« Le bossu », Trois étages de cachots   

Trois étages de cachots

L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutables dans les vingt-quatre heures. La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire désignée par Louis XIV, au temps des empoisonnements.

Sous la Régence, le nom resta, mais les attributions varièrent.

Plusieurs sections du parlement de Paris reçurent le titre de chambre ardente et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était plus à l'hérésie ni aux poisons, la fièvre était aux finances. Sous la Régence, les chambres ardentes furent donc financières. On ne doit voir en elles que de véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les bordereaux des agents du trésor. Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambres du visa.

Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient lieu au grand Châtelet, pendant les travaux que Le Blanc fit faire au palais du parlement et à la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionnait pour la première fois en 1716, lors du procès de Longuefort, porta plusieurs condamnations célèbres : une entre autres, contre l'intendant Le SauInois de Sancerre, accusé d'avoir falsifié le sceau. En 1717, elle était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre. Les conseillers étaient les sieurs Berthelot de Labeaumelle, Hardouin, Hacquelin- Desmaisons, Montespel de Graylnac et Husson- Bordesson, auditeur. Le président était M. le marquis de Ségré. Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain, et même par assignation d'heure à heure. Ses membres ne devaient pas quitter Paris.

La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son Altesse Royale le duc d'Orléans.

L'assignation portait que la séance ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre aux juges le nom de l'accusé.

A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardère comparut devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait d'un détournement d'enfant et d'un assassinat.

Il y eut des témoins entendus : M. le prince et Mme la princesse de Gonzague. Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habituée pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à une heure de relevée, pour plus ample informé. On devait entendre trois témoins nouveaux : MM. de Peyrolles, Cocardasse et Passepoil.

M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi, la comparution de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en considération : M. de Gonzague avait déclaré que la fille de Nevers subissait de manière ou d'autre l'influence de l'accusé; circonstance aggravante dans un procès de rapt commis sur l'héritière d'un duc et pair ! On avait tout préparé pour conduire Lagardère à la Bastille, quartier des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison voisine de la salle d'audience, afin qu'il restât là sous la main de ses juges.

C'était au troisième étage de la tour Neuve, ainsi nommée parce que M. de Jaucourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis XIV, Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières regardaient le quai. Elle occupait juste moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne, écroulée en 1670, et dont la ruine jeta bas une partie de rempart. On y mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur la Bastille.

C'était une construction fort légère en briques rouges, et dont l'aspect contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient.

Au second étage un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant terrasse au-devant de la grand salle du greffe. Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes, et carrelées comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros verrous des portes, qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y sentait la prison d'État.

En mettant Lagardère sous clef, après la séance suspendue, le geôlier lui déclara qu'il était au secret.

Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier.

Le geôlier prit les trente pistoles et ne donna rien en échange.

Il promit seulement de déposer l'argent au greffe.

Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses réflexions. Il était là, captif, paralysé, impuissant : son ennemi avait le pouvoir, la faveur avouée du chef de l'État, la fortune et la liberté.

La séance de nuit avait duré deux heures à peu près. Elle avait eu lieu tout de suite après le petit souper de la Folie- Gonzague. Il faisait jour déjà quand Lagardère entra dans sa cellule. Il avait été de garde au Châtelet plus d'une fois jadis avant d'entrer dans les chevau-légers du corps. Il connaissait les êtres. Au-dessous de sa cellule, deux autres cachots devaient se trouver.

D'un regard, il embrassa son pauvre domaine : un billot, une cruche, un pain, une botte de paille. On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un et se piqua le bras à l'aide de l'arbillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de mouchoir servit de papier, un brin de paille fit office de plume. Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement, mais enfin on écrit. Lagardère traça ainsi quelques mots; puis, toujours à l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule.

Il ne s'était pas trompé. Deux cachots étaient au-dessous du sien.

Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait comme un bienheureux. Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchés sur leur paille, philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance du temps que sur la versatilité de la fortune.

Ils n'avaient pour toute provende qu'un morceau de pain sec, eux qui avaient soupé la veille avec le prince.

Cocardasse junior passait encore de temps en temps sa langue sur ses lèvres, au souvenir de l'excellent vin qu'il avait bu. Quant à frère Passepoil, il n'avait qu'à fermer les yeux pour voir passer comme en un rêve le nez retroussé de Mlle Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona Cruz, les beaux cheveux de la Fleury et l'agaçant sourire de Cidalise. S'il avait bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet, désertant aussitôt la foi de ses pères, il se serait fait musulman, Ses passions l'auraient conduit là. Et pourtant il avait des qualités.

Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement.

Il était vautré sur sa paille, les habits en désordre, la chevelure ébouriffée. Il s'agitait comme un beau diable.

– Encore un coup, bossu, disait-il, et ne triche pas ! Tu fais semblant de boire, coquin ! je vois le vin qui coule sur ton jabot.

Palsambleu ! reprenait-il, Oriol n'avait pas assez d'une tête joufflue et insipide ? Je lui en trouve deux, trois, cinq, sept, comme à l'Hydre de Leme ! Allons, bossu, qu'on apporte deux tonnes, toutes deux bien pleines ! tu boiras l'une, et moi l'autre, éponge que tu es ! Mais, vive Dieu !

retirez cette femme qui s'assied sur ma poitrine, elle est lourde.

Est-ce ma femme ! Je dois être marié…

Ses traits exprimèrent un mécontentement subit.

– C'est dona Cruz, je la reconnais bien. Cachez-moi ! Je ne veux pas que dona Cruz me voie en cet état; reprenez vos cinquante mille écus, je veux épouser dona Cruz.

Et il se démenait. Tantôt le cauchemar le prenait à la gorge avec ce rire idiot et béat de l'ivresse. Il n'avait garde d'entendre le bruit léger qui se faisait au-dessus de sa tête; il eût fallu du canon pour l'éveiller.

Le bruit allait cependant assez bien. Le plafond était mince. Au bout de quelques minutes, des gravois commencèrent à tomber. Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le visage, comme on fait pour chasser un insecte importun.

– Voilà des mouches endiablées ! se disait-il.

Un plâtras un peu plus gros lui tomba sur la joue.

– Mort-diable ! fit-il, bossu de malheur, t'émancipes-tu déjà jusqu'à me jeter des mies ? Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que tu te familiarises.

Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le morceau de plâtre qui tomba du trou vint le frapper au front.

– Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux ? s'écria-t-il avec colère. Holà ! Navailles ! prends le bossu par les pieds. Nous allons le baigner dans la mare…

Le trou s'élargissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel.

– Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez répondre à un compagnon d'infortune ! Êtes-vous au secret, vous aussi ? ne vient-il personne vous voir du dehors ?

Chaverny dormait toujours; mais son sommeil était moins profond.

Encore une demi-douzaine de plâtras sur la figure et il allait s'éveiller.

Il entendit la voix dans son rêve.

– Morbleu ! fit-il répondant à je ne sais quoi, ce n'est pas une fille qu'on puisse aimer à la légère. Elle n'était point complice de cette comédie de l'hôtel de Gonzague, et, au pavillon, mon coquin de cousin lui avait fait accroire qu'elle était avec de nobles dames, Il ajouta d'un ton grave et important : – Je vous réponds de sa vertu; elle fera la plus délicieuse marquise de l'univers !

– Holà ! fit d'en haut la voix de Lagardère, n'avez-vous pas entendu ?

Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil.

– Il y a quelqu'un, pourtant ! dit la voix d'en haut; j'aperçois un objet qui remue.

Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche de Chaverny, qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mâchoire à deux mains.

– Misérable ! fit-il, un soufflet ! à moi ! Puis le fantôme, que sans doute il voyait, disparut. Son regard hébété fit le tour de la cellule.

– Ah çà ! murmura-t-il en se frottant les yeux, je ne pourrai donc pas m'éveiller ! Je rêve, c'est évident !

La voix d'en haut reprit en ce moment : – Avez-vous reçu le paquet ?

– Bon ! fit Chaverny; le bossu est caché ici quelque part, le drôle m'aura joué quelque méchant tour. Mais quelle diable de tournure a cette chambre !…

Il leva la tête en l'air et cria de toute sa force : – Je vois ton trou, maudit bossu ! je te revaudrai cela. Va dire qu'on vienne m'ouvrir.

– Je ne vous entends pas, dit la voix, vous êtes trop loin du trou, mais je vous aperçois et je vous reconnais.

Monsieur de Chaverny, quoique vous ayez passé votre vie en compagnie misérable, vous êtes encore un gentilhomme, je le sais. C'est pour cela que je vous ai empêché d'être assassiné cette nuit.

Le petit marquis ouvrait des yeux énormes.

– Ce n'est pourtant pas tout à fait la voix du bossu, pensa-t-il; mais que parle-t-il d'assassinat ? et qui ose donc employer avec moi ce ton protecteur ?

– Je suis le chevalier de Lagardère, dit la voix à cet instant, comme si on eût voulu répondre à la question du petit marquis.

– Ah ! fit celui-ci stupéfait, en voilà un qui peut se vanter d'avoir la vie dure !

– Savez-vous où vous êtes ici ? demanda la voix.

Chaverny secoua énergiquement la tête en signe de négation.

– Vous êtes à la prison du Châtelet, second étage de la tour Neuve.

Chaverny s'élança vers la meurtrière qui éclairait faiblement sa cellule, et ses bras tombèrent le long de son flanc. La voix poursuivit : – Vous avez dû être saisi ce matin à votre hôtel en vertu d'une lettre de cachet…

– Obtenue par mon très cher et très loyal cousin ! grommela le petit marquis, je crois me souvenir de certain dégoût que je montrai hier pour certaines infamies…

– Vous souvenez-vous, demanda la voix, de votre duel au vin de champagne avec le bossu ?

Chaverny fit un signe affirmatif.

– C'était moi qui jouais ce rôle de bossu, reprit la voix.

– Vous ? s'écria le marquis, le chevalier de Lagardère !

Celui-ci n'entendit point et poursuivit : – Quand vous fûtes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire disparaître. Vous le gêniez. Il a peur du reste de loyauté qui est en vous. Mais les deux braves à qui la commission fut confiée sont à moi. Je donnai contre-ordre.

– Merci ! fit Chaverny. Tout cela est un peu incroyable… raison de plus pour y ajouter foi.

– L'objet que je vous ai jeté est un message, continua la voix : j'ai tracé quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang. Avez-vous moyen de faire parvenir cette missive à Mme la princesse de Gonzague ?

Le geste de Chaverny répondit : « Néant. » En même temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un léger chiffon avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqué.

Lagardère avait noué une brique dans le mouchoir.

– C'était donc pour me briser le crâne ! grommela Chaverny; mais je devais avoir le sommeil dur, puisqu'on m'a pu conduire ici à mon insu.

Il défit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche.

– Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix; mais je crois que vous ne demandez pas mieux que de me servir.

Chaverny répondit oui avec sa tête. La voix poursuivit : – Selon toutes les probabilités, je vais être exécuté ce soir. Hâtons nous donc. Si vous n'avez personne à qui confier ce message, faites ce que j'ai fait : percez le plancher de votre prison, et tentons la fortune à l'étage au-dessous.

– Avec quoi avez-vous percé votre trou ? demanda Chaverny.

Lagardère n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'éperon, tout blanc de plâtre, tomba aux pieds du petit marquis, celui-ci se mit aussitôt en besogne, il y allait en vérité de bon cœur, et, à mesure que l'affaissement suite de l'ivresse diminuait, sa tête s'exaltait à la pensée de tout le mal que Gonzague lui avait voulu faire.

– Si nous ne réglons pas nos comptes dès aujourd'hui, se disait-il, ce ne sera pas de ma faute ! Et il travaillait avec fureur, creusant un trou dix fois plus grand qu'il ne fallait pour laisser glisser la missive.

– Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardère à son trou; prenez garde, on va vous entendre ! Chaverny arrachait les briques, le plâtre, les lattes, et mettait ses mains en sang.

– Sandiéou ! disait Cocardasse à l'étage inférieur, quel bal danse-t-on ici dessus ?

– C'est peut-être un malheureux qu'on étrangle et qui se débat, repartit frère Passepoil, qui avait ce matin les idées noires.

– Eh donc ! fit observer le Gascon, si on l'étrangle, il a bien le droit de se débattre. Mais je crois bien que c'est plutôt quelque fou furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer à Bicêtre.

Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd et de la chute d'une partie du plafond.

Le plâtras tombant entre nos deux amis, souleva un épais nuage de poussière.

– Recommandons notre âme à Dieu, fit Passepoil, nous n'avons pas nos épées, et sans doute on vient nous faire un mauvais parti.

– Bagasse ! répliqua la Gascon; ils viendraient par la porte. Té ! vé ! voilà quelqu'un !

– Ohé ! fit le petit marquis, dont la tête tout entière se montrait au large trou du plafond.

Cocardasse et Passepoil levèrent les yeux en même temps.

– Vous êtes deux là-dedans ? demanda Chaverny.

– Comme vous voyez, monsieur le marquis, répliqua Cocardasse; mais tron de l'air, pourquoi tout ce dégât ?

– Mettez votre paille sous le trou, que je saute.

– Nenni donc ! Nous sommes assez de deux.

– Et le geôlier n'a pas l'air d'un garçon à bien prendre la plaisanterie, ajouta frère Passepoil.

Chaverny, cependant, élargissait son trou prestement.

– As pas pur ! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donné des prisons comme cela !

– C'est bâti en boue et en crachat ! ajouta Passepoil avec-mépris.

– La paille ! la paille ! cria Chaverny impatient.

Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne idée de prononcer le nom de Lagardère. Aussitôt la paille entassée s'éleva au centre du cachot.

– Est-ce que la couquinasse il est avec vous ? demanda Cocardasse.

– Avez-vous de ses nouvelles ? fit Passepoil.

Chaverny, au lieu de répondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il était fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, pressées qu'elles étaient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait pour glisser des efforts furieux. Cocardasse se mit à rire en voyant ces deux jambes qui gigotaient avec rage. Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille à la porte donnant sur le corridor. Le corps de Chaverny passait cependant petit à petit.

– Viens çà, pétiou ! dit Cocardasse; il va tomber… c'est encore assez haut pour qu'il se rompe les côtes.

Frère Passepoil mesura de l'oeil la distance qu'il y avait du plancher au plafond.

– C'est assez haut, répliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas !

– Bah ! fit Cocardasse, il est si mièvre !

– Tant que tu voudras; mais une chute de douze à quinze pieds…

– As pas pur, ma caillou ! il vient de la part du Petit Parisien. En place ! Passepoil ne se fit pas prier davantage.

Cocardasse et lui unirent leurs bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitôt après, un second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermèrent les yeux, et s'embrassèrent bien malgré eux par la traction soudaine que la chute du petit marquis exerça sur leurs bras tendus. Tous trois roulèrent sur le carreau, aveuglés par le déluge de plâtre qui tomba derrière Chaverny.

Chaverny fut le premier relevé. Il se secoua et se mit à rire.

– Vous êtes deux bons enfants, dit-il; la première fois que je vous ai vus je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence, ne vous fâchez pas. Forçons plutôt la porte, à trois que nous sommes; tombons sur les guichetiers et prenons la clef des champs.

– Passepoil ! fit le Gascon.

– Cocardasse ! répondit le Normand.

– Trouves-tu que j'ai l'air d'un gibier de potence ?

– Et moi donc, murmura Passepoil, qui regarda le nouveau venu de travers; c'est la première fois que pareille avanie…

– As pas pur ! interrompit Cocardasse, le pécaïré nous rendra raison quand nous serons dehors. En attendant, il me plaît, son idée aussi. Forçons la porte, vivadiou !

Passepoil les arrêta au moment où ils allaient s'élancer.

– Écoutez, dit-il en inclinant la tête pour prêter l'oreille.

On entendait un bruit de pas dans le corridor. En un tour de main, les plâtras déblayés furent poussés dans un coin, derrière la paille remise à sa place. Une clé grinça bruyamment dans la serrure.

– Où me cacher ? fit Chaverny, qui riait malgré son embarras.

Au-dehors, on tirait de lourds et sonores verrous.

Cocardasse ôta vivement son pourpoint; Passepoil fit de même. Moitié sous la paille, moitié sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien que mal. Les deux prêvots, en bras de chemise se plantèrent en garde en face l'un de l'autre, et feignirent de faire assaut à la main.

– A toi, ma caillou ! cria Cocardasse; une ! deux !… allez !

– Touché ! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement nos rapières, pour passer le temps, La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clés et un gardien, s'effacèrent pour laisser passer un troisième personnage qui avait un brillant costume de cour.

– Ne vous éloignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrière lui.

C'était M. de Peyrolles dans tout l'éclat de sa riche toilette. Nos deux braves le reconnurent du premier coup d'oeil, et continuèrent de faire assaut sans autrement s'occuper de lui.

Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait recompté son trésor. A la vue de tout cet or si bien gagné, de toutes ces actions proprement casées dans les coins de sa cassette, le factotum avait encore eu l'idée de quitter Paris et de se retirer au sein des tranquilles campagnes, pour goûter le bonheur des propriétaires.

L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait : « Pars ! » Mais il ne pouvait y avoir grand danger à rester vingt-quatre heures de plus. Ce sophisme perdra éternellement les avides : c'est si court, vingt quatre heures !

Ils ne songent pas qu'il y a là-dedans 1440 minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en faut à un coquin pour rendre l'âme.

– Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard que la porte restait entrebâillée.

– Adiou, mon bon ! répliqua Cocardasse en poussant une terrible botte à son ami Passepoil; va bien ? Nous étions en train de dire, cette bagasse et moi, que, si on nous rendait nos rapières, nous pourrions au moins passer le temps.

– Voilà, ajouta le Normand, qui planta son index dans le creux de l'estomac de son noble ami.

– Et comment vous trouvez-vous ici ? demanda le factotum d'un accent goguenard.

– Pas mal ! pas mal ! répondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en ville ?

– Rien que je sache, mes dignes amis. Comme cela, vous avez grande envie de ravoir vos rapières ?

– L'habitude, fit Cocardasse bonnement : quand je n'ai pas Pétronille il me semble qu'il me manque un membre, oui !

– Et si, en vous rendant vos rapières, on vous ouvrait les portes de céans ?

– Capédédiou, s'écria Cocardasse, voilà qui serait mignon; té ! Passepoil ?

– Que faudrait-il faire pour cela ? demanda ce dernier.

– Peu de chose, mes amis, bien peu de chose. Dire un grand merci à un homme que vous avez toujours pris pour un ennemi, et qui garde un faible pour vous.

– Qui est cet excellent homme, sandiéou ?

– C'est moi-même, mes vieux compagnons. Songez donc ! voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons.

– Vingt-trois ans à la Saint-Michel, dit Passepoil. Ce fut le soir de la fête du saint archange que je vous donnai deux douzaines de plat derrière le Louvre de la part de M. de Maulévrier.

– Passepoil ! s'écria Cocardasse sévèrement, ces fâcheux souvenirs ils ne sont point de mise. J'ai souvent pensé, pour ma part, que ce bon M. de Peyrolles nous chérissait en cachette. Fais-lui des excuses, vivadiou ! et tout de suite, couquin ! Passepoil, obéissant, quitta sa position au milieu de la chambre, et s'avança vers Peyrolles la calotte à la main.

M. de Peyrolles, qui avait l'oeil au guet, aperçut en ce moment la place que les plâtras avaient blanchie sur le carreau. Son regard rebondit naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout pâle. Mais il ne cria point, parce que Passepoil, humble et souriant, était déjà entre lui et la porte. Seulement, il se réfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de garder ses derrières libres. En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et résolus; mais les gardiens étaient dans le corridor et il avait son épée. A l'instant où il s'arrêtait, le dos tourné au tas de paille, la tête souriante de Chaverny se montra, soulevant un peu le pourpoint de Passepoil, qui le cachait.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable