« Le bossu », Condamné à mort   

Condamné à mort

Dora Cruz attendait, debout auprès de la porte, La mère et la fille étaient en face l'une de l'autre. La princesse venait d'ordonner qu'on attelât.

– Aurore, dit-elle, je n'ai pas attendu le conseil de ton amie. C'est pour toi qu'elle a parlé, je ne lui en veux point; mais qu'a-t-elle donc cru, cette jeune fille ? que je prolongeais le sommeil de ton intelligence pour t'empêcher d'agir ? Dona Cruz se rapprocha involontairement.

– Hier, reprit la princesse, j'étais l'ennemie de cet homme. Sais-tu pourquoi ? Il m'avait pris ma fille, et les apparences me criaient : Nevers est tombé sous ses coups.

La taille d'Aurore se redressa, mais ses yeux se baissèrent. Elle devint si pâle, que sa mère fit un pas pour la soutenir. Aurore lui dit !

– Poursuivez, madame, j'écoute. Je vois à votre visage que vous avez déjà reconnu la calomnie.

– J'ai lu tes souvenirs, ma fille, répondit la princesse.

C'est un éloquent plaidoyer. L'homme qui a gardé si pur un cœur de vingt ans sous son toit ne peut être un assassin. L'homme qui m'a rendu ma fille telle que j'espérais à peine la revoir dans mes rêves les plus ambitieux d'amour maternel, doit avoir une conscience sans tache.

– Merci pour lui, ma mère. N'avez-vous pas d'autres preuves que cela ?

– Si fait, j'ai les témoignages d'une digne femme et de son petit fils. Henri de Lagardère.

– Mon mari, ma mère.

– Ton mari, ma fille, prononça la princesse en baissant la voix, n'a pas frappé Philippe de Nevers, il l'a défendu.

Aurore se jeta au cou de sa mère, et, perdant soudain sa froideur, couvrit de baisers son front et ses joues.

– C'est pour lui ! dit Mme de Gonzague en souriant tristement.

– C'est pour toi ! s'écria Aurore en portant les mains de sa mère à ses lèvres; pour toi que je retrouve enfin, mère chérie ! pour toi que j'aime, pour toi qu'il aimera. Et qu'as-tu fait ?

– Le régent, répondit la princesse, a la lettre qui met en lumière l'innocence de Lagardère.

– Merci ! oh ! merci, dit Aurore; mais pourquoi ne le voyons-nous point ?

La princesse fit signe à Flor d'approcher.

– Je te pardonne, petite, fit-elle en la baisant au front; le carrosse est attelé. C'est toi qui vas aller chercher la réponse à la question de ma fille. Pars et reviens bien vite; nous t'attendons.

Dona Cruz s'éloigna en courant.

– Eh bien ! chérie, dit la princesse à Aurore en la conduisant vers le sofa, ai-je assez mortifié cet orgueil de grande dame que tu réprouvais sans le connaître ? Suis-je assez obéissante devant les hauts commandements de mademoiselle de Nevers ?

– Vous êtes bonne, ma mère… commença Aurore, Elles s'asseyaient. Mme de Gonzague l'interrompit.

– Je t'aime, voilà tout, dit-elle; tout à l'heure j'avais peur de toi; maintenant je ne crains rien : j'ai un talisman.

– Quel talisman ? demanda la jeune fille qui souriait.

La princesse la contempla un instant en silence, puis elle répondit : – L'aimer pour que tu m'aimes.

Aurore se jeta dans ses bras.

Dona Cruz, cependant, avait traversé le salon de Mme de Gonzague, et arrivait à l'antichambre lorsqu'un grand bruit vint frapper ses oreilles. On se disputait vivement sur l'escalier. Une voix, qu'elle crut reconnaître, gourmandait les valets et caméristes de Mme de Gonzague.

Ceux-ci, qui semblaient massés en bataillon de l'autre côté de la porte, défendaient l'entrée du sanctuaire.

– Vous êtes ivre ! disaient les laquais, tandis que la voix aiguë des chambrières ajoutait; Vous avez du plâtre plein vos chausses et de la paille dans vos cheveux. Belle tenue pour se présenter chez la princesse !

– Palsambleu, marauds ! s'écria la voix de l'assiégeant, il s'agit bien de plâtre, de paille ou de tenue ! Pour sortir de l'endroit d'où je viens, on n'y regarde pas de si près !

– Vous sortez du cabaret ? dit le chœur des valets.

– Ou du violon ! amendèrent les servantes.

Dona Cruz s'était arrêtée pour écouter.

– Insolente engeance ! reprit la voix. Allez dire à votre maîtresse que son cousin, M. le marquis de Chaverny, demande à l'entretenir sur-le-champ.

– Chaverny ! répéta dona Cruz étonnée.

De l'autre côté de la porte, la valetaille semblait se consulter. On avait fini par reconnaître M. le marquis de Chaverny, malgré son étrange accoutrement et le plâtras qui souillait le velours de ses chausses. Chacun savait que M. de Chaverny était cousin de Gonzague.

Il paraît que le petit marquis trouva la délibération trop longue.

Dona Cruz entendit un bruit de lutte, et le tapage que fait un corps humain en dégringolant à la volée les marches d'un escalier. Puis la porte s'ouvrit brusquement, et le dos du petit marquis portant le superbe frac de M. de Peyrolles, se montra.

– Victoire ! cria-t-il en repoussant le flot des assiégés des deux sexes qui se précipitaient sur lui de nouveau. Du diable si ces coquins n'ont pas été sur le point de me mettre en colère ! Il leur jeta la porte sur le nez et poussa le verrou. En se retournant, il aperçut dona Cruz. Avant que celle-ci pût reculer ou se défendre, il lui saisit les deux mains et les baisa en riant. Ses idées lui venaient comme cela, à ce petit marquis, sans transition. Il ne s'étonnait de rien.

– Bel ange, lui dit-il, tandis que la jeune fille se dégageait, moitié gaie, moitié confuse, j'ai rêvé de vous toute la nuit. Le hasard veut que je sois trop occupé ce matin pour vous faire une déclaration en règle. Aussi, brusquant les préliminaires, je tombe tout d'abord à vos genoux, en vous offrant mon cœur et ma main.

Il s'agenouilla en effet au milieu de l'antichambre. La gitana ne s'attendait guère à cette ouverture. Mais elle n'était pas beaucoup plus embarrassée que M. le marquis.

– Je suis pressée aussi, dit-elle en faisant effort pour garder son sérieux; laissez-moi passer je vous en prie.

Chaverny se releva et l'embrassa franchement, comme Frontin embrasse Lisette au théâtre.

– Vous ferez la plus ravissante marquise du monde ! s'écria-t-il; c'est entendu. Ne croyez pas que j'agisse à la légère. J'ai réfléchi à cela tout le long du chemin.

– Mais mon consentement ? objecta dona Cruz.

– J'y ai songé, Si vous ne consentez pas, je vous enlève, Or çà, ne parlons pas plus longtemps d'une affaire conclue, J'apporte ici de bien importantes nouvelles. Je veux voir Mme de Gonzague.

– Mme de Gonzague est avec sa fille, répliqua dona Cruz; elle ne reçoit pas.

– Sa fille ! s'écria Chaverny; Mlle de Nevers ! ma femme d'hier soir, charmante enfant, vive Dieu ! mais c'est vous que j'aime et que j'épouserai aujourd'hui. Écoutez-moi bien, adorée, je parle sérieusement : puisque Mlle de Nevers est avec sa mère, raison de plus pour que je sois introduit.

– Impossible ! voulut dire la gitana.

– Rien d'impossible aux chevaliers français ! prononça gravement Chaverny.

Il prit dona Cruz dans ses bras, et, tout en lui dérobant, comme on disait alors, une demi-douzaine de baisers, il la mit à l'écart.

– Je ne sais pas le chemin, poursuivit-il; mais le dieu des aventures me guidera. Avez-vous lu les romans de La Calprenède ? Un homme qui porte un message écrit avec du sang sur un chiffon de batiste ne passe-t-il pas partout ?

– Un message, écrit avec du sang ! répéta dona Cruz qui ne riait plus.

Chaverny était déjà dans le salon. La gitana courut après lui : mais elle ne put l'empêcher d'ouvrir la porte de l'oratoire et de pénétrer chez la princesse à l'improviste.

Ici, les manières de Chaverny changèrent un peu. Ces fous savaient leur monde.

– Madame ma noble cousine, dit-il en restant sur le seuil et respectueusement incliné, je n'ai jamais eu l'honneur de mettre mes hommages à vos pieds, et vous ne me connaissez pas. Je suis le marquis de Chaverny, cousin de Nevers par Mlle de Chaneilles, ma mère.

A ce nom de Chaverny, Aurore, effrayée, s'était serrée contre sa mère. Dona Cruz venait de rentrer derrière le marquis.

– Et que venez-vous faire chez moi, monsieur ? demanda la princesse qui se leva courroucée.

– Je viens expier les torts d'un écervelé de ma connaissance, répondit Chaverny en tournant vers Aurore un regard presque suppliant, d'un fou qui porte un peu le même nom que moi. Et, au lieu de faire à Mlle de Nevers des excuses qui ne pourraient être acceptées, j'achète mon pardon en lui apportant un message, Il mit un genou à terre devant Aurore.

– Un message de qui ? demanda la princesse en fronçant le sourcil, Aurore, tremblante et changeant de couleur, avait déjà deviné.

– Un message du chevalier Henri de Lagardère, répondit Chaverny, En même temps, il tira de son sein le mouchoir où Henri avait tracé quelques mots avec son sang. Aurore essaya de se lever; mais elle retomba défaillante sur le sofa.

– Est-ce que ?… commença la princesse en voyant ce lambeau maculé de taches rouges, Chaverny regardait Aurore, que dona Cruz soutenait déjà dans ses bras.

– La missive a une apparence lugubre, dit-il; mais ne vous effrayez point. Quand on n'a ni encre ni papier pour écrire…

– Il vit ! murmura Aurore en poussant un grand soupir, Puis ses beaux yeux pleins de larmes, levés vers le ciel, remercièrent Dieu. Elle prit des mains de Chaverny le mouchoir teint de son sang, et le pressa passionnément contre ses lèvres.

La princesse détourna la tête. Ce devait être la dernière révolte de sa fierté.

Aurore essaya de lire, mais ses pleurs l'aveuglaient, et d'ailleurs le linge avait bu : les caractères étaient presque indéchiffrables.

Mme de Gonzague, dona Cruz et Chaverny voulurent lui venir en aide. Ces larges hiéroglyphes mêlés et fondus furent muets pour eux.

– Je lirai ! dit Aurore en essuyant ses yeux avec le mouchoir même.

Elle s'approcha de la fenêtre et s'agenouilla devant la batiste étendue.

Elle lut, en effet : « A Mme la princesse de Gonzague. Que je voie Aurore encore une fois avant de mourir ! » Aurore resta un moment immobile et glacée. Quand elle se releva dans les bras de sa mère, elle dit à Chaverny : – Où est-il ?

– A la prison du Châtelet.

– Il est donc condamné ?

– Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'il est au secret.

Aurore s'arracha aux étreintes de sa mère.

– Je vais aller à la prison du Châtelet, dit-elle.

– Vous avez près de vous votre mère, ma fille, murmura la princesse dont la voix trouva des accents de reproche; votre mère est désormais pour vous un guide et un soutien.

Votre cœur n'a point parlé; votre cœur eût dit; Ma mère, conduisez-moi à la prison du Châtelet.

– Quoi ! balbutia Aurore, vous consentiriez ?

– L'époux de ma fille est mon fils, répondit la princesse; s'il succombe, je le pleurerai. S'il peut être sauvé, je le sauverai ! Elle marcha la première vers la porte. Aurore la saisit, et baisant ses mains, qu'elle baigna de larmes : – Que Dieu vous récompense, ma mère !

On avait déjeuné copieusement et longuement au grand greffe du Châtelet. M. le marquis de Ségré méritait la réputation qu'il avait de faire bien les choses. C'était un gourmet d'excellent ton, un magistrat à la mode et un parfait gentilhomme.

Les assesseurs, depuis le sieur Berthelot de Labaumelle jusqu'au jeune Husson-Bordesson, auditeur en la grand chambre, qui n'avait que voix consultative, étaient de bons vivants, bien nourris, de bel appétit, et plus à l'aise à table qu'à l'audience.

Il faut leur rendre cette justice, que la seconde séance de la chambre ardente fut beaucoup moins longue que le déjeuner. Des trois témoins que l'on devait entendre, deux avaient, du reste fait défaut : les nommés Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs. Un seul, M. de Peyrolles, avait déposé. Les charges produites par lui étaient si précises et si accablantes que la procédure avait dû être singulièrement simplifiée, Tout était provisoire en ce moment au Châtelet. Les juges n'avaient point leurs aises comme au palais du Parlement. M. le marquis de Ségré n'avait pour vestiaire qu'un cabinet noir attenant au grand greffe et séparé seulement par une cloison du réduit où MM. les conseillers faisaient leur toilette en commun.

C'était fort gênant, et MM. les conseillers étaient mieux traités que cela dans les plus minces présidiaux de province. La salle du grand greffe donnait, par une porte-fenêtre, sur le pont qui reliait la tour de briques, ou tour Neuve, au château, à la hauteur de l'ancien cachot de Chaverny. Les condamnés devaient passer par cette salle pour regagner la prison.

– Quelle heure avez-vous, monsieur de Labaumelle ? demanda le marquis de Ségré à travers sa cloison.

– Deux heures, monsieur le président, répondit le conseiller.

– La baronne doit m'attendre ! La peste soit de ces doubles séances ! Priez M. Husson de voir si ma chaise est à la porte.

Husson-Bordesson descendit les escaliers quatre à quatre. Ainsi fait-on, quand on veut monter, dans les carrières sérieuses.

– Savez-vous, disait cependant Perrin Hacquelin des Maisons de Viefville-en-Forez, que ce témoin, M. de Peyrolles, s'exprime très convenablement. Sans lui, nous aurions dû délibérer jusqu'à trois heures.

– Il est à M. le prince de Gonzague, répondit Labaumelle : M. le prince choisit bien ses gens.

– Qu'ai-je entendu dire ? fit le marquis-président, M. de Gonzague serait en disgrâce ?

– Point, point, répliqua Perrin Hacquelin; M. de Gonzague a eu pour lui tout seul, le matin de ce jour, le petit lever de Son Altesse Royale. C'est une faveur à chaux et à sable.

– Coquin ! maraud ! bélître ! pendard ! s'écria en ce moment le président de Ségré.

C'était sa manière d'accueillir son valet de chambre, lequel le dévalisait en revanche.

– Fais attention, reprit-il, que je vais chez la baronne, et qu'il faut que je sois coiffé à miracle ! Au moment où le valet de chambre allait commencer son office, un huissier entra dans le boudoir commun de MM. les conseillers, et dit : – Peut-on parler à M. le président ?

Le marquis de Ségré entendit au travers de sa cloison, et cria à tue tête : – Je n'y suis pas, corbleu ! Envoyez tous ces gens au diable !

– Ce sont deux dames, reprit l'huissier.

– Des plaideuses ? A la porte ! Comment mises ?

– Toutes deux en noir et voilées.

– Costume de procès perdu. Comment venues ?

– Dans un carrosse aux armes du prince de Gonzague.

– Ah ! diable ! fit M. de Ségré, ce Gonzague n'avait pourtant pas l'air à son aise en témoignant devant la cour.

Mais puisque M. le Régent… Faites attendre… Husson- Bordesson !

– Il est allé voir si la chaise de M. le président est à sa porte.

– Jamais là quand on a besoin de lui ! grommela M. le marquis reconnaissant; ne parviendra pas, ce bêta-là ! Puis, élevant la voix : – Vous êtes habillé, monsieur de Labaumelle ? Faites-moi le plaisir d'aller tenir compagnie à ces deux dames. Je suis à elles dans un instant.

Berthelot de Labaumelle, qui était en bras de chemise, endossa un vaste frac de velours noir, souffleta sa perruque, et se rendit à la corvée. M. le marquis de Ségré dit à son valet de chambre : – Tu sais, si la baronne ne me trouve pas bien coiffé, je te chasse ! Mes gants. Un carrosse aux armes de Gonzague ! Qui peuvent être ces pimbêches ? Mon chapeau, ma canne ! Pourquoi ce pli à mon jabot, coquin digne de la roue ? Tu m'auras un bouquet pour Mme la baronne. Précède-moi, maroufle !

M. le marquis traversa le cabinet de toilette pour cinq, et répondit par un signe de tête au salut respectueux de ses conseillers. Puis il fit son entrée dans la salle du greffe en vrai petit-maître du palais. Ce fut peine perdue. Les deux dames qui l'attendaient en compagnie de M. de Labaumelle, muet comme un poisson et plus droit qu'un piquet, ne remarquèrent nullement les grâces de sa tournure. M. de Ségré ne connaissait point ces dames, Tout ce qu'il put se dire, c'est que ce n'étaient point des demoiselles d'Opéra, comme celles que M. de Gonzague patronnait d'ordinaire.

– A qui ai-je l'honneur de parler, belles dames ? demanda-t-il en pirouettant et en jouant de son mieux au gentilhomme d'épée.

Labaumelle, délivré, regagna le vestiaire.

– Monsieur le président, répondit la plus grande des deux femmes voilées, je suis la veuve de Philippe de Lorraine, duc de Nevers.

– Hein ? fit Ségré; mais la veuve de Nevers a épousé le prince de Gonzague, ce me semble ?

– Je suis la princesse de Gonzague, répondit-elle avec une sorte de répugnance.

Le président fit trois ou quatre saluts de cour et se précipita vers l'antichambre.

– Des fauteuils, coquins ! s'écria-t-il; je vois bien qu'il faudra que je vous chasse tous, un jour ou l'autre ! Son accent terrible mit en branle les huissiers, les garçons de chambre, les massiers, les commis-greffiers, les expéditionnaires, et généralement tous les rats du palais qui moisissaient dans les cellules voisines.

On apporta en tumulte une douzaine de fauteuils.

– Point n'est besoin, monsieur le président, dit la princesse, qui resta debout. Nous venons, ma fille et moi…

– Ah ! peste ! interrompit M. de Ségré en s'inclinant; un bouton de lis ! je ne savais pas que M. le prince de Gonzague…

– Mlle de Nevers ! prononça gravement la princesse.

Le président fit des yeux en coulisse, et salua.

– Nous venons, poursuivit la princesse, apporter à la justice des renseignements…

– Permettez-moi de vous dire que je devine, belle dame, interrompit encore le marquis; notre profession aiguise et subtilise l'esprit, si l'on peut ainsi s'exprimer, d'une façon assez remarquable. Nous étonnons beaucoup de gens. Sur un mot, nous voyons la phrase; sur la phrase, le livre. Je devine que vous venez apporter des preuves nouvelles de la culpabilité de ce misérable…

– Monsieur ! firent en même temps la princesse et Aurore.

– Superflu ! Superflu ! dit M. de Ségré, qui mit une grâce précieuse à chiffonner son jabot; la chose est faite. Le malheureux n'assassinera plus personne !

– N'avez-vous donc rien reçu de Son Altesse Royale ? demanda la princesse d'une voix sourde.

Aurore, prête à défaillir, s'appuya sur elle.

– Rien absolument, madame la princesse, répondit le marquis; mais il n'était pas besoin. La chose est faite, elle est bien faite. Voilà déjà une demi-heure que l'arrêt est rendu.

– Et vous n'avez rien reçu du régent ? répéta la princesse, qui était comme attérrée.

Elle sentait Aurore trembler et frémir à son côté.

– Que vouliez-vous de plus ? s'écria M. de Ségré, qu'il fût roué vif en place de Grève ? Son Altesse Royale n'aime pas ce genre d'exécution, sauf les cas où il faut faire exemple pour la banque.

– Est-il donc condamné à mort ? balbutia Aurore.

– Et à quoi donc, charmante enfant ? Vouliez-vous qu'on le mit au pain sec et à l'eau ?

Mlle de Nevers se laissa choir sur un fauteuil.

– Qu'a donc ce mignon trésor ? demanda le marquis.

Madame, les jeunes filles n'aiment point entendre parler de ces choses. Mais j'espère que vous m'excuserez; Mme la baronne m'attend, et je me sauve.

Bien enchanté d'avoir pu vous fournir personnellement des détails.

Veuillez dire, je vous prie, à M. le prince de Gonzague, que tout est achevé irrévocablement. La sentence est sans appel, et ce soir même…

Belle dame, je vous baise les mains du meilleur de mon cœur. Assurez bien M. de Gonzague qu'en toute occasion il peut compter sur son serviteur zélé.

Il salua, pirouetta, et gagna la porte en flageolant sur ses jambes, comme c'était alors de bon ton. En descendant l'escalier, il se disait : – Voici un pas de fait vers la présidence à mortier. Cette princesse de Gonzague est à moi, pieds et poings liés.

La princesse restait là, l'oeil fixé sur la porte par où Ségré avait disparu. Quant à Aurore, vous eussiez dit que la foudre l'avait frappée.

Elle était assise sur le fauteuil, le corps droit et roide, l'oeil sans regard.

Il n'y avait personne dans la salle du greffe. La mère et la fille ne songeaient ni à se parler ni à s'informer. Elles étaient littéralement changées en statues. Tout à coup Aurore étendit le bras vers la porte par où le président s'était éloigné. Cette porte conduisait au tribunal et à la sortie des magistrats.

– Le voilà ! dit-elle d'une voix qui ne semblait plus appartenir à une créature vivante; il vient, je reconnais son pas.

La princesse prêta l'oreille et n'entendit rien. Elle regarda Mlle de Nevers, qui répéta : – Il vient, je le sens. Oh ! que je voudrais mourir avant lui ! Quelques secondes se passèrent, puis la porte s'ouvrit en effet, Des gardes entrèrent, Le chevalier Henri de Lagardère était au milieu d'eux, la tête nue, les mains liées sur l'estomac. A quelques pas de lui venait un dominicain qui portait une croix, Des larmes jaillirent sur les joues de la princesse; Aurore garda les yeux secs et ne bougea pas.

Lagardère s'arrêta près du seuil à la vue des deux femmes.

Il eut un sourire mélancolique, et fit un signe de tête comme pour rendre grâces.

– Un mot seulement, monsieur, dit-il à l'exempt qui l'accompagnait.

– Nos ordres sont rigoureux, répondit celui-ci.

– Je suis la princesse de Gonzague, monsieur ! s'écria la pauvre mère s'élançant vers l'exempt, la cousine de Son Altesse Royale; ne nous refusez pas cela ! L'exempt la regarda avec étonnement.

Puis il se retourna vers le condamné, et lui dit : – Pour ne rien refuser à un homme qui va mourir, faites vite.

Il s'inclina devant la princesse, et passa dans la chambre voisine, suivi des archers et du prêtre dominicain.

Lagardère s'avança lentement vers Aurore.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable