« Le bossu », Le salon et le boudoir   

Le salon et le boudoir

Il existait encore sous Louis-Philippe, dans la rue Folie- Méricourt, à Paris, un échantillon de cette petite et précieuse architecture des premières années de la Régence.

Il y avait là-dedans un peu de fantaisie, un peu de grec, un peu de chinois. Les ordonnances faisaient ce qu'elles pouvaient pour se rattacher à quelqu'un des quatre styles helléniques, mais l'ensemble tenait du kiosque, et les lignes fuyaient tout autrement qu'au Parthénon. C'étaient des bonbonnières dans toute l'acceptation du mot. Au Fidèle Berger, on fabrique encore quantité de ces boîtes en carton à renflures turques ou siamoises, hexagones pour la plupart, et dont la forme heureuse fait la joie des acheteurs de bon goût.

La petite maison de Gonzague avait la figure d'un kiosque déguisé en temple. La Vénus poudrée du XVIIIe siècle y eût choisi ses autels. Il y avait un petit péristyle blanc, flanqué de deux petites galeries blanches, dont les colonnes corinthiennes supportaient un premier étage caché derrière une terrasse; le second étage, sortant tout à coup des proportions carrées du bâtiment, s'élevait en belvédère à six pans, surmonté d'une toiture en chapeau chinois. C'était hardi, selon l'opinion des amateurs d'alors.

Les possesseurs de certaines villas délicieuses répandues autour de Paris pensent avoir inventé ce style macaron. Ils sont dans l'erreur : le chapeau chinois et le belvédère datent de l'enfance de Louis XV.

Seulement, l'or jeté à profusion donnait aux excentricités d'alors un aspect que nos villas économiques, quoique délicieuses, ne peuvent point avoir.

L'extérieur de ces cages à jolis oiseaux pouvait être blâmé par un goût sévère; mais il était mignon, coquet, élégant. Quant à l'intérieur, personne n'ignore les sommes extravagantes qu'un grand seigneur aimait à enfouir dans sa petite maison.

M. le prince de Gonzague, plus riche, à lui tout seul, qu'une demi douzaine de très grands seigneurs ensemble, n'avait pu manquer de sacrifier à cette mode fastueuse. Sa folie passait pour une merveille.

C'était un grand salon hexagone, dont les six pans formaient les fondations du belvédère. Quatre portes s'ouvraient sur quatre chambres ou boudoirs, qui eussent été de forme trapézoïde sans les serres enclaves qui la régularisaient. Les deux autres portes, qui étaient en même temps des fenêtres, donnaient sur les terrasses ouvertes et chargées de fleurs.

Nous avons peur de nous exprimer mal. Cette forme était un raffinement exquis dont le Paris de la Régence offrait tout au plus trois ou quatre exemples. Pour être mieux compris, nous prierons le lecteur de se figurer un premier étage qui serait un parterre, et de tailler dans ce parterre, sans s'occuper des rognures, une pièce centrale à six pans, escortée de quatre boudoirs carrés placés comme les ailes d'un moulin à vent, les deux pans principaux s'ouvrant sur des terrasses. Les rognures telles quelles, ou modifiées par l'adjonction de cabinets, formaient un parterre intérieur communiquant avec les deux terrasses et laissant pénétrer, dès qu'on le voulait, l'air avec le jour.

Le duc d'Antin avait dessiné lui-même cette mignarde croix de Saint-André, pour la folie supplémentaire qu'il avait au hameau de Miroménil.

Dans le salon de la Folie-Gonzague, le plafond et les frises étaient de Vanloo l'aîné et de son fils Jean-Baptiste, qui tenait alors le sceptre de la peinture française. Deux jeunes gens, dont l'un n'avait encore que quinze ans, Carl Vanloo, frère cadet de Jean-Baptiste, et Jacques Boucher, avaient eu les panneaux, Ce dernier, élève du vieux maître Lemoine, fut célèbre du coup, tant il mit de charme et de voluptueux abandon dans ses deux compositions : les Filets du Vulcain et la Naissance de Vénus. L'ornement des quatre boudoirs consistait en copies de l'Albane et du Primatice, confiées au pinceau de Louis Vanloo, le père.

C'était princier dans toute la force du terme. Les deux terrasses, en marbre blanc, avaient des sculptures antiques : on n'en voulait point d'autres, et l'escalier, aussi de marbre, était cité comme le chef-d'œuvre d'oppenordt.

Il était huit heures du soir environ. Le souper promis avait lieu. Le salon était plein de lumières et de fleurs. La table resplendissait sous le lustre, et le désordre des mets prouvait que l'action était déjà depuis longtemps engagée.

Les convives étaient nos roués à la suite, parmi lesquels le petit marquis de Chaverny se distinguait par une ivresse prématurée. On n'était encore qu'au second service, et déjà il avait perdu à peu près complètement la raison. Choisy, Navailles, Montaubert, Taranne et Albret avaient meilleure tête, car ils se tenaient droit et gardaient conscience des folies qu'ils pouvaient dire. Le baron de Batz, muet et roide, semblait n'avoir bu que de l'eau.

Il y avait des dames, bien entendu, et, bien entendu, ces dames appartenaient en majeure partie à l'Opéra. C'était d'abord Mlle Fleury, pour qui M. de Gonzague avait des bontés; c'était ensuite Mlle Nivelle, la fille du Mississipi; la grosse et ronde Cidalise, bonne fille, nature d'éponge qui absorbait madrigaux et mots spirituels pour les rendre en sottises, pour peu qu'on la pressât; Mlles Desbois, Dorbigny, et cinq ou six autres demoiselles ennemies de la gêne et des préjugés. Elles étaient toutes belles, jeunes, gaies, hardies, folles et prêtes à rire, même quand elles avaient envie de pleurer. Telle est la qualité de l'emploi : on ne prend pas un avocat pour qu'il ne plaide.

Une danseuse triste est un pernicieux produit qu'il faut laisser pour compte.

Certaines gens pensent que la plus lugubre peine de ces existences navrantes et parfois navrées qui frétillent dans la gaze rose comme le poisson dans la poêle c'est de n'avoir point le droit de pleurer.

Gonzague était absent. On venait de le mander au Palais-Royal.

Outre le siège qui l'attendait, il y avait trois autres sièges vides, D'abord, celui de dona Cruz, qui s'était sauvée lors du départ de Gonzague. Dona Cruz avait ensorcelé tout le monde autour de la table, bien qu'elle eût empêché l'entretien d'arriver à ce haut diapason qu'atteignait, dit-on, dès le premier service, une orgie de la Régence.

On ne savait pas bien au juste si le prince de Gonzague avait forcé dona Cruz à venir ou si la charmante folle avait forcé le prince à lui faire une place. La chose certaine, c'est qu'elle avait été éblouissante, et que tout le monde l'adorait, sauf le bon petit Oriol, qui restait fidèlement l'esclave de Mlle Nivelle.

Le second siège vide n'avait point encore été occupé. Le troisième appartenait au bossu Ésope II, dit Jonas, que Chaverny venait de vaincre en combat singulier, à coups de verres de champagne.

Au moment où nous entrons, Chaverny, abusant de sa victoire, entassait des manteaux, des douillettes, des mantes de femmes sur le corps de ce malheureux bossu, enseveli dans une immense bergère. Le bossu, ivre mort, ne se plaignait point, Il était complètement caché sous ce monceau de dépouilles et Dieu sait qu'il courait grand risque d'étouffer.

Au reste, c'était bien fait. Le bossu n'avait point tenu ce qu'il avait promis : il s'était montré taciturne, maussade, inquiet, préoccupé. A quoi pouvait penser ce pupitre ? A bas le bossu ! C'était bien la dernière fois qu'il assistait à semblable fête ! Une question que l'on s'était adressée plus d'une fois avant d'être ivre, c'était à savoir pourquoi dona Cruz elle-même y assistait.

Gonzague avait l'habitude de ne rien faire au hasard.

Jusqu'alors, il avait caché cette dona Cruz avec autant de soin que s'il eût été son tuteur espagnol; et maintenant il la faisait souper avec une douzaine de vauriens, c'était pour le moins fort étrange.

Chaverny avait demandé si c'était là sa fiancée; Gonzague avait secoué la tête négativement. Chaverny avait voulu savoir où était sa fiancée; on lui avait répondu : « Patience ! » Quel avantage Gonzague pouvait-il avoir à traiter ainsi une jeune fille qu'il voulait produire à la cour sous le nom de Mlle de Nevers ? C'était son secret.

Gonzague disait ce qu'il lui plaisait de dire, rien de plus.

On avait bu en conscience. Ces dames étaient fort gaies, excepté la Nivelle, qui avait le vin mélancolique. Cidalise et Desbois chantaient la gaudriole; la Fleury s'égosillait à demander les violons. Oriol, rond comme une boule, racontait ses triomphes d'amour, auxquels personne ne voulait croire. Les autres buvaient, riaient, criaient, chantaient; le vin était exquis, la chère délicieuse : nul ne gardait souvenir des menaces qui planaient sur ce festin de Balthazar.

M. de Peyrolles seul conservait sa figure de carême-prenant. La gaieté générale, qu'elle fût ou non de bon aloi, ne le gagnait point.

– Est-ce que personne n'aura la charité de faire taire M.

Oriol ? demanda la Nivelle d'un ton triste et ennuyé.

Sur dix femmes galantes, il y en a cinq pour le moins qui ont cette manière de se divertir.

– La paix, Oriol ! fit-on.

– Je ne parle pas si haut que Chaverny, répondit le gros petit traitant; Nivelle est jalouse; je ne lui dirai plus mes fredaines.

– Innocent ! murmura la Nivelle, qui se gargarisait avec un verre de champagne.

– Combien t'en a-t-il donné ? demandait Cidalise à Fleury.

– Trois, ma chère.

– Des bleues ?

– Deux bleues et une blanche.

– Et tu le reverras ?

– Jamais ! il n'en a plus !

– Mesdames, dit la Desbois, je vous dénonce le petit Mailly, qui veut être aimé pour lui-même.

– Quelle horreur ! fit tout d'une voix la partie féminine de l'assemblée.

En face de cette prétention blasphématoire, volontiers eussent-elles répété, comme le baron de Barbanchois; « Où allons-nous ? où allons-nous ? » Chaverny était revenu s'asseoir.

– Si ce coquin d'Esope s'éveille, dit-il, je le noie.

Son regard alourdi fit le tour de la salle.

– Je ne vois plus la divinité de notre Olympe ! s'écria-t-il; j'ai besoin de sa présence pour vous expliquer ma position.

– Pas d'explications, au nom du ciel ! fit Cidalise.

– J'en ai besoin, reprit Chaverny, qui chancelait sur son fauteuil; c'est une affaire de délicatesse. Cinquante mille écus, ne voilà-t-il pas le Pérou ! Si je n'étais pas amoureux…

– Amoureux de qui ? interrompit Navailles. Tu ne connais pas ta fiancée.

– Voilà l'erreur ! Je vais vous expliquer ma position…

– Non, non ! Si, si ! gronda le chœur.

– Une petite blonde ravissante, contait Oriol à Choisy, qui dormait; elle me suivait comme un bichon; impossible de m'en débarrasser ! Vous sentez, j'avais peur que Nivelle ne nous rencontrât ensemble. Au fond, il n'y a pas de tigresse pour être jalouse comme cette Nivelle.

Enfin…

– Alors, cria Chaverny, si vous ne voulez pas me laisser parler, dites-moi où est dona Cruz ! Je veux dona Cruz !

– Dona Cruz ! dona Cruz ! répéta-t-on de toutes parts : Chavernya raison, il nous faut dona Cruz !

– Vous pourriez bien dire Mlle de Nevers, prononça sèchement Peyrolles.

Un long éclat de rire couvrit sa voix, et chacun répéta; – Mlle de Nevers ! c'est juste ! Mlle de Nevers ! On se leva en tumulte.

– Ma position… commença Chaverny.

Tout le monde se sauva de lui et courut à la porte par où dona cruz était sortie.

– Oriol ! fit la Nivelle, ici, tout de suite.

Le gros petit traitant ne se fit point prier. Il eût voulu seulement que cette familiarité n'échappât à personne.

– Asseyez-vous près de moi, ordonna Nivelle en bâillant à se fendre la mâchoire, et contez-moi l'histoire de Peau-d'Ane ! j'ai sommeil.

– Il était une fois… commença aussitôt le docile Oriol.

– As-tu joué aujourd'hui ? demanda Cidalise à Desbois.

– Ne m'en parle pas ! Sans Lafleur, mon laquais, j'aurais été obligée de vendre mes diamants.

– Lafleur ? Comment ?

– Lafleur est millionnaire depuis hier et me protège depuis ce matin.

– Je l'ai vu, s'écria la Fleury; il a, ma foi ! fort bon air.

– Il a acheté les équipages du marquis de Bellegarde, qui est en fuite.

– Il a la maison du vicomte de Villedieu, qui s'est pendu.

– On parle de lui ?

– Je le crois bien ! il a fait une chose adorable, une distraction à la Brancas ! Aujourd'hui, comme il sortait de la Maison d'Or, son carrosse l'attendait dans la rue : l'habitude l'a emporté, il est monté derrière !

– Dona Cruz ! dona Cruz ! criaient ces messieurs.

Chaverny frappa à la porte du boudoir où l'on supposait que la charmante Espagnole s'était retirée.

– Si vous ne venez pas, menaça Chaverny, nous faisons le siège !

– Oui, oui ! un siège !

– Messieurs, messieurs ! disait Peyrolles.

Chaverny le saisit au collet.

– Si tu ne te tais, toi, hibou, s'écria-t-il, nous nous servons de toi comme d'un bélier pour enfoncer la porte !

Dona Cruz n'était point dans le boudoir, dont elle avait fermé la porte à clé en se retirant. Le boudoir communiquait avec le rez-de-chaussée par un escalier dérobé. Dona Cruz était descendue au rez-de-chaussée, où elle avait sa chambre à coucher.

Sur le sofa, la pauvre Aurore était là toute tremblante et les yeux fatigués de larmes. Il y avait quinze heures qu'Aurore était dans cette maison. Sans dona Cruz elle fût morte de chagrin et de peur.

Dona Cruz était déjà venue deux fois la voir depuis le commencement du souper.

– Quelles nouvelles ? demanda Aurore d'une voix faible.

– M. de Gonzague vient d'être mandé au palais, répondit Dona Cruz. Tu as tort d'avoir peur, va, ma pauvre petite sœur; là-haut, ce n'est pas bien terrible; et, si je ne te savais pas ici, inquiète, triste, accablée, je m'amuserais de tout mon cœur.

– Que fait-on dans le salon ? Le bruit vient jusqu'ici.

– Des folies. On rit à gorge déployée, le champagne coule. Ces gentilshommes sont gais, spirituels, charmants… un surtout, que l'on nomme Chaverny.

Aurore nassa le revers de sa main sur son front comme pour rappeler un souvenir.

– Chaverny ! répéta-t-elle.

– Tout jeune, tout brillant; ne craignant ni Dieu ni diable ! Mais il m'est défendu de m'occuper trop de lui, interrompit-elle; il est fiancé.

– Ah ! fit Aurore d'un ton distrait.

– Devine avec qui, petite sœur ?

– Je ne sais. Que m'importe cela ?

– Il t'importe, assurément. C'est avec toi que le jeune marquis de Chaverny est fiancé.

Aurore releva lentement sa tête pâle et sourit tristement.

– Je ne plaisante pas, insista dona Cruz.

– De ses nouvelles, à lui, murmura Aurore, ma sœur, ma petite Flor, ne m'apportes-tu point de ses nouvelles ?

– Je ne sais rien; absolument rien.

La belle tête d'Aurore retomba sur sa poitrine, tandis qu'elle poursuivait en pleurant : – Hier, ces hommes ont dit, lorsqu'ils nous attaquèrent : « Il est mort… Lagardère est mort. » – Quant à cela, fit dona Cruz, moi, je suis sûre qu'il n'est pas mort.

– Qui te donne cette certitude ? demanda vivement Aurore.

– Deux choses : la première, c'est qu'ils ont encore peur de lui là-haut; la seconde, c'est que cette femme, celle qu'ils ont voulu me donner pour mère.

– Son ennemie ? Celle que j'ai vue la nuit dernière au Palais Royal ?

– Oui, son ennemie. D'après la description, je l'ai bien reconnue.

La seconde raison, disais-je, c'est que cette femme le poursuit toujours; son acharnement n'a point diminué.

Quand j'ai été me plaindre aujourd'hui à M. de Gonzague du singulier traitement qu'on m'avait fait subir chez toi, rue Pierre-Lescot, je l'ai vue, cette femme, et je l'ai entendue. Elle disait à un seigneur en cheveux blancs, qui sortait de chez elle : « Cela me regarde, c'est mon devoir et mon droit; j'ai les yeux ouverts, il ne m'échappera pas; et, quand la vingt-quatrième heure sonnera, il sera arrêté, fallût-il pour cela ma propre main ! » – Oh ! dit Aurore, ce ne peut être que la même femme ! je la reconnais à sa haine, et voilà plus d'une fois que l'idée me vient…

– Quelle idée ? demanda dona Cruz.

– Rien, je ne sais, je suis folle. .

– Il me reste une chose à te dire, reprit dona Cruz avec hésitation; c'est presque un message que je t'apporte. M. de Gonzague a été bon pour moi; mais je n'ai plus confiance en M. de Gonzague. Toi, je t'aime de plus en plus, ma pauvre petite Aurore.

Elle s'assit sur le sofa auprès de sa compagne et poursuivit : – M. de Gonzague m'a certainement dit cela pour que je te le répète.

– Que t'a-t-il dit ? interrogea Aurore.

– Tout à l'heure, répondit dona Cruz, quand tu m'as interrompue pour me parler de ton beau chevalier Henri de Lagardère, j'en étais à t'apprendre qu'on voulait te marier avec le jeune marquis de Chaverny.

– Mais de quel droit me marier ?

– Je l'ignore; mais on ne semble pas se préoccuper beaucoup de la question de savoir si l'on a droit ou non.

Gonzague a lié conversation avec moi. Dans le cours de l'entretien, il a glissé ces propres paroles : « Si elle se montre obéissante, elle sauvera d'un danger mortel tout ce qu'elle a de plus cher au monde. » – Lagardère ! s'écria Aurore.

– Je crois, répondit l'ancienne gitana, qu'on voulait parler de Lagardère.

Aurore cacha sa tête entre ses mains.

– Il y a comme un brouillard sur ma pensée, murmura-t-elle. Dieu n'aura-t-il pas pitié de moi ?

Dona Cruz l'attira contre son cœur.

– N'est-ce pas Dieu qui m'a mise là près de toi ? fit-elle doucement.

Je ne suis qu'une femme; mais je suis forte et je n'ai pas peur de mourir. S'ils t'attaquaient, Aurore, tu aurais quelqu'un pour te défendre.

Aurore lui rendit son étreinte. On commençait à entendre les voix tumultueuses de ceux qui appelaient dona Cruz.

– Il faut que je m'en aille ! dit celle-ci.

Puis, sentant qu'Aurore tremblait tout à coup dans ses bras : – Pauvre chère enfant, reprit-elle, comme la voilà pâle !

– J'ai peur ici quand je suis toute seule, balbutia Aurore; ces valets, ces servantes, tout me fait peur.

– Tu n'as rien à craindre, répondit dona Cruz. Ces valets, ces servantes savent que je t'aime; ils croient que mon pouvoir est grand sur l'esprit de Gonzague.

Elle s'interrompit et parut réfléchir.

– Il y a des instants où je le crois même, poursuivit-elle; l'idée me vient parfois que Gonzague a besoin de moi. A l'étage supérieur, le bruit redoublait.

Dona Cruz se leva et reprit le verre de champagne qu'elle avait déposé sur la table.

– Conseille-moi, guide-moi ! dit Aurore.

– Rien n'est perdu s'il a vraiment besoin de moi ! s'écria dona Cruz. Il faut gagner du temps…

– Mais ce mariage. Je préférerais mille fois la mort !

– Il est toujours temps de mourir, chère petite sœur.

Comme elle faisait un mouvement pour se retirer, Aurore la retint par sa robe.

– Vas-tu donc m'abandonner tout de suite ? dit-elle.

– Ne les entends-tu pas ? Ils m'appellent. Mais, fit-elle en se ravisant tout à coup, t'ai-je parlé du bossu ?

– Non, répondit Aurore. Quel bossu ?

– Celui qui me fit sortir d'ici hier au soir par des chemins que je ne connaissais pas moi-même; celui qui me conduisit jusqu'à la porte de ta maison, il est ici !

– Au souper ?

– Au souper. Je me suis souvenu de ce que tu m'as dit, de cet étrange personnage, qui seul est admis dans la retraite de ton beau Lagardère.

– Ce doit être le même ! fit Aurore.

– J'en jurerais ! Je me suis rapprochée de lui pour lui dire que, le cas échéant, il pouvait compter sur moi.

– Eh bien. ?

– C'est le bossu le plus bizarre qui ait abusé jamais du droit de caprice. Il a fait semblant de ne me point reconnaître; impossible de tirer de lui une parole. Il était tout entier à ces dames qui s'amusaient de lui et le faisaient boire furieusement, si bien qu'il est tombé sous la table.

– Il y a donc des femmes en haut ? demanda Aurore.

– Je crois bien ! répondit dona Cruz.

– Quelles femmes ?

– Des grandes dames, répliqua la gitana de bonne foi; va ! ce sont bien là les Parisiennes que j'avais rêvées dans notre Madrid ! Les dames de la cour, ici, chantent, rient, boivent, jurent comme des mousquetaires. C'est charmant !

– Es-tu bien sûre que ce soient des dames de la cour ?

Dona Cruz fut presque offensée.

– Je voudrais bien les voir, dit encore Aurore; sans être vue, ajouta-t-elle en rougissant.

– Et ne voudrais-tu point voir aussi ce joli petit marquis de Chaverny ? demanda dona Cruz avec un peu de moquerie.

– Si fait, répondit Aurore simplement; je voudrais bien le voir.

La gitana, sans lui donner le temps de la réflexion, la saisit par le bras en riant et l'entraîna vers l'escalier dérobé.

Les deux jeunes filles n'étaient plus séparées de la fête que par l'épaisseur d'une porte. On entendait vingt voix qui criaient, parmi le choc des verres et les éclats de rire : – Faisons le siège du boudoir ! A l'assaut ! à l'assaut !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable