« Le bossu », Dernière entrevue   

Dernière entrevue

La porte du greffe restait ouverte, et l'on entendait le pas des sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle était déserte. Cette suprême entrevue n'avait pas de témoins.

Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardère, Elle baisa ses mains garrottées, puis elle lui tendit son front si pâle qu'il semblait de marbre, Lagardère appuya ses lèvres contre ce front sans prononcer une parole, Les larmes jaillirent enfin sur les joues d'Aurore, quand ses yeux tombèrent sur sa mère qui pleurait à l'écart.

– Henri ! Henri ! dit-elle, c'était donc ainsi que nous devions nous revoir ! Lagardère la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense affection qui avait fait sa vie pendant des années, eût voulu se concentrer dans ces derniers regards.

– Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais votre voix n'est arrivée si douce jusqu'au fond de mon cœur. Merci d'être venue ! Les heures de ma captivité n'ont pas été bien longues; vous les avez remplies et votre cher souvenir a veillé près de moi.

Merci d'être venue, merci, mon ange bien-aimé ! Merci, madame, reprit-il en se tournant vers la princesse, à vous surtout, merci ! Vous auriez pu me refuser cette dernière joie.

– Vous refuser ! s'écria Aurore impétueusement.

Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front penché de la mère. Il devina.

– Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas être ainsi, Aurore; voici le premier reproche que ma bouche et mon cœur laissent échapper contre vous. Vous avez ordonné, je vois cela, et votre mère obéissante est venue. Ne répondez pas, Aurore, interrompit-il, le temps passe, et je ne vous donnerai plus beaucoup de leçons. Aimez votre mère; obéissez à votre mère. Aujourd'hui, vous avez l'excuse du désespoir; mais demain…

– Demain, Henri, prononça résolument la jeune fille, si vous mourez, je serai morte ! Lagardère recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression sévère.

– J'avais une consolation, dit-il, presque une joie : c'était de me dire en quittant ce monde : « Je laisse derrière moi mon œuvre, et là-haut la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille et sa femme heureuses par moi.

» – Heureuse ! répéta Aurore; heureuse sans vous ! Elle eut un rire plein d'égarement.

– Mais je me trompais, reprit Lagardère; cette consolation, je ne l'ai pas; cette joie, vous me l'arrachez !

J'ai travaillé vingt ans pour voir mon œuvre brisée à la dernière heure, Cette entrevue a suffisamment duré.

Adieu, Mademoiselle de Nevers ! La princesse s'était approchée doucement. Elle fit comme Aurore; elle baisa les mains liées du prisonnier.

– Et c'est vous ! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause ! Elle reçut dans ses bras Aurore défaillante.

– Oh ! ne la brisez pas ! reprit-elle : c'est moi, c'est ma jalousie, c'est mon orgueil…

– Ma mère ! ma mère ! s'écria Aurore, vous me déchirez le cœur ! Elles s'affaissèrent toutes deux sur le large siège, Lagardère restait debout devant elles.

– Votre mère se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame. Votre orgueil et votre jalousie, c'était de l'amour. Vous êtes la veuve de Nevers; qui donc l'a oublié un instant, si ce n'est moi ? Il y a un coupable, il n'y a qu'un coupable, c'est moi ! Son noble visage exprimait une émotion douloureuse et grave.

– Écoutez ceci, Aurore, reprit-il. Mon crime ne fut vue d'un instant, et il avait pour excuse le rêve insensé, le rêve radieux et mile fois adoré qui me montrait ouvertes les portes du paradis. Mais mon crime fut grand, assez grand pour effacer mon dévouement de vingt années. Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille à la mère ! La princesse baissa les yeux, Aurore cacha sa tête dans son sein.

– Dieu m'a puni, s'écria Lagardère. Dieu est juste; je vais mourir.

– Mais n'y a-t-il donc aucun recours ? s'écria la princesse qui sentait sa fille faiblir dans ses bras.

– Mourir, continua Lagardère, au moment où ma vie si longtemps éprouvée, allait s'épanouir comme une fleur.

J'ai mal fait : aussi, le châtiment est cruel. Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une bonne action par une faute; je me disais cela dans ma prison.

Quel droit avais-je de me défier de vous, madame ?

J'aurais dû vous l'amener, joyeuse et souriante, par la grande porte de votre hôtel; j'aurais dû vous laisser l'embrasser à votre aise. Puis elle vous aurait dit : « Il m'aime, il est aimé ! » Et moi je serais tombé à vos genoux, en vous priant de nous bénir tous deux.

Il se mit lentement à genoux. Aurore fit comme lui.

– Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame, acheva Lagardère.

La princesse hésitait, non point à bénir, mais à répondre.

– Vous l'auriez fait, ma mère, dit tout bas Aurore, comme vous allez le faire à cette heure d'agonie, Ils s'inclinèrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues baignées de larmes, s'écria : – Seigneur, mon Dieu, faites un miracle ! Puis, rapprochant leurs têtes, qui se touchèrent, elle les baisa en disant !

– Mes enfants ! mes enfants ! Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mère.

– Nous sommes fiancés deux fois, Aurore, dit Lagardère, Merci, madame, merci, ma mère ! Je ne croyais pas qu'on pût verser ici des larmes de joie ! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage changeait d'expression tout à coup, nous allons nous séparer, Aurore.

Celle-ci devint pâle comme une morte. Elle avait presque oublié.

– Non pas pour toujours, ajouta Lagardère en souriant; nous nous reverrons une fois pour le moins. Mais il faut vous éloigner, Aurore; j'ai à parler à votre mère.

Mlle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son cœur, et gagna l'embrasure d'une croisée.

– Madame, dit le prisonnier à la princesse de Gonzague, quand Aurore se fut retirée à l'écart pour les laisser seuls, à chaque instant cette porte peut s'ouvrir, et j'ai encore plusieurs choses à vous dire. Je vous crois sincère ! vous m'avez pardonné; mais consentiriez-vous à exaucer la prière d'un mourant ?

– Que vous viviez ou que vous mouriez, monsieur, répondit la princesse, et vous vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela, je vous jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien; rien, répéta-t-elle après un silence de réflexion; je cherchais s'il y avait au monde une chose que je pusse vous refuser : il n'y en a pas !

– Écoutez-moi donc, et que Dieu vous récompense par l'amour de votre chère enfant ! Je suis condamné à mort, je le sais, bien qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence. Il n'y a pas d'exemple qu'on ait appelé des souveraines sentences de la chambre ardente. Je me trompe, il y a un exemple : sous le feu roi, le comte de Bossut, condamné pour l'empoisonnement de l'électeur de Hesse, eut la vie sauve parce que l'Italien Grimaldi, déjà condamné pour d'autres crimes, écrivit à Mme de Maintenon et se déclara coupable, Mais notre vrai coupable à nous ne fera point pareil aveu, et ce n'est point, du reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir.

– S'il restait cependant un espoir… dit Mme de Gonzague.

– Il ne reste pas d'espoir, Il est trois heures après midi, la nuit tombe à sept heures, Vers la brume, une escorte viendra me prendre ici pour me conduire à la Bastille. A huit heures, je serai rendu au préau des exécutions.

– Je vous comprends ! s'écria la princesse. Durant le trajet, si nous avions des amis.

Lagardère secoua la tête, et souriant tristement : – Non, madame, répliqua-t-il, vous ne me comprenez point. Je m'expliquerai clairement, car je n'espère point être deviné. Entre la maison du Châtelet, d'où je vais partir et le préau de la Bastille, but de mon dernier voyage, il y aura une station : au cimetière de Saint-Magloire.

– Au cimetière de Saint-Magloire ! répéta la princesse tremblante.

– Ne faut-il pas, dit Lagardère dont le sourire eut une nuance d'amertume, ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au tombeau de la victime ?

– Vous, Henri ! s'écria Mme de Gonzague avec éclat; vous, le défenseur de Nevers ! vous, notre providence et notre sauveur !

– Ne parlez pas si haut, madame. Devant le tombeau de Nevers, il y aura un billot et une hache. J'aurai le poing droit coupé à l'entrée de la grille.

La princesse se couvrit le visage de ses mains. A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouillée, sanglotait et priait.

– Cela est injuste, n'est-ce pas madame ? Et si obscur que soit mon nom, vous comprenez cette angoisse de ma dernière heure ! laisser un souvenir infâme !

– Mais pourquoi cette inutile cruauté ? demanda la princesse.

– Le président de Ségré a dit, répliqua Lagardère ! « Il ne faut pas qu'on se mette à tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu ! Nous devons faire un exemple. » – Mais ce n'est pas vous, mon Dieu ! Le régent ne souffrira pas…

– Le régent pouvait tout avant la sentence prononcée; maintenant, sauf le cas d'aveu du vrai coupable… Mais ne nous occupons point de cela, je vous en supplie, madame.

Voici ma dernière requête : vous pouvez faire que ma mort soit un cantique d'action de grâces d'un martyr; vous pouvez me réhabiliter aux yeux de tous. Le voulez-vous ?

– Si je le veux ! Vous me le demandez ! Que faut-il faire ?

Lagardère baissa la voix davantage. Malgré cette assurance formelle, sa voix tremblait pendant qu'il poursuivait : – Le perron de l'église est tout près. Si Mlle de Nevers, en costume de mariée, était là, sur le seuil; s'il y avait un prêtre revêtu de ses habits sacerdotaux; si vous étiez là, vous aussi, madame, et que mon escorte gagnée me donnât quelques minutes pour m'agenouiller au pied de l'autel…

La princesse recula. Ses jambes chancelaient.

– Je vous effraye, madame… commença Lagardère.

– Achevez ! achevez ! dit-elle d'une voix saccadée.

– Si le prêtre, continua Lagardère, avec le consentement de Mme la princesse de Gonzague, bénissait l'union du chevalier Henri de Lagardère et de Mlle de Nevers…

– Sur mon salut, interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir, cela sera ! L'oeil de Lagardère eut un éclatant rayonnement, Ses lèvres cherchèrent les mains de la princesse, Mais la princesse ne voulut pas, Aurore, qui s'était retournée au bruit, vit sa mère qui serrait le prisonnier entre ses bras, D'autres le virent aussi, car, à ce moment, la porte du greffe s'ouvrit, livrant passage à l'exempt et aux archers. Mme de Gonzague, sans prêter attention à tout cela, poursuivait avec une sorte d'exaltation enthousiaste : – Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a porté le deuil pendant vingt ans, ait prêté les mains à l'union de sa fille avec le meurtrier de son époux ! C'est bien pensé, Henri, mon fils ! Ne dites plus que je ne vous devine pas ! Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux.

– Oh ! vous me devinez ! murmura-t-il, et vous me faites amèrement regretter la vie ! Je ne croyais perdre qu'un trésor…

– Qui osera dire cela ? continua la princesse. Le prêtre y sera, j'en fais serment : ce sera mon propre confesseur.

L'escorte nous donnera du temps, dussé-je vendre mon écrin, dussé-je livrer aux Lombards l'anneau échangé dans la chapelle de Caylus ! Et, une fois l'union bénie, le prêtre, la mère, l'épousée, suivront le condamné dans les rues de Paris. Et moi je dirai…

– Silence ! madame ! au nom de Dieu ! fit Lagardère; nous ne sommes plus seuls.

L'exempt s'avança, le bâton à la main.

– Monsieur, dit-il, j'ai outrepassé mes pouvoirs, je vous prie de me suivre.

Aurore s'élança pour donner le baiser d'adieu. La princesse dit en se penchant rapidement à l'oreille du prisonnier : – Comptez sur moi ! Mais, en dehors de cela, rien ne peut-il être tenté ?

Lagardère, pensif, se détournait déjà pour rejoindre l'exempt.

– Écoutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas même une chance, mais le tribunal de famille s'assemble à huit heures. Je serai là tout près.

S'il se pouvait faire que je fusse introduit en présence de Son Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal…

La princesse lui serra la main et ne répondit pas. Aurore suivait d'un regard désolé Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et auprès de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit des dominicains. Le cortège disparut par la porte conduisant à la tour Neuve, La princesse saisit la main d'Aurore, et l'entraîna.

– Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore, Dieu ne voudra pas que cette honteuse iniquité s'accomplisse !

Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en remontant dans son carrosse, dit au cocher : – Au Palais-Royal ! au galop ! Au moment où le carrosse partait, un autre équipage, stationnant sous les remparts, se mit aussi en mouvement. Une voix émue sortit de la portière et dit au cocher !

– Si tu n'es pas arrivé cour des Fontaines avant le carrosse de Mme la princesse, je te chasse.

Au fond de ce second équipage, M. de Peyrolles, en habit de rechange et portant sur le visage des traces non équivoques de méchante humeur, s'étendait. Il venait, lui aussi, du greffe du Châtelet, où il avait jeté feu et flamme après avoir passé les deux tiers de la journée au cachot.

Son carrosse gagna celui de la princesse à la croix du Trahoir, et arriva le premier cour des Fontaines. M. de Peyrolles sauta sur le pavé et traversa la loge de maître Le Bréant sans dire gare.

Quand Mme de Gonzague se présenta pour solliciter une audience de M. le régent, elle eut un refus sec et péremptoire. L'idée lui vint d'attendre la sortie ou la rentrée de Son Altesse Royale. Mais la journée s'avançait; il fallait tenir d'abord la promesse faite à Lagardère.

M. le prince de Gonzague était seul dans son cabinet de travail, où nous l'avons vu recevoir pour la première fois la visite de dona Cruz, Son épée nue reposait sur la table couverte de papiers. Il était en train de passer, sans l'aide d'aucun de ses valets de chambre, une de ces cottes de mailles légères qui se peuvent porter sous les habits. Le costume qu'il venait d'ôter pour cela, et qu'il allait endosser de nouveau, était un habit de cour en velours noir sans ornements. Son cordon des ordres pendait à la pomme d'une chaise.

A ce moment où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde étreinte, le ravage des ans, qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant d'heureuse habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur les tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa cuirasse.

– Il est condamné ! se disait-il; le régent a laissé faire cela. Sa paresse de cœur va-t-elle à ce point, ou bien ai-je réellement réussi à le persuader ? J'ai maigri du haut, interrompit-il; ma cotte de mailles est maintenant trop large pour ma poitrine. J'ai grossi du bas; ma cotte de mailles est trop étroite pour ma taille. Est-ce décidément la vieillesse qui vient ?… C'est un être bizarre, reprit-il, un prince pour rire, quinteux, fainéant, poltron. S'il ne prend pas les devants, bien que je sois l'aîné, je crois que je resterai le dernier des trois Philippe ! Il a eu tort avec moi, par la mort Dieu ! il a eu tort ! Quand on a mis le pied sur la tête d'un ennemi, il ne faut pas le retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue. Ennemi ! répéta-t-il. Toutes ces belles amitiés finissent comme cela. Il faut que Damon et Pythias meurent très jeunes, sans cela, ils trouvent bien matière à s'entre égorger quand ils sont devenus raisonnables.

La cotte de mailles était bouclée. Le prince de Gonzague passa sa veste, son cordon de l'ordre et son frac, après quoi il mit lui-même le peigne dans ses cheveux avant de poser sa perruque.

– Et ce nigaud de Peyrolles ! fit-il en haussant les épaules avec dédain. En voilà un qui voudrait bien être à Madrid ou à Milan seulement ! Riche à millions, le drôle ! On est parfois bien heureux de dégorger ses sangsues. C'est une poire pour la soif ! On frappa trois coups légers à la porte de la bibliothèque.

– Entre, dit Gonzague; je t'attends depuis une heure.

M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une nouvelle toilette, se montra sur le seuil.

– Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur, s'écria-t-il tout d'abord, il y a eu cas de force majeure ! je sors de la prison du Châtelet.

Heureusement que les deux coquins, en prenant la dé des champs, ont rempli parfaitement le but de mon ambassade; on ne les a pas vus à la séance, où j'ai témoigné seul, L'affaire est faite, Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tête coupée, Cette nuit, nous dormirons tranquilles.

Comme Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en peu de mots sa mésaventure à la tour Neuve, et la fuite des deux maîtres d'armes en compagnie de Chaverny. A ce nom, le prince fronça le sourcil; mais il n'était plus temps de s'occuper des détails.

Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de Mme la princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Châtelet.

– Je suis arrivé trois secondes avant elles au Palais- Royal, ajouta-t-il; c'était assez. Monseigneur me doit deux actions de 5.250 livres, au cours du jour, que j'ai glissées dans la main de M. de Nanty pour refuser audience à ces dames.

– C'est bien, dit Gonzague. Et le reste ?

– Le reste est fait. Chevaux de poste pour huit heures; mais préparés jusqu'à Bayonne, par courriers.

– C'est bien, répéta Gonzague, qui tira un parchemin de sa poche.

– Qu'est-ce là ? demanda le factotum.

– Mon brevet d'envoyé secret, mission royale, et signature Voyer d'Argenson.

– Il a fait cela de son chef ? murmura Peyrolles étonné.

– Ils me croient plus en faveur que jamais, répondit Gonzague; je me suis arrangé pour cela. Et par le ciel ! interrompit-il, se trompent-ils de beaucoup ? Il faut que je sois bien fort, ami Peyrolles, pour que le régent m'ait laissé libre. Bien fort ! Si la tête de Lagardère tombe, je m'élève à de telles hauteurs que vous pouvez tous d'avance en prendre le vertige. Le régent ne saura comment me payer ses soupçons d'aujourd'hui. Je lui tiendrai rigueur, et, s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardère, cette épée de Damoclès, ne pendra plus sur ma tête, par la mort Dieu ! j'ai en portefeuille ce qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque à vau-l'eau !

Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'était son rôle et son devoir.

– Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive présider le tribunal de famille ?

– Je l'ai déterminée à cela, répondit effrontément Gonzague.

Car il trompait même ses âmes damnées.

– Et dona Cruz, pouvez-vous compter sur elle ?

– Plus que jamais. Elle m'a juré de paraître à la séance.

Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur.

– Si dona Cruz disparaissait tout à coup, murmura-t-il, qu'y faire ?

J'ai des ennemis intéressés à cela. Elle a existé, cette enfant, cela suffit; les membres du tribunal l'ont vue.

– Est-ce que… ? commença le factotum.

– Nous verrons bien des choses ce soir, ami Peyrolles, répondit Gonzague. Mme la princesse aurait pu pénétrer jusque chez le régent sans m'inquiéter le moins du monde.

J'ai les titres, j'ai mieux que cela encore : j'ai ma liberté, après avoir été accusé d'assassinat, accusé implicitement.

J'ai pu manœuvrer pendant tout un jour. Le régent, sans le savoir, a fait de moi un géant. Palsambleu ! l'heure est longue à s'écouler. J'ai hâte.

– Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sûr de triompher ?

Gonzague ne répondit que par un orgueilleux sourire.

– En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de l'arrière-ban ? J'ai rencontré dans votre salon tous nos gens en tenue; en tenue de campagne, parbleu !

– Ils sont là par ordre, répliqua Gonzague.

– Craignez-vous donc une bataille ?

– Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton léger, les plus grands capitaines ne négligent jamais d'assurer leurs derrières. Il peut y avoir un revers de médaille. Ces messieurs sont mon arrière-garde. Ils attendent depuis longtemps ?

– Je ne sais. Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parlé.

– Quel air ont-ils ?

– L'air de chiens battus ou d'écoliers aux arrêts.

– Personne ne manque ?

– Personne, excepté Chaverny.

– Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu étais en prison, il s'est passé ici quelque chose. Si je voulais, tous tant que vous êtes, vous pourriez bien avoir un méchant quart d'heure.

– Si monseigneur daigne m'apprendre… commença le factotum déjà tremblant.

– Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai cela devant tout mon monde.

– Vous plaît-il que je prévienne ces messieurs ? demanda vivement Peyrolles.

Gonzague le regarda en dessous.

– Par la mort Dieu ! grommela-t-il, je ne veux pas te livrer à la tentation, tu te sauverais.

Il sonna. Un domestique parut.

– Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent ! dit-il.

Puis, se tournant vers Peyrolles atterré, il ajouta : – Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur de ton zèle : « Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en enfer ! » Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable