« Le bossu », La signature du contrat   

La signature du contrat

Mme la princesse de Gonzague avait passé toute la journée précédente dans son appartement; mais de nombreux visiteurs avaient rompu la solitude à laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant d'années. Dès le matin, elle avait écrit plusieurs lettres. Les visiteurs empressés apportaient eux-mêmes leur réponse. C'est ainsi qu'elle reçut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le président de Lamoignon, et le vice-chancelier Voyer d'Argenson. A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardère, ce faux gentilhomme qui lui avait enlevé sa fille. A tous elle raconta son entretien avec ce Lagardère, qui furieux de ne point obtenir l'extravagante récompense qu'il avait rêvée, s'était réfugié derrière d'effrontés démentis.

On était outré contre M. de Lagardère. Il y avait, en vérité, de quoi.

Les plus sages, parmi les conseillers de Mme de Gonzague, furent bien d'avis que la promesse même faite par Lagardère, la promesse de représenter Mlle de Nevers, était une première imposture; mais enfin il était bon de savoir.

Malgré tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le prince de Gonzague, il est certain que la séance de la veille avait laissé contre lui, dans tous les esprits, de fâcheux souvenirs. Il y avait en tout ceci un mystère d'iniquité que nul ne pouvait sonder, mais qui mettait martel en tête à chacun.

Il y a toujours dans le zèle une bonne dose de curiosité.

M. de Bissy avait le premier flairé quelque prodigieux scandale. Le flair s'éveilla peu à peu chez les autres. Et, dès qu'on fut sur la piste du mystère, on se mit en chasse résolument. Tous ces messieurs jurèrent de n'en avoir point le démenti. On conseilla d'abord à Mme la princesse de se rendre au Palais-Royal, afin d'éclairer pleinement la religion de M. le régent.

On lui conseilla surtout de ne point accuser son mari.

Elle monta en litière vers le milieu du jour, et se rendit au Palais Royal, où elle fut immédiatement reçue. Le régent l'attendait. Elle eut une audience d'une longueur inusitée. Elle n'accusa point son mari.

Mais le régent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire dans le tumulte du bal.

Et le régent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur ami, son frère, s'éveillait violemment depuis deux jours, remonta tout naturellement le cours des années et parla de cette lugubre affaire de Caylus, qui, pour lui, n'avait jamais été éclairée.

C'était la première fois qu'il causait ainsi en tête-à-tête avec la veuve de son ami. La princesse n'accusa point son époux; mais, à la fin de l'audience, le régent resta triste et pensif.

Et cependant le régent qui reçut deux fois M. le prince de Gonzague, ce jour et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui. Pour qui connaissait Philippe d'Orléans, ce fait n'avait pas besoin de commentaires.

La défiance était née dans l'esprit du régent.

Au retour de sa visite au Palais-Royal, Mme la princesse de Gonzague trouva sa retraite pleine d'amis. Tous ces gens qui lui avaient conseillé de ne point accuser le prince lui demandèrent ce que le régent avait décidé par rapport au prince.

Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient à son horizon. Il était si puissant et si riche ! et l'histoire de cette nuit, par exemple, racontée le lendemain eût été si aisément démentie ! On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnées; cela était bon du temps de la Brinvilliers; on aurait ri du mariage tragi-comique, et, si quelqu'un eût voulu soutenir qu'Ésope II, dit Jonas, avait mission d'assassiner sa jeune femme, pour le coup on se fût tenu les côtes. Contes à dormir debout ! on n'éventrait plus que les portefeuilles.

L'orage, en effet, ne soufflait point de là. L'orage venait de l'hôtel de Gonzague. Ce long, ce triste drame des dix-huit années de mariage forcé allait avoir peut-être un dénouement. Quelque chose remuait derrière les draperies noires de l'autel où la veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts. Parmi ce deuil sans exemple, un fantôme se dressait. Le crime présent n'aurait point trouvé créance, à cause même de cette foule de témoins, tous complices; mais le crime passé, si profondément qu'on l'ait enfoui, finit presque toujours par briser la planche vermoulue du cercueil.

Mme la princesse de Gonzague répondit à ses illustres conseils que M. le régent s'était enquis des circonstances de son mariage et de ce qui l'avait précédé. Elle ajouta que M. le régent lui avait promis de faire parler ce Lagardère, fallût-il employer la question, On se rejeta sur ce Lagardère, avec le secret espoir que la lumière viendrait par lui; car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardère avait été mêlé à la scène nocturne qui, vingt ans auparavant, avait ouvert cette interminable tragédie. M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les présidents leurs lévriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un cardinal peut promettre en cette circonstance; mais enfin Son Éminence offrit ce qu'elle avait. Il ne restait plus à ce Lagardère qu'à se bien tenir.

Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa maîtresse, qui était seule, et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat annonçait à la princesse que M. de Lagardère avait été assassiné la nuit précédente au sortir du Palais-Royal. La lettre se terminait par ces mots, qui devenaient sacramentels : « N'accusez point votre mari. » Mme la princesse passa le reste de cette soirée dans la fièvre de sa solitude. Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau billet.

Celui-ci était d'une écriture inconnue. Il avait été apporté par deux inconnus, gens de méchante mine et ressemblant assez à des coupe-jarrets. L'un grand et insolent, l'autre doucereux et bas sur ses jambes. Ce billet rappelait à Mme la princesse que le délai de vingt-quatre heures accordé à M. de Lagardère par le régent expirait cette nuit à quatre heures. Il informait Mme la princesse que M. de Lagardère serait à cette heure dans le pavillon qui servait de maison de plaisance à M. de Gonzague, Lagardère chez Gonzague ! Pourquoi ? comment ? Et cette lettre du lieutenant de police qui annonçait sa mort ?

La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit mener rue Pavée-Saint-Antoine, à l'hôtel de Lamoignon. Une heure après, vingt gardes-françaises, commandés par un capitaine et quatre exempts du Châtelet, bivouaquaient dans la cour de l'hôtel de Lamoignon.

Nous n'avons pas oublié que la fête donnée par M. le prince de Gonzague, à sa petite maison derrière Saint- Magloire, avait pour prétexte un mariage : le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue à qui le prince constituait une dot de 50.000 écus. Le fiancé avait accepté, et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir ses raisons pour ne point redouter le refus de l'épousée. Il est donc naturel que M. le prince eût pris d'avance toutes ses mesures pour que rien ne retardât l'union projetée. Le notaire royal, un vrai notaire royal, avait été convoqué.

Bien plus, le prêtre, un vrai prêtre, attendait à la sacristie de Saint-Magloire.

Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. C'était un mariage valable qu'il fallait à M. de Gonzague, un mariage qui donnât droit sur l'épouse à l'époux; de telle sorte que la volonté de l'époux pût rendre indéfini l'exil de l'épouse.

Gonzague avait dit vrai. Il n'aimait pas le sang.

Seulement, quand les autres moyens faisaient défaut, le sang ne forçait jamais Gonzague à reculer.

Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourné.

Tant pis pour Chaverny ! Mais, depuis que le bossu s'était mis en avant, les choses prenaient une physionomie nouvelle et meilleure. Le bossu était évidemment un homme à qui on pouvait tout demander. Gonzague l'avait jugé d'un coup d'oeil. C'était un de ces êtres qui font volontiers payer à l'humanité l'injure de leur propre misère, et qui gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu mit comme un fardeau trop lourd sur leurs épaules.

– La plupart des bossus sont méchants, pensait Gonzague : les bossus se vengent. Les bossus ont souvent le cœur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils sont en ce monde comme en pays ennemi. Les bossus n'ont point de pitié. On n'en eut point pour eux. De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur âme de tant de coups, qu'un calus protecteur se fit autour de leur âme.

Chaverny ne valait rien pour la besogne indiquée.

Chaverny n'était qu'un fou; le vin le faisait franc, généreux et brave. Chaverny eût été capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle après l'avoir battue. Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent, mais un coup mortel. Le bossu était une véritable trouvaille.

Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zèle, Oriol, Albret, Montaubert, Cidalise s'élancèrent vers la galerie, devançant Cocardasse et Passepoil. Ceux-ci se trouvèrent seuls un instant sous le péristyle de marbre.

– Ma caillou, fit le Gascon, la nuit elle ne va pas finir sans qu'il grêle…

– Des horions ! interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes.

– As pas pur ! la main elle me démange ! et toi ?

– Dame ! il y a déjà du temps qu'on n'a dansé, mon noble ami.

Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, ils ouvrirent la porte extérieure et descendirent dans le jardin.

Il n'y avait plus trace de l'embuscade dressée par Gonzague au-devant de la maison. Nos deux braves poussèrent jusqu'à la charmille où M. de Peyrolles avait trouvé, la veille, les cadavres de Saldagne et de Faënza, Personne dans la charmille.

Ce qui leur sembla plus étrange, c'est que la poterne percée sur la ruelle était grande ouverte.

Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardèrent.

– Té ! vé ! ce n'est pourtant pas ce couquin de Parisien qui a fait cela, murmura Cocardasse, puisqu'il est là-haut depuis hier au soir.

– Sait-on ce dont il est capable ! riposta Passepoil.

Ils entendirent comme un bruit confus du côté de l'église.

– Reste là, dit le Gascon, je vais aller y voir.

Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait faction à la poterne. Au bout du jardin était le cimetière de Saint-Magloire, Cocardasse vit le cimetière plein de gardes-françaises.

– Eh donc ! ma caillou, fit-il en revenant, si l'on danse, les violons ils ne manqueront pas ! Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la chambre de Gonzague, où Me Griveau aîné, notaire royal, dormait paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes d'un excellent souper, Je ne sais pas pourquoi notre siècle s'est acharné contre les notaires.

Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris, de mœurs très douces, ayant le mot pour rire en famille, et doués d'une rare sûreté de coup d'oeil au whist. Ils se comportent bien à table; la courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux; ils sont galants avec les vieilles dames riches, et certes peu de Français portent aussi bien qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or. Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera forcé de convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien, et dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement, est une des plus jolies fleurs de notre civilisation.

Me Griveau aîné, notaire-tabellion-garde-notes royal et du Châtelet, avait l'honneur d'être, en outre, un serviteur dévoué de M. le prince de Gonzague. C'était un bel homme de quarante ans, gros, frais, rose, souriant, et qui faisait plaisir à voir. Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous les deux l'entraînèrent au premier étage.

La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement à la Nivelle; ce sont eux qui prêtent force et valeur aux donations entre vifs.

Me Griveau aîné, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces dames et ces messieurs, avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la minute du contrat, préparé d'avance; seulement, le nom de Chaverny était en tête de la minute. Il fallut rectifier cela. Sur l'invitation de M. de Peyrolles, Me Griveau aîné s'assit à une petite table, il tira de sa poche, plume, encre, grattoir, et se mit en besogne.

Gonzague et le gros des convives étaient restés autour du bossu.

– Cela va-t-il être long ? fit celui-ci en s'adressant au notaire.

– Me Griveau, dit le prince en riant, vous comprenez l'impatience bien naturelle de ces jeunes fiancés.

– Je demande cinq minutes, monseigneur, répliqua le notaire.

Ésope II chiffonna son jabot d'une main, et lissa de l'autre d'un air vainqueur les beaux cheveux d'Aurore.

– Juste le temps de séduire une femme ! dit-il.

– Buvons ! s'écria Gonzague, puisque nous avons du loisir. Buvons à l'heureux hyménée ! On décoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaieté semblait vouloir naître tout à fait. L'inquiétude s'était évanouie; tout le monde se sentait de joyeuse humeur.

Dona Cruz emplit elle-même le verre de Gonzague.

– A leur bonheur ! dit-elle en trinquant gaillardement.

– A leur bonheur ! répéta le cercle riant et buvant.

– Or çà ! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poète habile pour composer mon épithalame ?

– Un poète ! un poète ! cria-t-on; on demande un poète !

Me Griveau aîné mit sa plume derrière l'oreille.

– On ne peut pas tout faire à la fois, prononça-t-il d'une voix discrète et douce; quand j'aurai fini le contrat, je rimerai quelques couplets impromptus.

Le bossu le remercia d'un geste noble.

– Poésie du Châtelet, dit Navailles; madrigaux de notaire. Niez donc que ce soit maintenant l'âge d'or !

– Qui songe à nier ? repartit Nocé; les fontaines vont produire du lait d'amande et du vin mousseux.

– C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont naître les roses.

– Puisque les tabellions font des vers ! Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction : – C'est pourtant à propos de mon mariage qu'on dépense tout cet esprit-là ! Mais, se reprit-il, resterons-nous ainsi ?

Fi donc ! la mariée est en négligé. Et moi, palsambleu ! je fais honte ! je ne suis pas coiffé, mes manchettes sont fripées.

– La toilette de la mariée, morbleu ! ajouta le bossu : n'ai-je pas entendu parler d'une corbeille, mesdames ?

Nivelle et Cidalise étaient déjà dans le boudoir voisin.

On les vit bientôt reparaître avec la corbeille. Dona Cruz prit la direction de la toilette.

– Et vite ! dit-elle, la nuit se passe ! Il nous faut le temps de faire le bal !

– Si elles allaient te l'éveiller, bossu ! dit Navailles.

Ésope II avait un miroir d'une main, un peigne de l'autre.

– Chère belle, dit-il à la Desbois au lieu de répondre, un coup par derrière à ma coiffure ! Puis se tournant vers Navailles !

– Elle est à moi, reprit-il, comme vous êtes à M. de Gonzague, mes bons enfants, ou plutôt à votre ambition.

Elle est à moi comme ce cher M. Oriol est à son orgueil, comme cette jolie Nivelle est à son avarice, comme vous êtes tous à votre péché capital mignon ! Ma belle Fleury, refaites mon nœud, s'il vous plaît.

– Voilà ! dit en ce moment Me Griveau aîné; on peut signer.

– Avez-vous écrit les noms des mariés ? demanda Gonzague.

– Je les ignore, répondit le notaire.

– Ton nom, l'ami ? reprit le prince.

– Signez toujours, monseigneur, repartit Ésope II d'un ton léger; signez aussi, messieurs, car j'espère bien que vous me ferez tous cet honneur. J'écrirai mon nom moi-même; c'est un drôle de nom, et qui vous fera rire.

– Au fait, comment diable peut-il s'appeler ? dit Navailles.

– Signez toujours, signez. Monseigneur, j'aimerais vos manchettes pour cadeau de noce.

Gonzague détacha aussitôt ses manchettes de dentelle et les lui jeta à la volée. Puis il s'approcha de la table pour signer. Ces messieurs s'ingéniaient à trouver un nom pour le bossu.

– Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague, vous ne trouveriez jamais. Monsieur de Navailles, vous avez un beau mouchoir brodé ! Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose à sa toilette : une épingle, une boucle, un nœud de ruban. Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir. Ces messieurs cependant, signaient chacun à leur tour. Le nom de Gonzague était en tête.

– Allez voir si ma femme est prête ! dit le bossu à Choisy, qui lui attachait un jabot de Malines.

– La mariée ! voici la mariée ! cria-t-on à ce moment.

Aurore parut sur le seuil du boudoir, en blanc costume de mariée, et portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle était belle admirablement, mais ses traits pâles gardaient cette étrange immobilité qui la faisait ressembler à une charmante statue. Elle était sous le coup du maléfice.

Il y eut à sa vue un long murmure d'admiration. Quand les regards se détournèrent d'elle pour retomber sur le bossu, lui, battait des mains avec transport et répétait !

– Corbleu ! j'ai une belle femme ! A nous deux maintenant, ma charmante; à notre tour de signer.

Il prit sa main des mains de dona Cruz, qui la soutenait.

On s'attendait à quelque marque de répugnance; mais Aurore le suivit avec une docilité parfaite, En se retournant pour gagner la table où Me Griveau aîné avait fait signer tout le monde, le regard d'Ésope II rencontra celui de Cocardasse junior, qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil. Ésope II cligna de l'oeil en touchant son flanc d'un geste rapide, Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'écriant : – Capédédiou ! il manque quelque chose à ta toilette, pécaïré !

– Quoi donc ? quoi donc ? fit-on de toutes parts.

– Quoi donc ? répéta le bossu lui-même bien innocemment.

– As pas pur ! répliqua le Gascon. Depuis quand un gentilhomme se marie-t-il sans épée ?

Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance.

– C'est vrai, c'est vrai ! réparons cet oubli. Une épée au bossu ! il n'est pas encore assez drôle comme cela.

Navailles mesura de l'oeil les rapières, tandis qu'Ésope II faisait des façons et murmurait : – Je ne suis pas habitué, Cela gênerait mes mouvements, Parmi toutes ces épées de parade, il y avait une longue et forte épée de combat : c'était celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne plaisantait jamais. Navailles détacha bon gré mal gré l'épée de ce bon M. de Peyrolles.

– Il n'est pas besoin, il n'est pas besoin ! répétait Ésope II.

On lui ceignit l'épée en jouant. Cocardasse et Passepoil remarquèrent bien qu'en touchant la garde, sa main éprouva un frémissement involontaire et joyeux. Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil à remarquer cela. Quand on lui eut ceint l'épée, le bossu ne protesta plus. C'était chose faite. Mais cette arme qui pendait à son flanc lui donna tout à coup un surcroît de fierté. Il se prit à marcher en se pavanant d'une façon si burlesque, que la gaieté éclata de toutes parts.

On se rua sur lui pour l'embrasser; on le pressa, on le tourna comme une poupée. Il avait un succès fou ! Il se laissait faire bonnement.

Arrivé devant la table, il dit : – Là ! là ! vous me chiffonnez. Ne serrez pas ma femme de si près, je vous prie, et donnez-moi trêve, messieurs mes bons amis, afin que nous puissions régulariser le contrat.

Me Griveau aîné était toujours assis devant la table. Il tenait la plume en arrêt au-dessus de la tête du contrat.

– Vos noms, s'il vous plaît, dit-il, vos prénoms, qualités, lieu de naissance…

Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du notaire tabellion-garde-notes. Celui-ci se retourna pour regarder.

– Avez-vous signé ? demanda le bossu.

– Sans doute, répondit Me Griveau aîné.

– Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu, qui le poussa de côté.

Il s'assit gravement à sa place. Et l'assemblée de rire.

Tout ce que faisait le bossu était désormais matière à hilarité.

– Pourquoi diable veut-il écrire son nom lui-même ? demanda cependant Navailles.

Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague, qui haussait les épaules.

Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquiétude. Gonzague se moquait de lui et l'appelait trembleur.

– Vous allez voir ! répondait cependant le bossu à la question de Navailles.

Il ajouta avec son petit ricanement sec : – Ça va bien vous étonner; vous allez voir, vous allez voir : buvez en attendant.

On suivit son conseil. Les verres s'emplirent. Le bossu commença à remplir les blancs d'une main large et ferme.

– Au diable, l'épée ! fit-il en essayant de la placer dans une position moins gênante.

Nouvel éclat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son harnais de guerre. La grande épée semblait pour lui un instrument de torture.

– Il écrira ! firent les uns.

– Il n'écrira pas ! ripostèrent les autres.

Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'épée du fourreau et la posa toute nue sur la table à côté de lui. On rit encore. Cocardasse serra le bras de Passepoil.

– Sandiéou ! voici l'archet tout prêt ! grommela-t-il.

– Gare aux violons ! murmura frère Passepoil.

L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures.

– Signez, mademoiselle, dit le bossu, qui tendit la plume à Aurore.

Elle hésita : il la regarda.

– Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez ! Aurore se pencha sur le parchemin et signa. On vit dona Cruz, penchée au-dessus de son épaule, faire un vif mouvement de surprise.

– Est-ce fait ? est-ce fait ? demandèrent les curieux.

Le bossu, les contenant d'un geste, prit la plume à son tour et signa.

– C'est fait, dit-il. Venez voir : ça va vous étonner !

Chacun se précipita. Le bossu avait jeté la plume pour prendre négligemment l'épée.

– Attention ! murmura Cocardasse junior.

– On y est ! répondit résolument frère Passepoil.

Gonzague et Peyrolles arrivèrent les premiers. En voyant l'en-tête du contrat, ils reculèrent de trois pas.

– Qu'y a-t-il ? Le nom ? le nom ? criaient ceux qui étaient par derrière.

Le bossu avait promis d'étonner son monde. Il tint parole. On vit en ce moment ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir et l'épée s'affermir dans sa main.

– As pas pur ! grommela Cocardasse; lou couquin faisait bien d'autres tours de désossé dans la cour des Fontaines, quand il était petit ! Le bossu, en se redressant, avait rejeté ses cheveux en arrière, Sur ce corps droit, robuste, élégant, une noble et belle tête rayonnait.

– Venez le lire, ce nom ! dit-il en promenant son regard étincelant sur la foule stupéfaite.

En même temps, le bout de son épée piqua la signature.

Tous les regards suivirent ce mouvement. Une grande clameur faite d'un seul nom emplit la salle.

– Lagardère ! Lagardère !

– Lagardère, répéta celui-ci, Lagardère, qui ne manque jamais au rendez-vous qu'il donne ! Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-être les rangs de ses ennemis en désordre. Mais il ne bougea pas.

Il tenait d'une main Aurore tremblante serrée contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'épée haute. Cocardasse et Passepoil, qui avaient dégainé tous deux, se tenaient debout derrière lui. Gonzague dégaina à son tour. Tous ses affidés l'imitèrent, En somme, ils étaient au moins dix contre un. Dona Cruz voulut se jeter entre les deux camps.

Peyrolles la saisit à bras-le-corps et l'enleva.

– Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs ! prononça le prince, la pâleur aux lèvres et les dents serrées, En avant ! Navailles, Nocé, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargèrent impétueusement.

Lagardère n'avait pas même mis la table entre lui et ses ennemis. Sans lâcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde. Cocardasse et Passepoil l'appuyaient à droite et à gauche.

– Va bien, ma caillou ! fit le Gascon, nous sommes à jeun depuis plus de six mois ! Va bien ! Tron de l'air !

– J'y suis ? cria Lagardère en poussant sa première botte.

Après quelques secondes, les gens de Gonzague reculèrent, Gironne et Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang, Lagardère et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois statues, attendaient le second choc.

– Monsieur de Gonzague, dit Lagardère, vous avez voulu faire une parodie de mariage, Le mariage est bon, il a votre propre signature.

– En avant ! en avant ! cria le prince, qui écumait de fureur.

Cette fois, il s'avançait en tête de ses gens. Cinq heures de nuit sonnèrent à la pendule. Un grand bruit se fit au-dehors, et des coups retentissants furent frappés à la porte extérieure, tandis qu'une voix criait : – Au nom du roi !

C'était un étrange aspect que celui de ce salon où l'orgie laissait partout ses traces. La table était encore couverte de mets et de flacons à demi vides. Les verres renversés çà et là, mettaient de larges taches de vin parmi les sanglantes éclaboussures du combat. Au fond, du côté du cabinet où naguère était la corbeille de mariage, et qui maintenant servait d'asile à Me Griveau aîné plus mort que vif, le groupe composé de Lagardère, d'Aurore et des deux prévôts d'armes se tenait immobile et muet. Au milieu du salon, Gonzague et ses gens arrêtés dans leur élan par ce cri : « Au nom du roi ! » regardaient avec épouvante la porte d'entrée. Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient.

Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir.

Les gens qui frappaient à cette heure de nuit à la porte de M. le prince de Gonzague s'attendaient bien sans doute à ce qu'on ne leur ouvrirait point tout de suite.

C'étaient les gardes-françaises et exempts du Châtelet que nous avons vus successivement dans la cour de l'hôtel de Lamoignon et au cimetière Saint-Magloire. Leurs mesures étaient prises d'avance. Après trois sommations faites coup sur coup, la porte, soulevée, fut jetée hors de ses gonds. Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats. Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os. Était-ce la justice qui venait pour lui ?

– Messieurs, dit-il en remettant l'épée au fourreau, on ne résiste pas aux gens du roi.

Mais il ajouta tout bas : – Jusqu'à voir.

Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et répéta : – Messieurs, au nom du roi ! Puis saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaça pour laisser entrer ses soldats. Les exempts pénétrèrent à leur tour dans le salon.

– Monsieur, que signifie ceci ? demanda Gonzague.

Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le groupe composé de Lagardère et ses deux braves, qui gardaient tous trois l'épée à la main.

– Tudieu ! murmura-t-il; on disait bien que c'était un fier soldat ! Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit aux ordres de la princesse votre femme.

– Et c'est la princesse ma femme… ? commença Gonzague furieux.

Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait à son tour sur le seuil. Elle avait ses vêtements de deuil. A la vue de ces femmes, de ces peintures caractéristiques qui couvraient les lambris, à la vue de ces débris mêlés de débauche et de bataille, la princesse rabattit son voile sur son visage.

– Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant à son mari.

Puis, s'avançant vers Lagardère : – Les vingt-quatre heures sont écoulées, monsieur de Lagardère, reprit-elle; vos juges sont assemblés, rendez votre épée.

– Et cette femme est ma mère ! balbutia Aurore, qui se couvrit le visage de ses mains.

– Messieurs, poursuivit la princesse, qui se tourna vers les gardes, faites votre devoir.

Lagardère jeta son épée aux pieds de Baudon de Boisguiller.

Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononçaient pas une parole. Quand Baudon de Boisguiller montra la porte à Lagardère, celui-ci s'avança vers Mme la princesse de Gonzague en tenant toujours Aurore par la main.

– Madame, dit-il, j'étais en train de donner ma vie pour défendre votre fille.

– Ma fille ! répéta la princesse, dont la voix trembla.

– Il ment ! dit Gonzague.

Lagardère ne releva point cette injure.

– J'avais demandé vingt-quatre heures pour vous rendre Mlle de Nevers, prononça-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tête hautaine dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrième heure a sonné. Voici Mlle de Nevers.

Les deux mains froides de la mère et de la fille se touchèrent. La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant. Une larme vint aux yeux de Lagardère.

– Protégez-la, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son angoisse; aimez-la : elle n'a plus que vous !

Aurore s'arracha des bras de sa mère pour courir à lui. Il la repoussa doucement.

– Adieu, Aurore, reprit-il; nos fiançailles n'auront pas de lendemain. Gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que vous l'étiez devant Dieu depuis hier. Mme la princesse vous pardonnera cette mésalliance contractée avec un mort.

Il baisa une dernière fois la main de la jeune fille, salua profondément la princesse, et gagna la porte en disant : – Conduisez-moi devant mes juges !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable