« Le bossu », Le mort parle   

Le mort parle

La grande salle de l'hôtel de Gonzague resplendissait de lumière.

On entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie : le vestibule était plein de gardes-françaises; le marquis de Bonnivet avait la garde des portes. On voyait que le régent avait voulu donner à cette solennité de famille tout l'éclat, toute la gravité possibles. Les sièges alignés sur l'estrade étaient occupés comme l'avant-veille; les mêmes dignitaires, les mêmes magistrats, les mêmes grands seigneurs. Seulement, derrière le fauteuil de M. de Lamoignon, le régent s'asseyait sur une sorte de trône. Le Blanc, Voyer-d'Argenson, et le comte de Toulouse, gouverneur de Bretagne, étaient autour de lui.

La position des parties avait changé. Quand Mme la princesse fit son entrée, on la plaça auprès du cardinal de Bissy, qui siégeait maintenant à droite de la présidence.

Au contraire, M. de Gonzague s'assit devant une table éclairée par deux flambeaux, à l'endroit même où se trouvait deux jours auparavant le fauteuil de sa femme, Placé ainsi, Gonzague se trouvait adossé à la draperie masquant la porte dérobée par où le bossu était entré lors de la première séance, et juste en face de l'une des fenêtres qui regardaient le cimetière Saint-Magloire.

La porte dérobée, dont les ordonnateurs de la cérémonie ignoraient l'existence, n'avait point de gardes, Il va sans dire que les aménagements commerciaux, dont l'injure déshonorait naguère cette vaste et noble enceinte, avaient complètement disparu. Grâce aux draperies et tentures, on n'en découvrait la trace nulle part, M. le prince de Gonzague, entré avant sa femme, salua respectueusement le président et l'assemblée, On remarqua que Son Altesse Royale lui répondit par un signe de tête tout familier.

Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre Mme la princesse à la porte; ceci sur l'ordre du régent. Le régent lui-même fit trois ou quatre pas à sa rencontre, et lui baisa la main.

– Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daigné me recevoir aujourd'hui.

Elle s'arrêta en voyant le regard étonné que le duc d'Orléans relevait sur elle. Gonzague les suivait du coin de l'oeil et faisait mine de se donner tout entier au classement des papiers déposés par lui sur sa table. Parmi ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scellé de trois sceaux pendants. – Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daigné non plus prendre mon message en considération.

– Quel message ? demanda tout bas le duc d'Orléans.

Le regard de Mme de Gonzague se tourna malgré elle vers son mari.

– Ma lettre a dû être interceptée… commença-t-elle.

– Madame, interrompit précipitamment le régent, rien n'est fait; tout reste en l'état, agissez sans crainte, selon la dignité de votre conscience. Entre vous et moi, personne ne peut se placer désormais.

Puis, élevant la voix et prenant congé : – C'est un grand jour pour vous, madame, et ce n'est pas seulement à cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister à cette assemblée de famille. L'heure de la vengeance a sonné pour Nevers : son meurtrier va mourir.

– Ah ! monseigneur ! voulut dire encore la princesse; si Votre Altesse Royale eût reçu mon message…

Le régent la conduisit à son siège.

– Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous l'accorderai… Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout haut.

Il regagna son fauteuil. Le président de Lamoignon lui glissa quelques mots à l'oreille.

– Les formes, répondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des formes, tout se passera suivant les formes, et j'espère que nous allons saluer enfin la véritable héritière de Nevers.

Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du débat au premier président. Le président donna la parole à M. de Gonzague, Il y avait une chose étrange. Le vent soufflait du midi. De temps en temps le glas qu'on sonnait à la Sainte-Chapelle arrivait tout à coup plaintif et semblait tinter dans l'antichambre. On entendait aussi comme une vague rumeur au-dehors. Le glas avait appelé la foule, et la foule était à son poste dans les rues. Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un silence forcé de quelques secondes.

Au-dehors, la foule cria pour fêter le glas.

– Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours été au grand jour. Les sourdes menées ont beau jeu contre moi : je ne les évente jamais, parce qu'il me manque un sens, celui de la ruse. Vous m'avez vu tout récemment chercher la vérité avec une sorte de passion.

Cette belle ardeur s'est un peu refroidie. Je me lasse des accusations qui s'accumulent contre moi dans l'ombre. Je me lasse de rencontrer toujours sur mon chemin l'aveugle soupçon ou la calomnie abjecte et lâche. J'ai présenté ici celle que j'affirmais, que j'affirme encore et de plus en plus être la véritable héritière de Nevers, Je la cherche en vain à la place où elle devrait s'asseoir. Son Altesse Royale sait que je me suis démis ce matin du soin de sa tutelle. Qu'elle vienne ou ne vienne point, peu m'importe !

Je n'ai plus qu'un souci, c'est de montrer à tous de quel côté se trouvaient la bonne foi, l'honneur, la grandeur d'âme dans cette affaire.

Il prit sur la table le parchemin plié, et ajouta, en le tenant à la main : – J'apporte la preuve indiquée par Mme la princesse elle-même ! la feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus. Elle est là, sous ce triple cachet. Comme je dépose mes titres, que Mme la princesse veuille bien déposer les siens.

Il se rassit, après avoir salué une seconde fois l'assemblée, Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins. Gonzague n'avait plus ses chauds approbateurs de l'autre séance. Mais quel besoin ? Gonzague ne demandait rien, sinon à faire preuve de loyauté. Or, la preuve était là sur la table, la preuve matérielle et que nul ne pouvait récuser.

– Nous attendons, dit le régent, qui se pencha entre le président de Lamoignon et le maréchal de Villeroy, nous attendons la réponse de Mme la princesse.

– Si Madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens… dit le cardinal de Bissy.

Aurore de Caylus se leva.

– Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille, et j'ai les preuves de sa naissance. Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous comprendrez à ma joie que j'ai retrouvé mon enfant.

– Ces preuves dont vous parlez, madame… commença le président de Lamoignon.

– Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse, aussitôt que Son Altesse Royale aura accordé la requête que la veuve de Nevers lui a humblement présentée.

– La veuve de Nevers, répondit le régent, ne m'a jusqu'ici présenté aucune requête.

La princesse tourna vers Gonzague son regard assuré.

– C'est une grande et belle chose que l'amitié, dit-elle; depuis deux jours tous ceux qui s'intéressent à moi me répètent : « N'accusez pas votre mari, n'accusez pas votre mari ! » Cela signifie, sans doute, qu'une illustre amitié fait à M. le prince un rempart impénétrable. Je n'accuserai donc point, mais je dirai que j'ai adressé à Son Altesse Royale une humble supplication, et qu'une main, je ne sais laquelle, a détourné mon message.

Gonzague laissait errer autour de ses lèvres un sourire calme et résigné.

– Que réclamiez-vous de nous, madame ? demanda le régent.

– J'en appelais, monseigneur, répliqua la princesse, à une autre amitié. Je n'accusais pas, j'implorais. Je disais à Votre Altesse Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point.

La physionomie de Gonzague changea.

– Je disais à Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus complète, et que je la suppliais d'ordonner qu'ici même, en l'hôtel de Nevers où nous sommes, devant le chef de l'État, devant cette illustre assemblée, le condamné entendît à genoux lecture de son arrêt.

Gonzague fut obligé de fermer à demi ses paupières pour cacher l'éclair qui jaillissait de ses yeux. L.a princesse mentait. Gonzague le savait bien, puisqu'il avait la lettre dans sa poche; la lettre écrite au régent et interceptée par lui-même, Gonzague. Dans cette lettre, la princesse affirmait au régent l'innocence de Lagardère, et s'en portait garante solennellement, voilà tout. Pourquoi ce mensonge ? Quelle batterie se masquait derrière ce stratagème audacieux ? Pour la première fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une mine près d'éclater. Mais il ne savait pas où la chercher pour en prévenir l'explosion. L'abîme était là, mais où ! Il faisait nuit. Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixés sur lui.

Un effort puissant lui garda son calme. Il attendait.

– C'est chose inusitée, dit le président de Lamoignon.

Gonzague eût voulu se jeter à son cou.

– Quels motifs Mme la princesse pourrait-elle donner ?… commença le maréchal de Villeroy.

– Je m'adresse à Son Altesse Royale, interrompit Mme de Gonzague; la justice a mis vingt ans à trouver le meurtrier de Nevers, la justice doit bien quelque chose à la victime qui attendit si longtemps sa vengeance. Mlle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette maison qu'après cette satisfaction hautement rendue. Et moi, je me refuse à toute joie tant que je n'aurai pas vu l'oeil sévère de nos aïeux regarder, du haut de ces cadres de famille, le coupable humilié, vaincu, châtié !

Il y eut un silence. Le président de Lamoignon secoua la tête en signe de refus.

Mais le régent n'avait pas encore parlé. Le régent semblait réfléchir.

– Qu'attend-elle de la présence de cet homme ? se demandait Gonzague.

La sueur froide perçait sous ses cheveux. Il en était à regretter la présence de ses affidés.

– Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague ? interrogea tout à coup le duc d'Orléans.

Gonzague, comme pour préluder à sa réponse, appela sur ses lèvres un sourire plein d'indifférence.

– Si j'avais une opinion, répliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une opinion sur ce bizarre caprice ? j'aurais l'air de refuser un consentement à Mme la princesse. Sauf le retard apporté à l'exécution de l'arrêt, je ne vois ni avantage ni inconvénient à lui accorder sa demande.

– Il n'y aura pas de retard, dit la princesse, qui sembla prêter l'oreille aux bruits du dehors.

– Savez-vous où prendre le condamné ? demanda le duc d'Orléans.

– Monseigneur !… voulut protester le président de Lamoignon.

– En transgressant légèrement la forme, monsieur, repartit le régent avec sécheresse et vivacité, on peut parfois amender le fond.

La princesse, au lieu de répondre à la question de Son Altesse Royale, avait étendu la main vers la fenêtre. Au-dehors, une clameur sourde s'élevait.

– Le condamné n'est pas loin ! murmura Voyer-d'Argenson.

Le régent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots à voix basse. Bonnivet s'inclina et sortit. La princesse avait repris son siège. Gonzague promenait sur l'assemblée un regard qu'il croyait tranquille; mais ses lèvres tremblaient et ses yeux le brûlaient.

On entendit un bruit d'armes dans le vestibule. Chacun se leva involontairement, tant était grande la curiosité inspirée par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait, depuis la veille, le sujet de toutes les conversations.

Quelques-uns l'avaient aperçu à la fête du régent, lorsque Son Altesse Royale avait brisé son épée, mais pour la plupart c'était un inconnu.

Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entouré de soldats et les mains liées sur sa poitrine, il y eut un long murmure. Le régent avait toujours les yeux fixés sur Gonzague.

Gonzague ne broncha pas. Lagardère fut amené jusqu'au pied du tribunal. Le greffier suivait avec l'arrêt, qui, selon la forme, aurait dû être lu, partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie à la Bastille, pour l'exécution capitale.

– Lisez, ordonna le régent.

Le greffier déroula son parchemin. L'arrêt portait en substance : – « … Ouïs l'accusé, les témoins, l'avocat du roi; vues les preuves et procédures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardère, se disant chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne du haut et puissant prince Philippe de Lorraine-Elbeuf, duc de Nevers; 1/ à l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive aux pieds de la statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le cimetière de la paroisse Saint-Magloire; 2/ à ce que la tête dudit sieur de Lagardère soit tranchée de la main du bourreau, en le préau des chantres basses de la Bastille, etc. » Le greffier, ayant achevé, passa derrière les soldats.

– Avez-vous satisfaction, madame ? demanda le régent à la princesse.

Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita, sans avoir conscience de ce qu'il faisait.

On eût dit d'un homme qui se met en garde pour recevoir un choc impétueux.

– Parlez, Lagardère ! s'écria la princesse en proie à une indicible exaltation; parle, mon fils ! Ce fut comme si l'assemblée eût reçu une commotion électrique.

Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inouï. Le régent était debout. Le sang lui montait aux joues.

– Est-ce que tu trembles, Philippe ? dit-il en dévorant des yeux Gonzague.

– Non, par la mort Dieu ! répliqua le prince qui se campa insolemment, ni aujourd'hui, ni jamais ! Le régent se retourna vers Lagardère, et dit !

– Parlez, monsieur !

– Altesse, prononça le condamné d'une voix sonore et calme, la sentence qui me frappe est sans appel. Vous n'avez pas même le droit de faire grâce, et moi, je ne veux pas de grâce; mais vous avez le devoir de faire justice : je veux justice ! C'était miracle de voir, sur toutes ces têtes de vieillards attentifs et avides, tous ces cheveux blancs frémir. Le président de Lamoignon, ému malgré lui, car il y avait dans le contraste de ces deux visages, celui de Lagardère et celui de Gonzague, je ne sais quel enseignement prodigieux, le président de Lamoignon laissa tomber comme malgré lui ces paroles !

– Pour réformer l'arrêt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du coupable.

– Nous aurons l'aveu du coupable, répondit Lagardère.

– Dépêche-toi donc, l'ami ! fit le régent; j'ai hâte, Lagardère reprit !

– Moi aussi, monseigneur. Souffrez cependant que je vous dise : Tout ce que je promets, je le tiens. J'avais juré sur l'honneur de mon nom que je rendrais à Mme de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confiée au péril de ma vie, je l'ai fait !

– Et sois béni mille fois ! murmura Aurore de Caylus.

– J'avais juré, poursuivit Lagardère, de me livrer à votre justice après vingt-quatre heures de liberté, à l'heure dite, j'ai rendu mon épée.

– C'est vrai, fit le régent; depuis cela, j'ai l'oeil sur vous – Et sur d'autres.

Les dents de Gonzague grincèrent dans sa bouche. Il pensa : – Le régent lui-même était du complot !

– En troisième lieu, ajouta Lagardère, j'avais juré que je ferais éclater mon innocence devant tous en démasquant le vrai coupable.

Me voici : je vais accomplir mon dernier serment.

Gonzague tenait toujours à la main le pli du parchemin, scellé de trois cachets de cire rouge, dérobé par lui dans le logis de la rue du Chantre. C'était en ce moment son épée et son bouclier.

– Monseigneur, dit-il avec brusquerie, la comédie a trop duré, ce me semble.

– On ne vous a pas encore accusé, ce me semble aussi, interrompit le régent.

– Une accusation sortant de la bouche de ce fou ? dit Gonzague, essayant le mépris.

– Ce fou va mourir, prononça sévèrement le régent, La parole des mourants est sacrée.

– Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne monseigneur, s'écria l'Italien, je me tais. Mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous asseyons sur des trônes dont le pied s'en va chancelant. Il est d'un dangereux et fâcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se donne aujourd'hui. Souffrir qu'un pareil misérable…

Lagardère se tourna lentement vers lui.

– Souffrir qu'un pareil misérable, poursuivit Gonzague, vienne en face de moi, prince souverain, sans témoins ni preuves…

Lagardère fit un pas vers lui, et dit : – J'ai mes témoins et j'ai mes preuves.

– Où sont-ils, vos témoins ? s'écria Gonzague, dont le regard fit le tour de la salle.

– Ne cherchez pas, répondit le condamné; ils sont deux, mes témoins. Le premier est ici : c'est vous ! Gonzague essaya un rire de pitié; mais son effort ne produisit qu'une effrayante convulsion.

– Le second, poursuivit Lagardère, dont l'oeil fixe et froid enveloppait le prince comme un réseau, le second est dans la tombe.

– Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas, dit Gonzague.

– Ils parlent quand Dieu le veut ! répliqua Lagardère.

Autour d'eux un silence profond se faisait, un silence qui serrait le cœur et glaçait les veines. Ce n'était pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces âmes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent donné le signal du rire méprisant et incrédule dès le début de cette plaidoirie, qui semblait chercher ses moyens par delà les limites de l'ordre naturel. L'époque était au doute : le doute régnait en maître, soit qu'il se fit frivole pour donner le ton aux entretiens de salon, soit qu'il s'affublât de la robe doctorale pour se guinder à la hauteur d'une opinion philosophique. Les fantômes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls, qui avaient épouvanté le siècle passé, faisaient rire maintenant à gorge déployée.

Mais c'était Lagardère qui parlait.

L'acteur fait le drame. Cette voix grave allait remuer jusqu'au fond des cœurs les fibres mortes ou engourdies.

La grande, la noble beauté de ce pâle visage glaçait la raillerie sur toutes les lèvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel Gonzague fasciné se tordait.

Celui-là pouvait défier la mode railleuse, du haut de sa passion; celui-là pouvait évoquer des fantômes en plein dix-huitième siècle, devant la cour du régent, devant le régent lui-même. Il n'y avait là personne qui pût se soustraire à la solennelle épouvante de cette lutte, personnel Toutes les bouches étaient béantes, toutes les oreilles tendues; quand Lagardère faisait une pause, le souffle de toutes les poitrines oppressées rendait un long murmure.

– Voici pour les témoins, reprit Lagardère; le mort parlera, j'en fais serment, ma tête y est engagée, Quant aux preuves, elles sont là, dans vos mains, monsieur de Gonzague. Mon innocence est sous cette enveloppe triplement scellée. Vous avez produit ce parchemin vous-même, instrument de votre propre perte; vous ne pouvez pas le retirer, il appartient à la justice, et la justice vous presse ici de toutes parts ! Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous avez pénétré dans ma demeure comme un voleur de nuit; vous avez brisé la serrure de ma porte et crocheté ma cassette, vous, le prince de Gonzague.

– Monseigneur, fit ce dernier dont les yeux s'injectèrent de sang, imposez silence à ce malheureux.

– Défendez-vous, prince ! s'écria Lagardère d'une voix vibrante, et ne demandez pas qu'on me ferme la bouche !

On voos laissera parler tous deux, vous comme moi, moi comme vous, parce que la mort est entre nous deux, et que Son Altesse Royale l'a dit : « La parole des mourants est sacrée ! » Il avait la tête haute. Gonzague saisit machinalement le parchemin qu'il venait de poser sur la table.

– C'est là ! fit Lagardère; il est temps, Brisez les cachets… Brisez, vous dis-je ! Pourquoi tremblez-vous ? Il n'y a là-dedans qu'une feuille de parchemin : l'acte de naissance de Mlle de Nevers.

– Brisez les cachets ! ordonna le régent.

Les mains de Gonzague semblaient paralysées. A dessein peut-être, peut-être par hasard, Bonnivet et deux des soldats de la garde s'étaient rapprochés de lui. Ils se tenaient entre la table et le tribunal, tous trois tournés vers le régent, comme s'ils eussent été là pour attendre ses ordres. Gonzague n'avait pas encore obéi; les cachets restaient intacts.

Lagardère fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une lame d'acier.

– Monsieur le prince, vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas ? reprit-il en baissant la voix, et toutes les têtes avides se penchèrent pour l'écouter. Je vais vous dire ce qu'il y a. Au dos du parchemin, au dos, trois lignes, écrites avec du sang. C'est ainsi que parlent ceux qui sont dans la tombe ! Gonzague tressaillit de la tête aux pieds. L'écume vint aux coins de sa bouche. Le régent, penché tout entier par-dessus la tête de Villeroy, avait le poing sur la table de la présidence. La voix de Lagardère sonna lourdement parmi la muette émotion de toute cette assemblée; il reprit : – Dieu a mis vingt ans à déchirer le voile. Dieu ne voulait pas que la voix du vengeur s'élevât dans la solitude. Dieu a rassemblé ici les premiers du royaume présidés par le chef de l'État; c'est l'heure.

Nevers était auprès de moi la nuit du meurtre. C'était avant la bataille, une minute avant. Déjà il voyait briller dans l'ombre les épées des assassins qui rampaient de l'autre côté du pont. Il fit sa prière; puis, sur cette feuille qui est là, de sa main trempée dans sa veine ouverte, il traça trois lignes qui disaient d'avance le crime accompli et le nom de l'assassin.

Les dents de Gonzague claquèrent dans sa bouche, Il recula jusqu'au bout de la table, et ses mains crispées semblaient vouloir broyer cette enveloppe, qui désormais le brûlait. Arrivé près du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois fois, sans tourner les yeux du côté de Lagardère. C'était le signal convenu avec ses affidés.

– Voyez ! dit cependant le cardinal de Bissy à l'oreille de M. de Mortemart, il perd la tête ! Nul autre ne parla.

Toutes les respirations étaient suspendues.

– Le nom est là ! continua Lagardère dont les mains garrottées se soulevaient ensemble pour désigner le parchemin; le vrai nom, en toutes lettres. Brisez l'enveloppe, et le mort va parler ! Gonzague, les yeux égarés, le front baigné de sueur, jeta sur le tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le masquaient.

Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha la flamme par derrière. L'enveloppe prit feu, Lagardère le voyait; mais Lagardère au lieu de le dénoncer, disait : – Lisez ! lisez tout haut ! Qu'on sache si le nom de l'assassin est le mien ou le vôtre !

– Il brûle l'enveloppe ! s'écria Villeroy qui entendit le parchemin pétiller.

Ce ne fut qu'une grande clameur, quand Bonnivet et les deux gardes se retournèrent.

– Il a brûlé l'enveloppe, l'enveloppe qui contenait le nom de l'assassin ! Le régent s'élança.

Lagardère, montrant le parchemin dont les débris flambaient à terre, dit : – Le mort a parlé !

– Qu'y avait-il d'écrit ? demanda le régent dont l'émotion était au comble. Dis vite, on te croira, car cet homme vient de se perdre.

– Il n'y avait rien ! répondit Lagardère.

Puis, au milieu de la stupeur générale : – Rien ! répéta-t-il d'une voix éclatante; rien, entendez-vous, M. de Gonzague ! J'ai usé de ruse et votre conscience bourrelée a trébuché dans le piège. Vous avez brûlé ce parchemin dont je vous menaçais comme d'un témoignage. Votre nom n'était pas là, mais vous venez de l'y écrire vous-même. C'est la voix du mort : le mort a parlé !

– Le mort a parlé, répéta l'assemblée sourdement.

– En essayant de détruire cette preuve, dit M. de Villeroy, le meurtrier s'est trahi.

– Il y a aveu du coupable ! prononça comme malgré lui le président de Lamoignon; l'arrêt de la chambre ardente peut être cassé.

Jusqu'alors le régent, suffoqué par l'indignation, avait gardé le silence. Tout à coup il s'écria : – Assassin !assassin ! Qu'on arrête cet homme ! Plus prompt que la pensée, Gonzague dégaina. D'un bond, il passa devant le régent, et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardère, qui chancela en poussant un cri. La princesse le reçut dans ses bras.

– Tu ne jouiras pas de ta victoire ! grinça Gonzague, hérissé comme un taureau pris de rage.

Il se détourna, passa sur le corps de Bonnivet, et, faisant volte-face, arrêta les gardes qui fondaient sur lui. Tout en se défendant, il reculait pressé à la fois par dix épées. Les gardes gagnaient du terrain. Au moment où ils croyaient le tenir acculé contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout à coup, et Gonzague disparut comme s'il se fût abîmé dans une trappe. On entendit le bruit d'un verrou tiré au-dehors.

Ce fut Lagardère qui attaqua le premier la porte. Il la connaissait pour s'en être servi le jour de la première assemblée de famille.

Lagardère avait désormais les mains libres, Le coup d'épée donné traîtreusement par Gonzague avait tranché le lien qui retenait ses mains, et ne lui avait fait qu'une légère blessure, La porte était fermée solidement. Comme le régent ordonnait de poursuivre le fugitif, une voix brisée s'éleva au fond de la salle.

– Au secours ! au secours ! disait-elle.

Dona Cruz, échevelée et les habits en désordre, vint tomber aux pieds de la princesse.

– Ma fille ! s'écria celle-ci; malheur est arrivé à ma fille !

– Des hommes… dans le cimetière… fit la gitana qui perdait le souffle. Ils forcent la porte de l'église. Ils vont l'enlever ! Tout était tumulte dans la grande salle; mais une voix domina le bruit comme un son de clairon.

C'était Lagardère qui disait : – Une épée, au nom de Dieu, une épée ! Le régent dégaina la sienne et la lui mit dans la main.

– Merci, monseigneur, dit Henri, et maintenant ouvrez la fenêtre, criez à vos gens qu'il n'essayent pas de m'arrêter, car l'assassin a de l'avance sur moi, et malheur a qui me barrera le passage ! Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut comme un éclair.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable