« Le bossu », Anciens gentilshommes   

Anciens gentilshommes

Il n'y avait pas beaucoup de variété parmi les affidés de M. le prince de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux. Chaverny avait eu pour le prince une parcelle de véritable dévouement.

Chaverny supprimé, restait son ami Navailles, que les côtés brillants de Gonzague avaient quelque peu séduit; Choisy et Nocé, qui étaient gentilshommes de mœurs et d'habitudes; le reste n'avait écouté en s'attachant au prince, que la voix de l'intérêt et de l'ambition. Oriol, le gros petit traitant; Taranne, le baron de Batz, et les autres, auraient donné Gonzague pour moins de trente deniers. Pourtant, ces derniers eux-mêmes n'étaient point des scélérats; il n'y avait, à vrai dire, aucun scélérat parmi eux. C'étaient des joueurs fourvoyés. Gonzague les avait pris comme ils étaient. Ils avaient marché dans la voie de Gonzague, de gré d'abord, ensuite de force. Le mal ne leur plaisait pas, mais c'était le danger qui, pour la plupart, les refroidissait.

Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les eût point troqués pour de déterminés coquins. C'était précisément ce qu'il lui fallait.

Ils entrèrent tous à la fois, Ce qui les frappa d'abord, ce fut la triste mine du factotum et l'aspect hautain du maître.

Depuis une heure qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothèses avaient été mises sur le tapis. On avait examiné à la loupe la position de Gonzague.

Quelques-uns étaient venus avec des idées de révolte, car la nuit précédente avait laissé de sinistres impressions dans les esprits, mais il n'était bruit à la cour que de la faveur du prince parvenue à son apogée. Ce n'était pas le moment de tourner le dos au soleil.

D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la Maison d'Or s'étaient énormément occupées aujourd'hui de M. de Gonzague. On disait que les rapports avaient été remis à Son Altesse Royale, et que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, les murailles du pavillon avaient été de verre. Mais un fait dominait tout cela : la chambre ardente avait rendu son arrêt, le chevalier Henri de Lagardère était condamné à mort. Personne, parmi ces messieurs, n'était sans connaître un peu l'histoire du passé. Il fallait que ce Gonzague fût bien puissant !…

Choisy avait apporté une étrange nouvelle. Ce matin même, le marquis de Chaverny avait été arrêté en son hôtel et placé dans un carrosse, escorté par un exempt et des gardes : voyage connu qui vous faisait arriver à la Bastille au moyen d'un passeport nommé lettre de cachet.

On n'avait pas beaucoup parlé de Chaverny, parce que chacun était là pour soi. D'ailleurs, chacun se défiait de son voisin. Mais le sentiment général ne pouvait être méconnu : c'était une fatigue découragée et un grand dégoût. On voulait s'arrêter sur la pente. Et, parmi les affidés de Gonzague, il n'y en avait peut-être pas un qui ne vînt ce soir avec l'arrière-pensée de rompre le pacte.

Peyrolles avait dit vrai; ils étaient littéralement en équipage de campagne : bottés, éperonnés, portant épées de combat et jaquettes de voyage. Gonzague, en les convoquant, avait exigé cette tenue, et cela n'entrait pas pour peu dans les répugnances inquiètes qui les agitaient.

– Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici à vos ordres encore une fois.

Gonzague lui fit un signe de tête souriant et protecteur.

Les autres saluèrent avec les démonstrations accoutumées du respect. Gonzague ne les invita point à s'asseoir. Son regard fit le tour du cercle.

– C'est bien, dit-il du bout des lèvres, je vois qu'il ne manque personne.

– Il manque Albret, répondit Nocé; Gironne et Chaverny.

Il se fit un silence, parce que chacun attendait la réplique du maître.

Les sourcils de Gonzague se froncèrent légèrement.

– MM. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, prononça-t-il avec sécheresse.

– Peste ! fit Navailles, l'oraison funèbre est courte, mon cousin.

Nous ne sommes sujets que du roi.

– Quant à M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux, je l'ai cassé aux gages.

– Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend par ces mots : « cassé aux gages.

» On nous a parlé de la Bastille.

– La Bastille est longue et large, murmura le prince, dont le sourire se fit cruel; il y a place pour d'autres.

Oriol eût donné en ce moment sa noblesse toute jeune, sa chère noblesse et la moitié des actions qu'il avait, et l'amour de Mlle Nivelle par-dessus le marché, pour s'éveiller de ce cauchemar. M. de Peyrolles tenait le coin de la cheminée, immobile, chagrin, muet. Navailles consulta ses compagnons du regard.

– Messieurs, reprit tout à coup Gonzague qui changea de ton, je vous engage à ne point vous occuper de M. de Chaverny, ou de quelque autre que ce soit. Vous avez à faire. Songez à vous-mêmes, si vous m'en croyez.

Il promenait à la ronde son regard, qui faisait baisser les yeux.

– Mon cousin, dit Navailles à voix basse, chacune de vos paroles semble une menace.

– Mon cousin, répliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples.

Ce n'est pas moi qui menace, c'est le sort.

– Que se passe-t-il donc ? demandèrent plusieurs voix à la fois.

– Peu de choses. C'est la fin d'une partie qui se joue, j'ai besoin de toutes mes cartes.

Comme le cercle se rétrécissait involontairement, Gonzague les mit à distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une attitude d'orateur.

– Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse Royale en sera le président.

– Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne, et nous avons été d'autant plus étonnés de la tenue que vous nous avez fait prendre. On ne se présente pas ainsi devant une pareille assemblée.

– C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au tribunal.

Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines.

On se regarda, et Navailles dit : – S'agit-il encore de coups d'épée ?

– Peut-être, répondit Gonzague.

– Monseigneur, prononça résolument Navailles, je ne parle que pour moi…

– Ne parlez pas même pour vous, cousin ! interrompit Gonzague; vous avez posé le pied sur un pont glissant. Je n'aurais même pas besoin de vous pousser pour vous faire faire la culbute, je vous préviens de cela; il suffit que je cesse de vous tenir par la main. Si vous voulez cependant parler, Navailles, attendez que je vous aie montré clairement notre situation à tous.

– J'attendrai que monseigneur se soit expliqué, murmura le jeune gentilhomme; mais je le préviens, moi aussi, que nous avons réfléchi depuis hier.

Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se recueillir.

– Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, messieurs, dit-il pour la seconde fois; j'ai besoin de vous ailleurs. Les habits de cour et les rapières de parade ne valent rien pour ce qui vous reste à faire. On a prononcé une condamnation à mort, mais vous savez le proverbe espagnol : « Entre la coupe et les lèvres, entre la hache et le cou… » Là-bas le bourreau attend un homme.

– M. de Lagardère, interrompit Nocé.

– Ou moi, prononça froidement M. de Gonzague.

– Vous ! vous ! monseigneur ! s'écria-t-on de toutes parts.

Peyrolles se leva épouvanté.

– Ne tremblez pas, reprit le prince, qui mit plus de fierté dans son sourire, ce n'est pas le bourreau qui a le choix; mais avec un pareil démon, je parle de Lagardère, qui a su se faire des alliés puissants du fond même de son cachot, je ne connais qu'une sécurité, c'est la terre, épaisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre. Tant qu'il sera vivant, les bras enchaînés, mais l'esprit libre, tant que sa bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler, nous devons avoir une main à l'épée, un pied à l'étrier, et tenir bien nos têtes !

– Nos têtes ! répéta Nocé qui se redressa.

– Par le ciel ! s'écria Navailles, c'en est trop, monseigneur ! Tant que vous avez parlé pour vous…

– Ma foi ! grommela Oriol, le jeu se gâte, je n'en puis plus.

Il fit un pas vers la porte de sortie. La porte était ouverte, et, dans le vestibule qui précédait la grande salle de Nevers, on voyait des gardes-françaises en armes.

Oriol recula. Taranne ferma la porte.

– Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague, rassurez-vous, ces braves sont là en l'honneur de M. le régent, et pour sortir d'ici, vous ne passerez point par le vestibule. J'ai dit nos têtes, et cela semble vous offenser ?

– Monseigneur, répliqua Navailles, vous dépassez le but.

Ce n'est pas par la menace qu'on peut arrêter des gens comme nous. Nous avons été vos fidèles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route où peuvent marcher des gentilshommes, maintenant il parût que c'est affaire à Gauthier Gendry et à ses estafiers. Adieu, monseigneur !

– Adieu, monseigneur ! répéta le cercle tout d'une voix.

Gonzague se prit à rire avec amertume.

– Et toi aussi, mon Peyrolles ! dit-il en voyant le factotum se glisser parmi les fugitifs. Oh ! que je vous avais bien jugés, mes maîtres ! Çà ! mes fidèles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore. Où allez-vous ? Faut-il vous dire que cette porte est le droit chemin de la Bastille ?

Navailles touchait déjà le bouton, Il s'arrêta et mit la main à son épée. Gonzague riait. Il avait les bras croisés sur sa poitrine, et restait seul calme, au milieu de toutes ces mines effarées.

– Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de son dédaigneux regard, ne voyez-vous pas que je vous attendais là, honnêtes gens que vous êtes ? Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi ? N'avez-vous pas su que le vent de la faveur souffle vers moi, fort comme la tempête ? si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes fidèles, je vous le jure ! Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier jour ! Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le bureau de M. de Machault. Que je dise un mot, cette liste ne contient que des noms de grands seigneurs; un autre mot, cette liste est toute composée de noms de proscrits.

– Nous en courrons la chance, dit Navailles.

Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le silence.

– « Nous vous suivrons, nous vous suivrons, monseigneur ! » continua Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant. « Nous vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment ! Nous formerons autour de vous un bataillon sacré. » Qui fredonnait cette chanson dont tous les traîtres savent l'air ? était-ce vous ou moi ? et, au premier souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul soldat de la phalange sacrée ! Où êtes-vous, mes fidèles ? En fuite ?

Pas encore ! par la mort Dieu ! je suis derrière vous et j'ai mon épée pour la mettre dans le ventre des fuyards.

Silence ! mon cousin de Navailles, s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci ouvrait la bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid pour écouter vos rodomontades. Vous vous êtes donnés à moi tous, librement, complètement; je vous ai pris, je vous garde, Ah ! ah ! c'en est trop, dites-vous ! Ah ! ah ! nous dépassons le but. Ah ! ah ! il faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y veuillez bien marcher, mes gentilshommes. Ah ! ah ! vous me renvoyez à Gauthier Gendry, vous, Navailles, qui vivez de moi; vous, Taranne, gorgé de mes bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui, grâce à moi, passez pour un homme; vous tous enfin, mes clients, mes créatures, mes esclaves, puisque vous vous êtes vendus, puisque je vous ai achetés ! Il dominait les plus hauts de toute la tête et ses yeux lançaient des éclairs.

– Ce ne sont pas vos affaires ? reprit-il d'une voix plus pénétrante; vous m'engagez à parler pour moi-même ? Je vous jure Dieu, moi, mes vertueux amis, que c'est votre affaire, la plus grave et la plus grosse de vos affaires, votre unique affaire en ce moment. Je vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement, tant pis pour vous si le gâteau était empoisonné ! votre bouchée ne sera pas moins amère que la mienne ! Ceci est de la haute morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide philosophe ? Vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi ?

Apparemment pour monter aussi haut que moi. Montez donc, par la mort Dieu ! montez ! Avez-vous le vertige ?

Montez, montez encore, montez jusqu'à l'échafaud ! Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage effrayant de Gonzague.

Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le dernier mot du prince : – L'échafaud ! Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris.

– Toi, vilain, la corde, dit-il durement.

Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres, qu'il salua ironiquement : – Mais vous, messieurs, reprit-il, vous qui êtes gentilshommes…

Il n'acheva pas. Il s'arrêta un instant à les regarder. Puis, comme si son dédain eût débordé tout à coup : – Gentilhomme, toi, Nocé, fils de bon soldat, courtier d'actions ! gentilhomme, Choisy ! gentilhomme, Montaubert ! gentilhomme aussi, Navailles ! gentilhomme pareillement M. le baron de Batz !

– Sacrament ! grommela ce dernier.

– La paix, grotesque ! Mes gentilshommes, je vous défie de vous regarder, non pas sans rire comme les augures de la Rome antique, mais sans rougir jusqu'au blanc des yeux ! Gentilshommes, vous ? Non, financiers habiles, plus prompts à la plume qu'à l'épée. Ce soir…

Son visage changea. Il marcha sur eux lentement. Il n'y en eut pas un qui fit un pas en arrière.

– Ce soir, prononça-t-il en baissant la voix, la nuit n'est pas encore assez sombre pour cacher vos pâleurs.

Regardez-vous les uns les autres, frémissants, inquiets, pris comme dans un piège entre ma victoire et ma défaite; ma victoire qui devient la vôtre, ma défaite qui vous écrase…

Il était arrivé en face de la porte conduisant au vestibule où étaient les gardes du régent. Il toucha le bouton à son tour.

– J'ai dit ! prononça-t-il froidement; le repentir expie tout, et vous me semblez pris de bonnes pensées; vous pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte.

Voulez-vous que je l'ouvre ?

Le silence seul répondit à cette question.

– Que faut-il faire, monseigneur ? demanda Montaubert le premier.

Gonzague les toisa les uns après les autres.

– Vous aussi, mon cousin de Navailles ? demanda Gonzague.

– Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés.

Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous d'un ton de père qui gourmande à regret ses enfants : – Fous que vous êtes, dit-il, vous êtes au port et vous alliez sombrer faute d'un dernier coup d'aviron ! Écoutez-moi et repentez-vous. Quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance : demain, vous serez les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérance sur la route d'Espagne ! Le roi Philippe nous attend et qui sait si Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne l'entendait Louis XIV ? A l'heure où je vous parle, interrompit-il en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se diriger vers la Bastille, où doit s'accomplir le dernier acte du drame; mais il n'ira pas tout droit, la sentence porte qu'il fera amende honorable au tombeau de Nevers. Nous avons contre nous une ligue composée de deux femmes et d'un prêtre; vos épées ne peuvent rien contre cela; non. Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre deux, je le crois du moins.

Elle veut bien être grande dame, mais elle ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie. Pauvre instrument, qui sera brisé ! Les deux femmes sont Mme la princesse de Gonzague et sa prétendue fille Aurore. Il me fallait cette Aurore : aussi ai-je laissé aller le complot qui nous la livre.

Voici le complot : La mère, la fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire; la fille a repris le costume des épousées. J'ai deviné, vous l'eussiez fait à ma place, qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence du régent, un mariage in extremis, puis la vierge-veuve venant se jeter aux pieds de Son Altesse Royale. Il ne faut pas que cela soit. Première moitié de notre tâche.

– Cela est facile, dit Montaubert; il suffit d'empêcher la comédie de se jouer.

– Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église; seconde moitié de la besogne. Supposons que la chance tourne, et que nous soyons obligés de fuir, j'ai de l'or, assez pour vous tous; à cet égard, je vous engage ma parole, j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les barrières.

Il déplia le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.

– Mais il me faut davantage, continua-t-il; il faut que nous emportions avec nous notre rançon vivante, notre otage.

– Aurore de Nevers ? firent plusieurs voix.

– Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église.

– Mais derrière cette porte, dit Montaubert, si la chance a tourné, Lagardère, sans doute ?

– Et moi devant Lagardère ! prononça solennellement Gonzague, Il toucha son épée d'un geste violent.

– L'heure est venue d'en appeler à ceci ! reprit-il; ma lame vaut la sienne, messieurs. Elle a été trempée dans le sang de Nevers ! Peyrolles détourna la tête. Cet aveu fait à haute voix lui prouvait trop que son maître brûlait ses vaisseaux. On entendit un grand bruit du côté du vestibule, et les huissiers crièrent : – Le régent ! le régent ! Gonzague ouvrit la porte de la bibliothèque.

– Messieurs, dit-il, en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du sang-froid; dans une demi-heure tout sera fini, Si les choses vont bien, vous n'avez qu'à empêcher l'escorte de franchir les degrés de l'église, Appelez-en à la foule au besoin, et criez : « Sacrilège ! » C'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet. Si les choses vont mal, faites bien attention à ceci : Du cimetière où vous allez m'attendre, on aperçoit les croisées de ma grande salle. Ayez toujours l'oeil sur ces croisées. Quand vous aurez vu un de ces flambeaux se lever et s'abaisser trois fois, forcez les portes, attaquez ! une minute après le signal donné, je serai au milieu de vous. Est-ce bien convenu ?

– C'est bien convenu, répondit-on.

– Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le cimetière par les jardins de l'hôtel.

Ils sortirent. Gonzague resté seul, s'essuya le front.

– Homme ou diable, grommela-t-il, ce Lagardère y passera ! Il traversait sa chambre pour gagner le vestibule.

– Belle partie pour ce petit aventurier ! dit-il encore en s'arrêtant devant une glace; une tête d'enfant trouvé contre la tête d'un prince ! Allons tirer cette loterie !

Derrière la porte fermée de l'église Saint-Magloire, Mme la princesse de Gonzague soutenait sa fille habillée de blanc, portant le voile d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger. Le prêtre avait ses habits sacerdotaux.

Dona Cruz, agenouillée, priait. Dans l'ombre, on voyait trois hommes armés. Huit heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on entendit de loin le glas de la Sainte- Chapelle qui annonçait le départ du condamné.

La princesse sentit son cœur se briser. Elle regarda Aurore, plus blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un sourire aux lèvres.

– Voici l'heure, ma mère, dit-elle.

La princesse la baisa au front.

– Il faut nous quitter, murmura-t-elle, je le sais, mais il me semblait qu tu étais en sûreté tant que ta main restait dans la mienne.

– Madame, fit dona Cruz, nous veillerons sur elle. M. le marquis de Chaverny a promis de mourir en la défendant !

– As pas pur ! murmura l'un des trois hommes, la pécaïré elle ne fait même pas mention de nous, mon bon ! La princesse au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au groupe formé par Chaverny, Cocardasse et Passepoil.

– Sandiéou ! dit le Gascon sans la laisser parler, voici un petit gentilhomme qui est un diable quand il veut; il combattra sous les yeux de sa belle. Nous autres, c'ta couquinasse de Passepoil et moi, nous nous ferons tuer pour Lagardère. C'est entendu, capédédiou ! allez à vos affaires !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable