite ; travailles-y avec Prudence ; Croquemitaine t’aidera quand elle pourra. Emporte ça, et à dîner ne m’apporte pas un air grognon ; je n’aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes pieds ; ne me fais pas recommencer une seconde fois : je te secouerais plus fort que la première. »

Simplicie ne répondit pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre.

Simplicie. – Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mêmes ; elle dit que je ne sortirai que lorsqu’il y en aura une de faite.

Prudence. – Soyez tranquille, Mam’selle, je vais bien me dépêcher ; quand je devrais veiller un peu, vous l’aurez après-demain.

Simplicie. – Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je t’aiderai de mon mieux.

Prudence. – Bien, bien, Mam’selle, vous m’aiderez si vous voulez ; ça n’en marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite à en tailler une. Laquelle voulez-vous avoir la première, Mam’selle ?

Simplicie. – Celle à pois bleus, elle me plaît beaucoup.

Prudence prit la pièce marron et bleu, et commença par tailler la jupe pour donner à Simplicie une occupation facile. Leur journée s’acheva paisiblement ; Mme Bonbeck semblait avoir oublié sa colère et le reste ; les yeux seuls de Simplicie en témoignaient.