« Le bossu », L’invitation   

L’invitation

Passepoil regardait son noble ami avec une admiration mêlée d'attendrissement. A peine Cocardasse était-il au début de sa menterie, que Passepoil s'avouait déjà vaincu dans la sincérité de son cœur.

Douce et bonne nature, âme modeste, sans fiel, presque aussi recommandable par ses humbles vertus que Cocardasse junior lui-même avec toutes ses brillantes qualités ! Les courtisans de Gonzague échangèrent des regards étonnés. Il y eut un silence, coupé de longs chuchotements. Cocardasse redressait superbement les crocs gigantesques de sa moustache.

– Monseigneur m'avait donné deux commissions, reprit-il, et d'une j'arrive à l'autre. Je m'étais dit quittant Passepoil : « Cocardasse, ma caillou, réponds avec franchise : où trouve-t-on les cadavres ? Le long de l'eau. » Va bien ! Avant de chercher mes deux bagasses, j'avais fait un petit tour de promenade le long de la Seine. Il faut être matinal, le soleil était déjà sur le Châtelet; rien au bord de la Seine, eh donc ! la rivière ne charriait que des bouchons !

Caramba ! nous avions manqué le coche. Ce n'était pas tout à fait de ma faute; mais c'est égal, capédédiou ! je me suis dit comme cela : « Cocardasse, mon névoux, tu périrais de honte, si tu revenais vers ton illustre maître comme oune pigeoun, sans avoir rempli ses petites instructions. Va bene ? Quand on a le fil, les ressources elles ne manquent pas, non ! » J'ai passé le Pont-Neuf, tout en me promenant les mains derrière le dos, et j'ai dit : « Troun de l'air ! que la statue d'Henri IV elle fait bien là où elle est ! » J'ai monté le faubourg Saint-Jacques. Hé ! Passepoil ?

– Cocardasse ? répondit le Normand.

– Autrement, te souviens-tu de c'ta petit couquin de Provençal, le roussot Massabiou, de la Canebiére, qui tirait les manteaux au tournant Notre-Dame ?

– Oui, il a été pendu ?

– Non pas, vivadiou ! joli garçon, bon cœur ! Massabiou il gagne sa vie à vendre aux chirurgiens de la chair fraîche.

– Passez, dit Gonzague.

– Eh donc ! monseigneur, il n'y a pas de sot métier; mais, si j'abuse des instants de monseigneur, sandiéou ! me voilà muet comme un brochet !

– Arrivez au fait, ordonna le prince.

– Le fait, c'est que j'ai rencontré le petit Massabiou qui descendait le faubourg vers la rue des Mathurins. « Adieu, Massabiou, petit ! que j'ai dit.

– Adieu Cocardasse, qu'il a fait.

– La santé, clampin ?

– Tout doucement gredin, et toi ?

– Tout doucement, Et d'où viens-tu, ma caille ?

– De l'hôpital là-bas, porter de la marchandise. » Cocardasse fit une pause. Gonzague s'était retourné vers lui. Chacun écoutait avidement. Passepoil avait envie de fléchir les genoux pour adorer un petit peu son noble ami.

– Vous entendez, reprit Cocardasse, sûr désormais de son effet.

La couquinasse revenait de l'hôpital, et il avait encore son grand sac sur l'épaule. « Va bien, mon bon ! » j'ai dit.

Et, pendant que Massabiou descendait, moi, j'ai continué de monter jusqu'au Val-de-Grâce…

– Et là, interrompit Gonzague, qu'as-tu trouvé ?

– J'ai trouvé maître Jean Petit, le chirurgien du roi, qui disséquait, pour l'instruction de ses élèves, le cadavre vendu par c'ta polissoun de Massabiou…

– Et tu l'as vu ?

– De mes deux yeux sandiéou !

– Lagardère ?

– Oui, bien. As pas pur ! en propre original, ses cheveux blonds, sa taille, sa figure. Le scalpel était dedans, Même le coup de couteau ! reprit-il en montrant son épaule d'un geste terrible de cynisme, parce qu'il voyait le doute assombrir les visages; le coup ! Pour nous autres, les blessures sont aussi reconnaissables que les visages !

– C'est vrai, dit Gonzague.

On n'attendait que ce mot. Un long murmure de joie s'éleva parmi les courtisans.

– Il est bien mort ! bien mort ! Gonzague lui-même poussa un long soupir de soulagement et répéta : – Bien mort ! Il jeta sa bourse à Cocardasse, qui fut entouré, interrogé, félicité.

– Voilà qui va donner du montant au champagne ! s'écria Oriol. tiens, brave, prends ceci.

Et chacun voulut faire quelque largesse au héros Cocardasse. Celui-ci, malgré sa fierté, prenait de toute main. Un valet descendit les degrés du perron. Le jour était déjà bas. Le valet tenait un flambeau d'une main, de l'autre un plat d'argent sur lequel il y avait une lettre.

– Pour monseigneur, dit le valet.

Les courtisans s'écartèrent. Gonzague prit la lettre et l'ouvrit, On vit son visage changer, puis se remettre aussitôt. Il jeta sur Cocardasse un regard perçant, Frère Passepoil eut la chair de poule.

– Viens çà ! dit Gonzague au spadassin.

Cocardasse s'avança aussitôt.

– Sais-tu lire ? demanda le prince, qui avait aux lèvres un sourire amer.

Et, pendant que Cocardasse épelait : – Messieurs, reprit Gonzague, voici des nouvelles toutes fraîches.

– Des nouvelles du mort ? s'écria Navailles. Abondance de bien ne nuit pas.

– Que dit le défunt ? demanda Oriol, transformé en esprit fort.

– Écoutez, vous allez le savoir. Lis tout haut, toi, prévôt !

On fit cercle. Cocardasse n'était pas un homme très lettré; mais il savait lire, en y mettant le temps. Néanmoins, en cette circonstance, il lui fallut l'aide de frère Passepoil, qui n'était pas beaucoup plus savant que lui.

– Accousta, mon bon ! dit-il; j'ai la vue trouble.

Passepoil s'approcha et jeta les yeux sur la lettre à son tour. Il rougit; mais, en vérité, on eût dit que c'était de plaisir. On eût dit également que Cocardasse junior avait grand peine à s'empêcher de rire. Ce fut l'affaire d'un instant. Leurs coudes se rencontrèrent. Ils s'étaient compris.

– Voilà une histoire ! s'écria le candide Passepoil.

– As pas pur ! il faut le voir pour le croire ! répondit le Gascon qui prit un air consterné.

– Qu'est-ce donc ? qu'est-ce donc ? cria-t-on de toutes parts.

– Lis, Passepoil, la voix elle me manque. Eh donc ! j'appelle cela un miracle !

– Lis, Cocardasse, j'en ai la chair de poule ! Gonzague frappa du pied. Cocardasse se redressa et dit au domestique : – Éclaire, maraud ! Quand il eut le flambeau à portée, il lut d'une voix haute et distincte : « Monsieur le prince, pour régler d'une fois nos comptes divers, je m'invite à votre souper de ce soir. Je serai chez vous à neuf heures. » – La signature ? s'écrièrent dix voix en même temps.

Cocardasse acheva : « Chevalier Henri de Lagardère ! » Chacun répéta ce nom, qui désormais était un épouvantail, Un grand silence se fit. Dans l'enveloppe qui avait contenu la lettre, un objet se trouvait. Gonzague l'avait pris. Personne n'en avait pu reconnaître la nature.

C'était le gant que Lagardère avait arraché à Gonzague chez M. le régent. Gonzague le serra. Il reprit la lettre des mains de Cocardasse. Peyrolles voulut lui parler; il le repoussa.

– Eh bien, fit-il en s'adressant aux deux braves, que dites-vous de ça ?

– Je dis, répliqua doucement Passepoil, que l'homme est sujet à faire erreur. J'ai rapporté fidèlement la vérité.

D'ailleurs, ce pourpoint est un témoignage irrécusable.

– Mais cette lettre, la récusez-vous ?

– As pas pur ! s'écria Cocardasse, moi, je dis que ce couquin de Massabiou peut certifier si je l'ai rencontré dans la rue Saint-Jacques.

Qu'on le fasse venir ! Maître Jean Petit est-il chirurgien du roi, oui ou non ? J'ai vu le corps, j'ai reconnu la blessure…

– Mais cette lettre ? fit Gonzague, dont les sourcils se froncèrent.

– Il y a longtemps que ces drôles vous trompent, murmura Peyrolles à son oreille.

Les courtisans de Gonzague s'agitaient et chuchotaient.

– Ceci passe les bornes, disait le gros petit traitant Oriol; cet homme est un sorcier.

– C'est le diable ! s'écria Navailles.

Cocardasse dit tout bas, contenant la fièvre qui lui faisait battre le cœur.

– C'est un homme, capédédiou, pas vrai, mon bon ?

– C'est Lagardère !

– Messieurs, reprit Gonzague d'une voix légèrement altérée, il y a là-dessous quelque chose d'incompréhensible; nous sommes trahis par ces hommes, sans doute…

– Ah ! monseigneur ! protestèrent à la fois Cocardasse et Passepoil.

– Silence ! le défi qu'on m'envoie, je l'accepte !

– Bravo ! fit Navailles faiblement.

– Bravo ! bravo ! répétèrent les autres à contrecœur.

– Si monseigneur me permet un conseil, dit Peyrolles, au lieu du souper projeté…

– On soupera, de par le ciel ! interrompit Gonzague, qui releva la tête.

– Alors, insista Peyrolles, portes closes, à tout le moins.

– Portes ouvertes ! portes grandes ouvertes !

– A la bonne heure ! dit encore Navailles.

Il y avait là de vigoureuses lames : Navailles lui-même, Nocé, Choisy, Gironne, Montaubert et d'autres. Les financiers étaient l'exception.

– Vous portez tous l'épée, messieurs, reprit Gonzague.

– Nous aussi ! murmura Cocardasse en clignant de l'oeil à l'adresse de Passepoil.

– Saurez-vous vous en servir à l'occasion ? demanda le prince.

– Si cet homme vient seul… commença Navailles sans prendre souci de cacher sa répugnance.

– Monseigneur, monseigneur, dit Peyrolles, ceci est affaire à Gauthier Gendry et à ses cousins ! Gonzague regardait ses affidés, les sourcils froncés et les lèvres tremblantes.

– Sur ma vie ! s'écria-t-il au-dedans de lui-même, ils y viendront ! Je les veux esclaves, ou la sainte-barbe sautera !

– Fais comme moi, dit tout bas Cocardasse junior à Passepoil, c'est le moment.

Ils s'avancèrent tous deux, solennellement drapés dans leurs manteaux de bravaches, et vinrent se camper au-devant de Gonzague.

– Monseigneur, dit Cocardasse, trente ans d'une conduite honorable, je dirais même avantageuse, militent en faveur de deux braves que les apparences semblent accuser. Ce n'est pas en un seul jour qu'on ternit ainsi le lustre de toute une existence ! Regardez-nous ! L'Être suprême a mis sur chaque visage le signe de la fidélité ou de la félonie.

Regardez-nous, corpodibale ! et regardez M. de Peyrolles, notre accusateur.

Il était superbe, ce Cocardasse junior, en disant cela.

Son accent provençal-gascon prêtait je ne sais quelle saveur à ces paroles choisies.

Quant à frère Passepoil, il était toujours bien beau de modestie et de candeur. Ce malheureux Peyrolles semblait fait tout exprès pour servir de point de comparaison.

Depuis vingt-quatre heures, sa pâleur chronique tournait au vert-de-gris. C'était le type parfait de ces audacieux poltrons qui frappent en tremblant, qui assassinent avec la colique. Gonzague songeait, Cocardasse reprit : – Monseigneur, vous qui êtes grand, vous qui êtes puissant, Votre Excellence, elle peut juger de haut. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous connaissez vos dévoués serviteurs. Souvenez-vous des fossés de Caylus, où nous étions ensemble.

– La paix ! s'écria Peyrolles épouvanté, Gonzague, sans s'émouvoir, dit en regardant ses amis : – Ces messieurs ont déjà tout deviné. S'ils ignorent quelque chose, on le leur apprendra. Ces messieurs comptent sur nous comme nous comptons sur eux. Il y a entre nous réciprocité d'indulgence, nous nous connaissons les uns les autres.

M. de Gonzague appuya sur ces derniers mots. Y avait-il un seul de ces roués qui n'eût quelque péché sur la conscience ? Quelques-uns d'entre eux avaient eu déjà besoin de Gonzague dans leurs démêlés avec les lois; en outre, leur conduite dans cette nuit les faisait complices.

Oriol se sentait défaillir; Navailles, Choisy et les gentilshommes tenaient les yeux baissés. Si l'un d'eux eût protesté, tout était dit, les autres eussent suivi; mais nul ne protesta.

Gonzague dut remercier le hasard qui avait éloigné le petit marquis de Chaverny.

Chaverny, malgré ses défauts, n'était point de ceux qu'on fait taire.

Gonzague pensait bien se débarrasser de lui cette nuit, et pour longtemps.

– Je voulais seulement dire à monseigneur, reprit Cocardasse, que de vieux serviteurs comme nous ne doivent point être condamnés légèrement, Nous avons, Passepoil et moi, de nombreux ennemis, comme tous les gens de mérite. Voici mon opinion, je la soumets à monseigneur avec ma franchise ordinaire : Eh donc ! de deux choses l'une ! ou le chevalier de Lagardère il est ressuscité, ce qui me paraît invraisemblable, ou cette lettre, elle est un faux fabriqué par quelque lampin pour nuire à deux honnêtes gens. J'ai dit, tron de l'air !

– Je craindrais d'ajouter un seul mot, dit frère Passepoil, tant mon noble ami a éloquemment rendu ma pensée.

– Vous ne serez pas punis, prononça Gonzague d'un air distrait; éloignez-vous.

Ils n'eurent garde de bouger.

– Monseigneur ne nous a pas compris, fit Cocardasse avec dignité, ohimé ! c'est fâcheux ! Le Normand ajouta, la main sur son cœur : – Nous n'avons pas mérité d'être ainsi méconnus.

– Vous serez payés, fit Gonzague impatienté; que voulez-vous de plus ?

– Ce que nous voulons, monseigneur ? (c'était Cocardasse qui parlait et il avait dans la voix ce tremblement qui vient du cœur) ce que nous voulons ?

C'est la preuve pleine et entière de notre innocence, As pas pur ! je vois que vous ne savez pas à qui vous avez affaire.

– Non, dit Passepoil, qui avait les larmes aux yeux tout naturellement et par infirmité, non; oh, non ! vous ne le savez pas !

– Ce que nous voulons, c'est une justification éclatante; et pour y arriver, voici ce que je vous propose : cette lettre dit que M. de Lagardère il viendra vous braver cette nuit jusque chez vous; nous prétendons, nous, que M. de Lagardère est mort. Que l'événement soit juge ! Nous nous rendons prisonniers. Si nous avons menti et que M. de Lagardère vienne, nous consentons à mourir, n'est-il pas vrai, Passepoil, ma caillou ?

– Avec joie ! répondit le Normand, qui pour le coup fondit en larmes.

– Si, au contraire, reprit le Gascon, M. de Lagardère il ne vient pas, réparation d'honneur ! Monseigneur ne refusera pas de permettre à deux bons garçons de continuer à lui dévouer leur existence.

– Soit ! dit Gonzague, vous nous suivrez au pavillon; l'événement jugera.

Les deux braves se précipitèrent sur ses mains et les baisèrent avec effusion.

– La sentence de Dieu ! prononcèrent-ils ensemble en se redressant comme une paire de justes, Mais ce n'était pas à eux que Gonzague faisait attention en ce moment; il contemplait avec dépit la piteuse mine de ses fidèles.

– J'avais ordonné qu'on fit venir Chaverny ! dit-il en se tournant vers Peyrolles.

Celui-ci sortit aussitôt.

– Eh bien, messieurs, reprit le prince, qu'avez-vous donc ? Dieu me pardonne, vous voilà pâles et muets comme des fantômes.

– Le fait est, murmura Cocardasse, qu'ils ne sont pas d'une gaieté folle, non !

– Avez-vous peur ? continua Gonzague.

Les gentilshommes tressaillirent, et Navailles dit : – Prenez garde, monseigneur !

– Si vous n'avez pas peur, reprit le prince, c'est donc que vous répugnez à me suivre ?

Et comme on gardait le silence.

– Prenez garde vous-mêmes, messieurs mes amis ! s'écria-t-il.

Souvenez-vous de ce que je vous disais hier dans la grande salle de mon hôtel : Obéissance passive ! Je suis la tête, vous êtes le bras. Il y a pacte entre nous.

– Personne ne songe à rompre le pacte, dit Taranne, mais…

– Point de mais ! je n'en veux pas. Songez bien à ce que je vous ai dit et à ce que je vais vous dire. Hier vous auriez pu vous séparer de moi; aujourd'hui, non : vous savez mon secret. Aujourd'hui, celui qui n'est pas avec moi est contre moi. Si quelqu'un manquait à l'appel cette nuit…

– Eh ! fit Navailles, personne n'y manquera.

– Tant mieux ! nous sommes tout près du but. Vous me croyez entamé, vous vous trompez; depuis hier, j'ai grandi de moitié; votre part a doublé; vous êtes riches déjà, sans le savoir, autant que des ducs et pairs. Je veux que ma fête soit complète, il le faut…

– Elle le sera, monseigneur, dit Montaubert, qui était parmi les âmes damnées.

La promesse contenue dans les dernières paroles de Gonzague ranimait les chancelants.

– Je veux qu'elle soit joyeuse ! ajouta-t-il.

– Elle le sera, pardieu ! elle le sera !

– Moi, d'abord, dit le petit Oriol, qui avait froid jusque dans la moelle des os, je me sens déjà tout guilleret. Nous allons rire.

– Nous allons rire, nous allons rire ! répétèrent les autres, prenant leur parti en braves.

Ce fut à ce moment que Peyrolles ramena Chaverny.

– Pas un mot de ce qui vient de se passer, messieurs, dit Gonzague.

– Chaverny ! Chaverny ! s'écria-t-on de toutes parts en affectant la plus aimable gaieté, arrive donc ! on t'attend.

A ce nom, le bossu, qui, depuis si longtemps, était immobile au fond de sa niche, sembla s'éveiller. Sa tête s'encadra dans l'oeil-de-bœuf et il regarda. Cocardasse et Passepoil l'aperçurent à la fois.

– Attention ! fit le Gascon, té !

– On est à son affaire, répondit le Normand.

– Voilà, fit Chaverny, qui entrait.

– D'où viens-tu donc ? demanda Navailles.

– D'ici près, de l'autre côté de l'église. Ah ! cousin ! Il vous faut deux odalisques à la fois ?

Gonzague pâlit. A l'oeil-de-bœuf, la figure du bossu s'éclaira, puis disparut. Le bossu était derrière sa porte et contenait à deux mains les battements de son cœur. Ce seul mot venait de le frapper comme un trait de lumière.

– Fou ! incorrigible fou ! s'écria Gonzague presque gaiement.

Sa pâleur avait fait place au sourire.

– Mon Dieu ! reprit Chaverny, l'indiscrétion n'est pas grande. J'ai tout simplement escaladé le mur pour faire un tour de promenade dans le jardin d'Armide. Armide est double, il y a deux Armides, manquant toutes les deux de Renaud.

On s'étonnait de voir le prince si calme en face de cette insolente escapade.

– Et te plaisent-elles ? demanda-t-il en riant.

– Je les adore toutes deux. Mais qu'y a-t-il cousin ? se reprit-il; pourquoi m'avez-vous fait appeler ?

– Parce que tu es de noce ce soir, répliqua Gonzague.

– Ah, bah ! fit Chaverny, vraiment ! On se marie donc encore ?

Et qui se marie ?

– Une dot de cinquante mille écus.

– Comptant ?

– Comptant.

– De beaux yeux, la cassette ! Avec qui ?

Son regard faisait le tour du cercle.

– Devine, répliqua Gonzague, qui riait toujours.

– Voilà bien des mines de mariés, reprit Chaverny, je ne devine pas : il y en a trop. Ah ! si fait ! c'est peut-être moi ?

– Juste ! fit Gonzague.

Tout le monde éclata de rire.

Le bossu ouvrit doucement la porte de sa niche et resta debout sur le seuil. Sa figure avait changé d'expression. Ce n'était plus cette tête pensive, ce regard avide et profond : c'était Ésope II, dit Jonas, le ricanement vint.

– Et la dot ? demanda Chaverny.

– La voici, répondit Gonzague, qui tira une liasse d'actions de son pourpoint : elle est prête.

Chaverny hésita un instant. Les autres le félicitaient en riant. Le bossu s'avança lentement et vint présenter son dos à Gonzague, après lui avoir donné la plume trempée dans l'encre et la planchette.

– Tu acceptes ? demanda Gonzague avant de signer les endos.

– Ma foi ! oui, répondit le petit marquis; il faut bien se ranger.

Gonzague signa. En signant, il dit au bossu : – Eh bien, l'ami, tiens-tu toujours à ta fantaisie ?

– Plus que jamais, monseigneur.

Cocardasse et Passepoil regardaient cela bouche béante.

– Pourquoi plus que jamais ? demanda encore Gonzague.

– Parce que je sais le nom du marié, monseigneur.

– Et que t'importe ce nom ?

– Je ne saurais pas vous dire cela. Il est des choses qui ne s'expliquent point. Comment vous expliquer, par exemple, la conviction où je suis que, sans moi, M. de Lagardère n'accomplira point sa promesse fanfaronne ?

– Tu as donc entendu.

– Ma niche est là tout près, Monseigneur, je vous ai servi une fois.

– Sers-moi deux fois, et tu ne souhaiteras plus rien.

– Cela dépend de vous, monseigneur.

– Tiens, Chaverny, dit Gonzague en lui tendant les actions signées.

Et, se tournant vers le bossu, il ajouta : – Tu seras de la noce, je t'invite.

Tout le monde battit des mains, tandis que Cocardasse échangeait un regard rapide avec Passepoil, murmurant : – Le loup dans la bergerie ! Capédédiou ! ils ont raison : nous allons rire ! Tous les courtisans de Gonzague avaient entouré le bossu. Il partageait les félicitations avec le marié.

– Monseigneur, dit-il en s'inclinant pour remercier, je ferai de mon mieux pour me rendre digne de cette haute faveur. Quant à ces messieurs, nous avons déjà jouté en paroles. Ils ont de l'esprit, mais pas autant que moi. Hé ! hé ! sans manquer au respect que je dois à monseigneur, j'aurai le mot pour rire, je vous le promets. Vous verrez le bossu à table; il passe pour un bon vivant. Vous verrez ! vous verrez !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable