« Le bossu », La chambre à coucher du régent   

La chambre à coucher du régent

Il était huit heures du matin. Le marquis de Cossé, le duc de Brissac, le poète La Fare, et trois dames parmi lesquelles le vieux Le Bréant, concierge de la Cour-aux- Ris, avait cru reconnaître la duchesse de Berri, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Le régent était seul avec l'abbé Dubois dans sa chambre à coucher, et faisait, en présence du futur cardinal, ses apprêts pour se mettre au lit.

On avait soupé au Palais-Royal, comme chez M. le prince de Gonzague : c'était la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'était achevé plus gaiement.

De nos jours, des écrivains très méritants et très sérieux cherchent à réhabiliter la mémoire de ce bon abbé Dubois sous différents prétextes; d'abord, parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal. Mais le pape ne faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait. En second lieu, parce que l'éloquent et vertueux Massillon fut son ami. Cette raison serait mieux sonnante s'il était prouvé que les hommes vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins. Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse à prouver le contraire. Du reste, si l'abbé Dubois était vraiment un petit saint, Dieu lui doit une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyrisé par un tel ensemble de calomnies.

Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout, ce matin, tandis que son valet de chambre l'accommodait, et que Dubois, à demi ivre (du moins en apparence, car il ne faut jurer de rien), lui chantait l'excellence des mœurs anglaises. Le prince aimait beaucoup les Anglais; mais il écoutait peu, et pressait la besogne de son valet de chambre.

– Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prélat, ne me romps pas les oreilles.

– J'irai me coucher tout à l'heure, répliqua l'abbé; mais savez-vous la différence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange ? entre vos escadrilles et leurs flottes ? entre les cabanes de votre Louisiane et les palais de leur Bengale ?

Savez-vous que vos Indes à vous sont un mensonge, et qu'ils ont eux le vrai pays des Mille et une Nuits, la patrie des trésors inépuisables, la terre des parfums, la mer pavée de perles, les montagnes dont le flanc recèle des diamants ?

– Tu es gris, Dubois, mon vénéré précepteur, va te coucher.

– Votre Altesse Royale est sans doute à jeun ? repartit l'abbé en riant; je ne vous dis plus qu'un mot : étudiez l'Angleterre; resserrez les liens.

– Vive Dieu ! s'écria le prince, tu as fait ce qu'il fallait et au-delà pour gagner la pension dont lord Stair te paye fidèlement les arrérages.

Abbé, va te coucher.

Dubois prit son chapeau en grondant, et gagna la porte.

La porte s'ouvrit comme il allait sortir, et un valet annonça M. de Machault.

– A midi, je recevrai M. le lieutenant de police, dit le régent avec une mauvaise humeur; ces gens jouent avec ma santé; ils me tueront.

– M. de Machault, insista le valet, a des communications importantes…

– Je les connais, interrompit le régent; il veut me dire que Cellamare intrigue, que le roi Philippe d'Espagne est de caractère chagrin, qu'Alberoni voudrait être pape, que Mme du Maine voudrait être régente. A midi, ou plutôt à une heure ! je me sens mal à l'aise.

Le valet sortit. Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre.

– Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il, vous pourrez vous moquer de toutes ces méchantes petites intrigues.

– Par la corbleu ! coquin, veux-tu bien t'en aller ! s'écria le régent.

Dubois ne parut point formalisé. Il se dirigea de nouveau vers la porte, et de nouveau la porte s'ouvrit.

– M. le secrétaire d'État Le Blanc, annonça le valet.

– Au diable ! fit Son Altesse Royale, qui mettait son pied nu sur le tabouret pour monter dans son lit.

Le valet ferma la porte à demi; mais il ajouta, collant sa bouche à la fente : – M. le secrétaire d'État a des communications importantes.

– Ils ont tous des communications importantes, fit le régent de France en posant sa tête embéguinée sur l'oreiller garni de Malines; cela les divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine. Ils croient se rendre nécessaires, ils se rendent importuns, voilà tout. A une heure, je recevrai M. Le Blanc, avec M. de Machault, ou plutôt à deux heures. Je sens que je dormirai bien jusque-là.

Le valet sortit. Philippe d'Orléans ferma les yeux.

– L'abbé est-il encore là ? demanda-t-il à son valet de chambre.

– Je m'en vais, je m'en vais, se hâta de répondre Dubois.

– Non, viens çà, abbé. Tu vas m'endormir. N'est-ce pas une chose étrange que je n'aie pas une minute pour me reposer de mes fatigues ?

Pas une minute ! Ils viennent au moment où je me mets au lit. Je meurs à la peine, vois-tu, abbé; mais cela ne les inquiète point.

– Son Altesse Royale, demanda Dubois, veut-elle que je lui fasse la lecture ?

– Non, réflexion faite, va-t'en. Je te charge de m'excuser poliment auprès de ces messieurs. J'ai passé la nuit à travailler. Ma migraine m'a pris, comme toujours, quand j'écris à la lampe.

Il poussa un gros soupir et acheva : – Tout cela me tue, positivement, et le roi va me demander encore à son lever, et M. de Fleury pincera ses lèvres de vieille comtesse.

Mais, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout faire.

Palsambleu ! ce n'est pas un métier de paresseux que de gouverner la France ! Sa tête fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit sa respiration égale et bruyante. Il dormait.

L'abbé Dubois échangea un regard avec le valet de chambre. Ils se prirent à rire tous les deux. Quand le régent était en belle humeur, il appelait l'abbé Dubois maraud. Il y avait du laquais beaucoup dans cette Éminence en herbe.

Dubois sortit. M. de Machault et le ministre Le Blanc étaient encore dans l'antichambre.

– Sur les trois heures, dit l'abbé, Son Altesse Royale vous recevra, mais, si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu'à quatre. On a soupé très tard, et Son Altesse Royale est un peu fatiguée.

L'entrée de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et du secrétaire d'État.

– Cet effronté maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut parti, ne sait pas même jeter un voile sur les faiblesses de son maître !

– C'est comme cela que Son Altesse Royale aime les marauds, répondit Le Blanc. Mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du prince de Gonzague ?

– Je sais ce que m'ont rapporté mes exempts. Deux hommes morts; le cadet de Gironne et le traitant Albret, trois hommes arrêtés : l'ancien chevau-léger du corps Lagardère et deux coupe-jarrets dont le nom importe peu; Mme la princesse pénétrant de force et au nom du roi dans l'antre de son époux; deux jeunes filles… Mais ceci est lettre close, une énigme pour laquelle il faudrait le sphinx.

– Une de ces jeunes filles est assurément l'héritière de Nevers, dit le secrétaire d'État.

– On ne sait pas. L'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par ce Lagardère.

– Le régent a-t-il connaissance de ces événements ? demanda Le Blanc.

– Vous venez d'entendre l'abbé. Le régent a soupé jusqu'à huit heures du matin.

– Quand l'affaire viendra jusqu'à lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'à se bien tenir.

Le lieutenant de police haussa les épaules et répéta : – On ne sait pas ! de deux choses l'une : ou M. de Gonzague a gardé son crédit ou il l'a perdu.

– Cependant, interrompit Le Blanc, Son Altesse Royale s'est montrée impitoyable dans l'affaire du comte de Horn.

– Il s'agissait du crédit de la Banque; la rue Quincampoix réclamait un exemple.

– Ici, nous avons également de hauts intérêts en jeu; la veuve de Nevers…

– Sans doute; mais Gonzague est l'ami du régent depuis vingt cinq ans.

– La Chambre ardente a dû être convoquée cette nuit.

– Pour M. de Lagardère et aux diligences de la princesse de Gonzague.

– Vous penseriez que Son Altesse Royale est déterminée à couvrir le prince ?…

– Je suis déterminé, moi, interrompit péremptoirement M. de Machault, à ne rien penser du tout tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu quelque chose de son crédit. Tout est là.

Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit.

M. le prince de Gonzague parut seul et sans suite. Il y eut de grands baise mains échangés entre ces trois messieurs.

– Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale ? demanda Gonzague.

– On vient de nous refuser la porte, répondirent ensemble Le Blanc et de Machault.

– Alors, s'empressa de dire Gonzague, je suis bien certain qu'elle est fermée pour tout le monde.

– Bréon ! appela le lieutenant de police.

Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit : – Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale.

Gonzague regarda M. de Machault avec défiance. Ce mouvement n'échappa point aux deux magistrats.

– Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers ? demanda le prince.

Dans cette question, il y avait une évidente inquiétude.

Le lieutenant de police et le secrétaire d'État s'inclinèrent en souriant.

– Il y a tout simplement, répondit M. de Machault, que Son Altesse Royale, dont la porte est fermée à ses ministres, ne peut que trouver délassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami.

Bréon revint et dit à haute voix sur le seuil : – Son Altesse Royale consent à recevoir M. le prince de Gonzague.

Une surprise pareille, mais dont les motifs étaient bien différents, se montra sur les visages de nos trois seigneurs.

Gonzague était ému. Il salua les deux magistrats, et suivit Bréon.

– Son Altesse Royale sera toujours le même homme ! gronda Le Blanc avec dépit; le plaisir avant les affaires.

– Du même fait, répliqua M. de Machault, qui avait aux lèvres un sourire goguenard, on peut tirer diverses conséquences.

– Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crédit de ce Gonzague…

– Menace ruine ! interrompit le lieutenant de police.

Le secrétaire d'État leva sur lui un regard étonné.

– A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crédit ne soit à son apogée.

– Expliquez-vous, monsieur mon ami; vous avez de ces subtilités…

– Hier, dit tout simplement M. de Machault, le régent et Gonzague étaient bons amis, et Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus d'une heure.

– Et vous en concluez ?

– Dieu me garde de conclure ! Seulement, depuis la régence du duc d'Orléans, la Chambre ardente ne s'est encore occupée que des chiffres.

Elle a lâché son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon. Mais voici qu'on lui jette en pâture ce M. de Lagardère. C'est un premier pas.

Jusqu'au revoir, monsieur mon ami; je reviendrai sur les trois heures.

Dans le couloir qui séparait l'antichambre de l'appartement du régent, Gonzague n'eut qu'une seconde pour réfléchir. Il l'employa bien. La rencontre de Machault et de Le Blanc modifia profondément son plan de conduite. Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant, Gonzague savait qu'un nuage menaçait son étoile.

Peut-être avait-il craint quelque chose de pire. Le régent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter à ses lèvres, comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission. Le régent avait toujours la tête sur l'oreiller et les yeux demi-clos; mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention.

– Eh bien, Philippe, dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse bonhomie, voilà comme tout se découvre.

Gonzague eut le cœur serré, mais il n'y parut point.

– Tu étais malheureux, et nous n'en savions rien ! continua le régent; c'est au moins un manque de confiance.

– C'est un manque de courage, monseigneur, prononça Gonzague à voix basse.

– Je te comprends; on n'aime pas à montrer à nu les plaies de la famille. La princesse est, on peut le dire, ulcérée.

– Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, quel est le pouvoir de la calomnie.

Le régent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses amis. Un nuage passa sur son front sillonné de rides précoces.

– J'ai été calomnié, répliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probité, dans mes affections de famille, dans tout ce qui est cher à l'homme; mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose que mes amis tâchent de me faire oublier.

– Monseigneur, répondit Gonzague, dont la tête se pencha sur sa poitrine, je vous prie de vouloir me pardonner. La souffrance est égoïste; je pensais à moi, non point à Votre Altesse Royale.

– Je te pardonne, Philippe, je te pardonne à condition que tu me diras tes souffrances.

Gonzague secoua la tête et prononça si bas que le régent put à peine l'entendre : – Nous sommes habitués, vous et moi, monseigneur, à déverser le ridicule sur les choses du cœur. Je n'ai pas le droit de m'en plaindre, je suis complice; mais il est des sentiments…

– Bien, bien, Philippe ! interrompit le régent; tu es amoureux de ta femme, c'est une belle et noble créature !

Nous rions de cela quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres, mais nous rions aussi de Dieu…

– Nous avons tort, monseigneur, interrompit à son tour Gonzague en altérant sa voix; Dieu se venge.

– Comme tu prends cela ! As-tu quelque chose à me dire ?

– Beaucoup de choses, monseigneur. Deux meurtres ont été commis à mon pavillon, cette nuit.

– Le chevalier de Lagardère, je parie ! s'écria Philippe d'Orléans, qui se mit d'un bond sur son séant; tu as eu tort si tu as fait cela, Philippe, sur ma parole ! tu as confirmé des soupçons…

Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronçaient tandis qu'il regardait Gonzague. Celui-ci s'était redressé de toute sa hauteur. Sa tête belle avait une admirable expression de fierté.

– Des soupçons ! répéta-t-il, comme s'il n'eût pu réprimer son premier mouvement de hauteur.

Puis il ajouta d'un accent pénétré : – Monseigneur a donc eu des soupçons contre moi ?

– Eh bien, oui, répliqua le régent après un court silence, j'ai eu des soupçons. Ta présence les éloigne, car tu as le regard d'un homme loyal. Tâche que tes paroles les dissipent : je t'écoute.

– Monseigneur veut-il me faire la grâce de me dire quels sont les soupçons qu'il a eus ?

– Il y en a d'anciens; il y en a de nouveaux.

– Les anciens, d'abord, si monseigneur daigne y consentir.

– La veuve de Nevers était riche, tu étais pauvre; Nevers était notre frère…

– Et je n'aurais pas dû épouser la veuve de Nevers ?

Le régent remit la tête sur le coude et ne répondit point.

– Monseigneur, reprit Gonzague, qui baissa les yeux, je vous l'ai dit, nous avons trop raillé, ces choses du cœur sonnent mal entre nous.

– Que veux-tu dire ? Explique-toi.

– Je veux dire que, s'il est en ma vie une action qui me doive honorer, c'est celle-là. Notre bien-aimé Nevers mourut entre mes bras, vous le savez, je vous l'ai dit. Vous savez aussi que j'étais au château de Caylus pour fléchir l'aveugle entêtement du vieux marquis, acharné contre notre Philippe, qui lui avait pris sa fille. La Chambre ardente, dont je vais vous parler tout à l'heure, m'a déjà entendu comme témoin ce matin.

– Ah ! interrompit le régent. Dis-moi, quel arrêt a rendu la Chambre ardente ? Ce Lagardère n'a donc pas été tué chez toi ?

– Si monseigneur m'avait laissé poursuivre…

– Poursuis, poursuis. Je cherche la vérité, je t'en préviens, rien que la vérité ! Gonzague s'inclina froidement.

– Aussi, répliqua-t-il, je parle à Votre Altesse Royale, non plus comme à mon ami, mais comme à mon juge.

Lagardère n'a pas été tué chez moi cette nuit; c'est Lagardère qui a tué cette nuit, chez moi, le financier Albret et le cadet de Gironne.

– Ah ! fit pour la seconde fois le régent. Et comment ce Lagardère était-il chez toi ?

– Je crois que Mme la princesse pourrait vous le dire, répondit Gonzague.

– Prends garde ! celle-là est une sainte.

– Celle-là déteste son mari, monseigneur ! prononça Gonzague avec force; je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise.

Il put marquer un point, car le régent sourit au lieu de s'irriter.

– Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit-il, j'ai peut- être été un peu dur, mais c'est que vois-tu, il y a scandale.

Tu es un grand seigneur; les scandales qui tombent de haut font du bruit, tant de bruit qu'ils ébranlent le trône. Je sens cela, moi qui m'assieds tout près. Reprenons. Tu prétends que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action, prouve-le.

– Est-ce une bonne action, répliqua Gonzague avec une chaleur admirablement jouée, que d'accomplir le dernier vœu d'un mourant ?

Le régent resta bouche béante à le regarder. Il y eut entre eux un long silence.

– Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe d'Orléans, mentir à moi. Je te crois.

– Monseigneur, repartit Gonzague, vous me traitez de telle sorte, que cette entrevue sera la dernière entre nous deux. Les gens de ma maison ne sont point habitués à entendre, même les princes du sang, leur parler comme vous le faites. Que je purge les accusations portées contre moi, et je dirai adieu pour toujours à l'ami de ma jeunesse, qui m'a repoussé quand j'étais malheureux. Vous me croyez : c'est bien, cela me suffit.

– Philippe, murmura le régent, dont la voix trahissait une sérieuse émotion, justifiez-vous seulement et sur ma parole, vous verrez si je vous aime !

– Alors, fit Gonzague, je suis accusé ?

Comme le duc d'Orléans gardait le silence, il reprit avec cette dignité calme qu'il savait si bien feindre à l'occasion.

– Que monseigneur m'interroge, je lui répondrai.

Le régent se recueillit un instant, et dit : – Vous avez assisté à ce drame sanglant qui eut lieu dans les fossés de Caylus ?

– Oui, monseigneur, repartit Gonzague; j'ai défendu votre ami et le mien au risque de ma vie. C'était mon devoir.

– C'était votre devoir. Et vous reçûtes son dernier soupir ?

– Avec ses dernières paroles, oui, monseigneur.

– Ce qu'il vous demanda, je désire le savoir.

– Mon intention n'était pas de le cacher à Votre Altesse Royale.

Notre malheureux ami me dit, je répète textuellement ses paroles : « Sois l'époux de ma femme, afin d'être le père de ma fille. » La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il proférait ce mensonge impie. Le régent était absorbé dans ses réflexions. Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les traces de l'ivresse s'étaient évanouies.

– Vous avez bien fait de remplir le vœu du mourant, dit-il; c'était votre devoir. Mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt années ?

– J'aime ma femme, répondit le prince sans hésiter; je l'ai déjà dit à monseigneur.

– Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche ?

Gonzague baissa les yeux et parvint à rougir.

– Il eût fallu accuser le père de ma femme, murmura-t-ii.

– Ah ! fit le régent, l'assassin fut M. le marquis de Caylus ?

Gonzague courba la tête et poussa un profond soupir.

Philippe d'Orléans fixait sur lui son regard avide et perçant.

– Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il, que reprochez-vous à Lagardère ?

– Ce qu'on reproche chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est vendu pour commettre un meurtre.

– M. de Caylus avait acheté l'épée de ce Lagardère ?

– Oui, monseigneur, Mais ce rôle subalterne ne dura qu'un jour.

Lagardère l'échangea contre cet autre rôle actif qu'il joue de son chef et obstinément depuis dix-huit années.

Lagardère enleva pour son propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuves de sa naissance.

– Qu'avez-vous donc prétendu hier devant le tribunal de famille ? interrompit le régent.

– Monseigneur, répliqua Gonzague, mettant à dessein de l'amertume dans son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire. Je me croyais au-dessus de ces questions, et c'était mon malheur. On ne peut terrasser que l'ennemi qui se montre; on ne peut réduire à néant que l'accusation qui se produit. L'ennemi se montre, l'accusation se produit : tant mieux ! Vous m'avez forcé déjà d'allumer le flambeau de la vérité dans ces ténèbres que ma piété conjugale se refusait à éclaircir; vous allez me forcer maintenant à vous découvrir le beau côté de ma vie, le côté noble, chrétien, modestement dévoué. J'ai rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment, résolument, et cela pendant près de vingt ans. J'ai vaqué nuit et jour à un travail silencieux pour lequel j'ai risqué bien souvent mon existence; j'ai prodigué ma fortune immense; j'ai fait taire la voix entraînante de mon ambition; j'ai donné ce qui me restait de force et de jeunesse, j'ai donné une part de mon sang…

Le régent fit un geste d'impatience. Gonzague reprit : – Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas ? Écoutez donc mon histoire, monseigneur, vous qui fûtes mon ami, mon frère, comme vous fûtes l'ami et le frère de Nevers.

Écoutez-moi attentivement, impartialement. Je vous choisis pour arbitre, non pas entre Mme la princesse et moi, Dieu m'en garde ! contre elle je ne veux point gagner de procès, non point entre moi et cet aventurier de Lagardère ! je m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la même balance, mais, entre nous deux, monseigneur, entre les deux survivants des trois Philippe, entre vous, duc d'Orléans, régent de France, ayant en main le pouvoir quasi-royal pour venger le père, pour protéger l'enfant, et moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double et sainte mission que mon cœur et mon épée ! Je vous prends pour arbitre, et, quand j'aurai achevé, je vous demanderai, Philippe d'Orléans, si c'est à vous ou à Philippe de Gonzague que Philippe de Nevers applaudit et sourit là-haut aux pieds de Dieu !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable