« Le bossu », Fleurs d’Italie   

Fleurs d’Italie

On entourait de nouveau la table. On avait recommencé à boire.

– Bonne idée ! dit-on à la ronde, marions le bossu au lieu de Chaverny.

– C'est bien plus amusant; le bossu fera un mari superbe !

– Et la figure de Chaverny, quand il se réveillera veuf !

Oriol fraternisait avec Amable Passepoil, sur l'ordre de Mlle Nivelle, qui avait pris ce débutant timide sous sa haute protection. On n'avait plus de ridicules délicatesses : Cocardasse junior trinquait avec tout le monde. Il trouvait cela tout simple et n'en était pas plus fier. Ici, comme partout, Cocardasse junior se comportait avec une dignité au dessus de tout éloge.

– As pas pur ! le gros Oriol, ayant voulu le tutoyer, fut remis sévèrement à sa place.

Le prince de Gonzague et le bossu étaient un peu à l'écart. Le prince considérait toujours le petit homme avec attention, et semblait scruter sa pensée secrète à travers le masque moqueur qui lui couvrait le visage.

– Monseigneur, dit le bossu, quelles garanties vous faut-il ?

– Je veux savoir d'abord, répondit Gonzague, ce que tu as deviné.

– Je n'ai rien deviné, j'étais là. J'ai entendu la parabole de la pêche, l'histoire des fleurs et le panégyrique de l'Italie.

Gonzague suivit de l'oeil son doigt pointu, qui montrait la bergère où les manteaux étaient encore amoncelés.

– C'est juste, murmura-t-il, tu étais là; pourquoi cette comédie ?

– Je voulais savoir et je voulais réfléchir. Ce Chaverny n'était point votre fait.

– C'est vrai, j'avais un faible pour lui.

– La faiblesse est toujours un tort, parce qu'elle fait naître toujours un danger. Ce Chaverny dort maintenant; mais il s'éveillera.

– Savoir ! murmura Gonzague; mais laissons là ce Chaverny. Que dis-tu de la parabole de la pêche ?

– C'est joli, mais trop fort pour vos poltrons.

– Et de l'histoire des fleurs ?

– Gracieux, mais toujours trop fort; ils ont eu peur.

– Je ne parle pas de ces messieurs, dit Gonzague; je les connais mieux que toi.

– Savoir ! interrompit à son tour le bossu.

Gonzague se prit à sourire en le regardant.

– Réponds pour toi-même, continua-t-il.

– Tout ce qui vient d'Italie me plaît, fit Ésope II. Je n'ai jamais ouï conter d'anecdote plus réjouissante que celle du comte Canozza à la vigne de Spolète; mais je ne l'aurais pas dite à ces messieurs.

– Tu te crois donc beaucoup plus fort que ces messieurs ? demanda Gonzague.

Ésope II eut un sourire suffisant et ne daigna même pas répondre.

– Eh bien, demanda de loin Navailles, est-ce arrangé le mariage ?

Un geste de Gonzague lui imposa le silence. La Nivelle dit : – Ça doit avoir gros comme soi de bleues, cette petite espèce. Moi, je l'épouserais des deux mains !

– Vous seriez Mme Ésope II, fit Oriol piqué au vif.

– Mme Jonas ! ajouta Nocé.

– Bah ! fit Nivelle, qui montra du doigt Cocardasse junior, Plutus est le roi des dieux. Vous voyez bien ce bon garçon ? Avec un peu de poudre de Mississipi, je me chargerais d'en faire un prince.

Cocardasse se rengorgea et dit à Passepoil qui fut jaloux : – Té la pécaïré a le goût fin ! Elle en tient pour moi, capédédiou !

– Qu'as-tu de plus que Chaverny ? demandait en ce moment Gonzague.

– Des précédents, répondit le bossu : j'ai déjà été marié.

– Ah ! fit Gonzague, dont le regard devint plus perçant.

Ésope II se caressa le menton et ne baissa point les yeux.

– J'ai été marié, répéta-t-il, et je suis veuf.

– Ah ! fit encore Gonzague; en quoi cela te donne-t-il un avantage sur Chaverny ?

La figure du bossu se rembrunit légèrement.

– Ma femme était belle, prononça-t-il en baissant la voix; très belle.

– Et jeune ? demanda Gonzague.

– Toute jeune. Son père était pauvre.

– Je comprends. L'aimais-tu ?

– A la rage ! mais notre union fut courte.

La figure du bossu devenait de plus en plus sombre.

– Combien de temps dura votre ménage ? interrogea Gonzague.

– Un jour et demi, répondit Ésope II.

– Voilà qui est étrange. Explique-toi.

Le petit homme eut un rire forcé.

– Pourquoi m'expliquer, si vous me comprenez, murmura-t-il.

– Je ne te comprends pas, fit le prince.

Le bossu baissa les yeux et sembla hésiter.

– Après tout, dit-il, je me suis peut-être trompé. Vous n'aviez peut-être besoin que d'un Chaverny !

– Explique-toi, te dis-je ! répéta impérieusement Gonzague.

– Avez-vous expliqué l'histoire du comte Canozza ?

Le prince lui mit la main sur l'épaule.

– Le lendemain de notre mariage, poursuivit le bossu, car je lui donnai un jour pour réfléchir et s'habituer à ma tournure. Elle ne put pas.

– Et alors, fit Gonzague, qui le considérait attentivement.

Le bossu saisit un verre sur le guéridon et se prit à regarder le prince en face. Leurs yeux se choquèrent. Ceux du bossu exprimèrent tout à coup une cruauté si implacable, que le prince murmura !

– Si jeune, si belle; tu n'eus pas pitié ?

Le bossu, d'un mouvement convulsif, écrasa le verre sur le guéridon.

– Je veux qu'on m'aime ! dit-il avec un accent de véritable férocité; tant pis pour celles qui ne peuvent pas !

Gonzague resta un instant silencieux; le bossu avait repris sa mine froide et railleuse.

– Holà ! messieurs, s'écria tout à coup le prince, qui poussa du pied Chaverny endormi, qui emporte cet homme ?

La poitrine d'Ésope II se souleva. Il fit un effort pour cacher son triomphe.

Navailles, Nocé, Choisy, tous les amis du petit marquis voulurent tenter un dernier effort en sa faveur. Ils le secouèrent; ils l'appelèrent.

Oriol lui jeta une carafe d'eau au visage. Ces dames eurent la charité de le pincer jusqu'au sang. Et tous criaient, ardents à la besogne : – Éveille-toi, Chaverny, éveille-toi : on te prend ta femme !

– Et tu seras obligé de restituer la dot ! ajouta Nivelle, toujours occupée de pensées solides.

– Chaverny, Chaverny, éveille-toi ! Vains efforts !

Cocardasse junior et Amable Passepoil, chargeant le vaincu sur leurs épaules, l'emportèrent dans les ténèbres extérieures.

Gonzague leur avait fait un signe. Quand ils passèrent près d'Ésope II, celui-ci dit tout bas : – Ne touchez pas un cheveu de sa tête, sur votre vie, et portez la lettre à son adresse.

Cocardasse et Passepoil sortirent avec leur fardeau.

– Nous avons fait ce que nous avons pu, dit Navailles.

– Nous avons été fidèles à l'amitié jusqu'au bout, ajouta Oriol.

– Mais en définitive, le mariage du bossu est bien plus drôle, décida Nocé.

– Marions le bossu ! marions le bossu ! criaient ces dames.

Ésope II sauta d'un bond sur la table.

– Silence ! fit-on de toutes parts; voici Jonas qui va prononcer un discours.

– Messieurs, mesdames, dit le bossu en gesticulant comme un avocat à la grand chambre, je suis touché jusqu'au fond de l'âme de l'intérêt flatteur que vous daignez me témoigner. Certes, la conscience que j'ai de mon peu de mérite devrait me rendre muet…

– Très bien ! fit Navailles; il parle comme un livre !

– Jonas, dit Nivelle, votre modestie fait encore mieux ressortir vos talents.

– Bravo, Ésope II ! bravo ! bravo !

– Merci, mesdames, merci, messieurs; votre indulgence me donne du courage pour tâcher de m'en rendre digne, ainsi que des bontés de l'illustre prince à qui je devrai ma compagne.

– Très bien ! Bravo, Ésope II ! un peu plus de voix !

– Quelques gestes de la main gauche ! demanda Navailles.

– Un couplet de circonstance ! cria la Desbois.

– Un pas de menuet ! une gigue sur la nappe !

– Si tu n'es pas un ingrat, Jonas, dit Nocé d'un ton pénétré, déclame-nous la scène d'Achille et d'Agamemnon.

– Messieurs, mesdames, répondit gravement Ésope II, ce sont là des vieilleries, je compte vous témoigner ma reconnaissance par quelque chose de mieux, je compte vous donner de la comédie nouvelle, une première représentation !

– Les œuvres de Jonas ! Bravissimo ! il a fait une comédie !

– Messieurs, mesdames, je vais du moins la faire, ce sera un impromptu. Je prétends vous montrer comment l'art de la séduction est plus fort, que la nature elle-même…

Pour le coup, les vitres du salon grincèrent, Une immense acclamation s'éleva.

– Il va nous donner une leçon de galanterie ! cria-t-on.

L'Art de plaire, par Ésope II, dit Jonas !

– Il a dans sa poche la ceinture de Vénus !

– Les jeux, les ris, les grâces et les flèches du jeune Cupidon !

– Bravo, bossu ! Bossu, tu es superbe ! Il salua à la ronde et acheva en souriant : – Qu'on m'amène ma jeune épouse, et je ferai de mon mieux pour divertir la société.

– Je te fais engager à l'Opéra, si tu veux ! s'écria Nivelle enthousiasmée; on manque de queues rouges !

– La femme du bossu ! vociféraient ces messieurs; servez la femme du bossu ! En ce moment, la porte du boudoir s'ouvrit. Gonzague réclama le silence. Dona Cruz entra, soutenant Aurore chancelante et plus pâle qu'une morte.

M. de Peyrolles suivait.

Il y eut un long murmure d'admiration à la vue d'Aurore.

Au premier abord, ces messieurs oublièrent toute cette gaieté folle qu'ils venaient de se promettre. Le bossu lui-même ne trouva point d'écho lorsqu'il dit, le binocle à l'oeil et d'un accent cynique : – Morbleu ! ma femme est belle ! Au fond ce ces cœurs plutôt engourdis que perdus, un sentiment de compassion s'éveillait. Un instant, les femmes elles-mêmes eurent pitié, tant il y avait de douleur profonde et de douce résignation sur cet adorable visage de vierge. Gonzague fronça le sourcil en regardant son armée. Taranne, Montaubert, Albret, les âmes damnées, eurent honte de leur émotion et dirent : – Est-il heureux, ce diable de bossu ! C'était l'avis de frère Passepoil, qui rentrait en compagnie de Cocardasse, son noble ami. Mais ce premier mouvement de convoitise fit place à l'étonnement, quand il reconnut, ainsi que Cocardasse, les deux jeunes filles de la rue du Chantre : la jeune fille que le Gascon avait vue au bras de Lagardère à Barcelone, la jeune fille que frère Passepoil avait vue au bras de Lagardère à Bruxelles.

Ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans le secret de la comédie : ce qui allait se passer restait pour eux un mystère; mais ils savaient qu'il allait se passer quelque chose d'étrange. Ils se touchèrent le coude. Le regard qu'ils échangèrent voulait dire : « Attention ! » Ils n'avaient pas besoin d'éprouver leurs rapières pour savoir qu'elles ne tenaient point au fourreau. A un coup d'oeil que le bossu lui lança, Cocardasse répondit par un léger signe de tête.

– Eh donc ! grommela-t-il en s'adressant à Passepoil, le pétiou veut savoir si sa lettre est remise; nous n'avions pas loin à courir.

Dona Cruz cherchait des yeux Chaverny.

– Peut-être que le prince a changé d'avis, murmura-t-elle à l'oreille de sa compagne. Je ne vois pas M. le marquis.

Aurore ne releva point ses paupières baissées. On la vit seulement secouer la tête avec tristesse. Évidemment, elle n'espérait point de merci. Quand Gonzague se tourna vers elle, dona Cruz la prit par la main et la fit avancer, Ce Gonzague était très pâle, bien qu'il affectât de sourire. Le bossu se tenait à ses côtés, faisant ce qu'il pouvait pour prendre une pose galante, et tortillant son jabot d'un air vainqueur, Les yeux de dona Cruz rencontrèrent les siens.

Elle voulut mettre une interrogation dans son regard; le bossu demeura impassible.

– Ma chère enfant, dit Gonzague, dont la voix parut à tous légèrement altérée, Mlle de Nevers vous a-t-elle dit ce que nous attendons de vous ?

Aurore répondit sans relever les yeux, mais la tête haute et la voix ferme : – C'est moi qui suis Mlle de Nevers.

Le bossu tressaillit si violemment, que son émotion fut remarquée, au milieu même de la surprise générale.

– Palsambleu ! s'écria-t-il en dominant aussitôt son trouble, ma femme est de bonne maison !

– Sa femme ? répéta dona Cruz, On chuchotait d'un bout à l'autre du salon. Les femmes n'avaient point pour cette nouvelle venue l'animadversion jalouse qu'elles témoignaient naguère à la gitana. Sur cette tête candide et charmante dans sa fierté, le nom de Nevers leur semblait à sa place.

Gonzague se tourna vers dona Cruz et lui dit avec colère !

– Est-ce vous qui avez mis ce mensonge dans l'esprit de cette pauvre enfant ?

– Ah ! fit le bossu désappointé; c'est donc un mensonge ?

Tant pis ! j'aurais aimé à m'allier avec la maison de Nevers.

Quelques rires éclatèrent; mais il y avait un froid.

Peyrolles était sombre comme un bedeau en deuil.

– Ce n'est pas moi, répliqua dona Cruz, que le courroux du prince effrayait peu; mais s'il était vrai ?…

Gonzague haussa les épaules avec dédain.

– Où est M. le marquis de Chaverny ? reprit la gitana, et que signifient les paroles de cet homme ?

Elle montrait le bossu, qui faisait bonne contenance au milieu du groupe des courtisans.

– Mademoiselle de Nevers, répondit Gonzague, votre rôle en tout ceci est fini. Si vous êtes en humeur de déserter vos droits, je suis là, Dieu merci ! pour les sauvegarder. Je suis votre tuteur; ceux qui nous entourent appartiennent tous au tribunal de famille qui s'est rassemblé hier en mon hôtel : c'en est presque la majorité. Si j'eusse écouté l'avis général, peut-être me serais-je montré moins clément envers une imposture hardie, effrontée; mais j'ai jugé suivant la bonté de mon cœur et les tranquilles habitudes de ma vie. Je n'ai point voulu donner une portée tragique à des choses qui sont du domaine de la comédie.

Il s'arrêta. Dona Cruz ne comprenait point; ces paroles étaient pour elle de vains sons. Peut-être Aurore comprenait-elle mieux, car un sourire triste et amer vint autour de ses lèvres. Gonzague promena son regard sur l'assemblée. Tous les yeux étaient baissés, sauf ceux des femmes, qui écoutaient curieusement, et ceux du bossu, qui semblait attendre impatiemment la fin de cette homélie.

– Je parle ainsi pour vous seule, Mademoiselle de Nevers, reprit Gonzague s'adressant toujours à dona Cruz, car vous seule ici avez besoin d'être persuadée. Mes honorables amis et conseils partagent mon opinion; ma bouche exprime toute leur pensée.

Nul ne protesta. Gonzague poursuivit.

– Ce que j'ai dit précédemment sur mon dessein d'éloigner tout châtiment trop sévère vous explique la présence de nos belles amies.

S'il s'agissait d'une punition proportionnée à la faute, elles ne seraient point ici.

– Mais quelle faute ? demanda Nivelle. Nous sommes sur le gril, monseigneur !

– Quelle faute ? répéta Gonzague faisant mine de réprimer un mouvement d'indignation; c'est assurément une faute grave, la loi la qualifie de crime, que de s'introduire dans une famille illustre pour combler frauduleusement le vide causé par l'absence ou par la mort.

– Mais la pauvre Aurore n'a rien fait ! voulut s'écrier dona Cruz.

– Silence ! interrompit Gonzague; il faut un maître et un frein à cette belle coureuse d'aventures. Dieu m'est témoin que je ne lui veux point de mal. Je dépense une notable somme pour dénouer gaiement son odyssée : je la marie.

– A la bonne heure ! fit Ésope II; voici la conclusion.

– Et je lui dis, continua Gonzague en prenant la main du bossu : Voici un honnête homme qui vous aime et qui aspire à l'honneur d'être votre époux.

– Mais vous m'avez trompée, monsieur ! s'écria la gitana rouge de colère; mais ce n'est pas celui-là ! Est-ce qu'il est possible de se donner à un être pareil ?

– S'il a beaucoup de bleues, pensa Nivelle entre haut et bas.

– Pas flatteur ! pas flatteur du tout ! murmura Ésope II; mais j'espère que la jeune personne changera bientôt d'avis.

– Vous, fit dona Cruz, je vous devine ! C'est vous qui emmêlez tous les fils de cette intrigue. C'est vous, je le devine bien maintenant, qui avez dénoncé la retraite d'Aurore.

– Eh ! eh ! fit le bossu d'un air content de lui-même. Eh ! eh ! eh ! j'en suis, pardieu ! bien capable. Monseigneur, cette jeune fille a le défaut du bavardage. Elle a empêché ma femme de répondre.

– Si c'était encore le marquis de Chaverny… commença dona Cruz.

– Laisse, petite sœur, dit Aurore de ce ton ferme et glacé qu'elle avait pris dès l'abord. Si c'était M. de Chaverny, je le refuserais comme je refuse celui-ci.

Le bossu ne parut pas déconcerté le moins du monde.

– Bel ange, dit-il, ce n'est pas votre dernier mot.

La gitana se mit entre lui et Aurore. Elle ne demandait pas mieux que de se battre avec quelqu'un. M. de Gonzague avait repris son air insoucieux et hautain.

– Point de réponse ? fit le bossu en avançant d'un pas, le chapeau sous le bras, la main au jabot. C'est que vous ne me connaissez pas, ma toute belle; je suis capable de passer ma vie entière à vos genoux.

– Quant à cela, c'est trop, fit la Nivelle.

Les autres femmes écoutaient et attendaient. Il y a chez les femmes un sens supérieur qui ressemble à la seconde vue. Elles sentaient je ne sais quel drame lugubre sous cette farce qui, malgré l'effort du bouffon principal, se déroulait si péniblement. Ces messieurs, qui savaient à quoi s'en tenir, grimaçaient la gaieté. Mais la gaieté ne vient pas à bille nommée. La gaieté rebelle tenait rigueur.

Quand le bossu parlait, sa voix aigre et grinçante agaçait les nerfs de tous. Quand le bossu se taisait, le silence était sinistre.

– Eh bien, messieurs, dit tout à coup Gonzague, pourquoi ne boiton plus ?

Les verres s'emplirent à bas bruit. Personne n'avait soif.

– Écoutez-moi, belle enfant, disait cependant le bossu, je serai votre petit mari, votre amant, votre esclave…

– C'est un rêve affreux ! fit dona Cruz; quant à moi, j'aimerais mieux mourir.

Gonzague frappa du pied; son regard menaçait sa protégée.

– Monseigneur, dit Aurore avec le calme du désespoir, ne prolongez point ceci; je sais que le chevalier Henri de Lagardère est mort.

Pour la seconde fois, le bossu tressaillit comme s'il eût reçu un choc soudain. Il ne parla plus.

Un silence profond régna dans le salon.

– Mais qui donc vous a si bien instruite, mademoiselle ? demanda Gonzague avec une grave courtoisie.

– Ne m'interrogez pas, monseigneur. Arrivons au dénouement de ceci, qui est marqué d'avance. Je l'accepte, je le désire.

Gonzague sembla hésiter. Il ne s'attendait pas à ce qu'on lui demandât le bouquet d'Italie. La main d'Aurore avait fait un visible mouvement vers les fleurs.

Gonzague regardait cette fille toute jeune et si belle.

– Préférez-vous un autre époux ? murmura-t-il en se penchant à son oreille.

– Vous m'avez fait dire, monseigneur, répondit Aurore, que, si je refusais, je serais libre. Je réclame l'accomplissement de votre parole.

– Et vous savez ?… commença Gonzague toujours à voix basse.

– Je sais, interrompit Aurore, qui releva enfin sur lui son regard de sainte, et j'attends que vous m'offriez ces fleurs.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable