« Le bossu », Caprice de bossu   

Caprice de bossu

Nos heureux spéculateurs, Taranne, Albret et compagnie, ayant fini leur partage, commençaient à se remontrer dans la foule. Ils avaient grandi de deux ou trois coudées. On les regardait avec respect.

– Où donc est-il, ce cher Chaverny ? demanda Gonzague.

Au moment où M. de Peyrolles allait répondre, un tumulte affreux se fit dans la cohue. Tout le monde se précipita vers le perron, où jeux gardes-françaises entraînaient un pauvre diable qu'ils avaient saisi aux cheveux.

– Fausse ! disait-on, elle est fausse !

– Et c'est une infamie ! falsifier le signe du crédit !

– Profaner le symbole de la fortune publique !

– Entraver les transactions ! ruiner le commerce !

– A l'eau, faussaire ! à l'eau, le misérable ! Le gros petit traitant Oriol, Montaubert, Taranne et les autres, criaient comme des aigles. Avoir besoin d'être sans péché pour jeter la première pierre, c'était bon du temps de Notre- Seigneur ! On amena le pauvre malheureux, terrifié, à demi mort, devant Gonzague. Son crime était d'avoir passé au bleu une action blanche, pour bénéficier de la petite prime affectée temporairement aux titres à la mode.

– Pitié ! pitié ! criai -il; je n'avais pas compris toute l'énormité de mon crime.

– Monseigneur, dit Peyroles, on ne voit ici que faussaires !

– Monseigneur, ajouta Montaubert, il faut un exemple.

Et la foule : – Horreur ! infamie ! un faux ! ah ! le scélérat ! point de pardon !

– Qu'on le jette dehors ! décida Gonzague en détournant les yeux.

La foule s'empara aussitôt du pauvre diable, en criant : – A la rivière ! à la rivière ! Il était cinq heures du soir. Le premier son de la cloche de fermeture tinta dans la rue Quincampoix. Les terribles accidents qui chaque jour se renouvelaient avaient déterminé l'autorité à défendre la négociation des actions après la brume tombée. C'était toujours à ce dernier moment que le délire du jeu arrivait à son comble. Vous eussiez dit une mêlée. On se prenait au collet. Les clameurs se croisaient si bien, qu'on n'entendait plus qu'un seul et même hurlement.

Dieu sait que le bossu avait de la besogne; mais son regard ne quittait pas M. de Gonzague. Il avait entendu le nom de Chaverny.

– On va fermer ! on ferme ! criait la cohue. Dépêchons ! dépêchons ! Si Ésope II dit Jonas avait eu plusieurs douzaines de bosses, quelle fortune !

– Que vouliez-vous me dire du marquis de Chaverny, monseigneur ? demanda Peyrolles.

Gonzague était en train de rendre un signe de tête protecteur et hautain au salut de ses affidés. Il avait réellement grandi depuis la veille, par rapport à eux qui s'étaient rapetissés.

– Chaverny ? répéta-t-il d'un air distrait. Ah ! oui, Chaverny. Fais-moi penser tout à l'heure qu'il faut que je parle à ce bossu.

– Et la jeune fille ? n'est-il pas dangereux de la laisser au pavillon ?

– Très dangereux. Elle n'y restera pas longtemps.

Pendant que j'y songe, ami Peyrolles, nous souperons chez dona Cruz, une réunion d'intimes. Que tout soit prêt.

Il ajouta quelques mots à l'oreille de Peyrolles qui s'inclina et dit : – Monseigneur, il suffit.

– Bossu ! s'écria un endosseur mécontent, tu trépignes comme un petit fou ! tu ne sais plus ton métier. Messieurs, il nous faudra reprendre La Baleine.

Peyrolles s'éloignait. M. de Gonzague le rappela.

– Et trouvez-moi Chaverny, dit-il, mort ou vif, je veux Chaverny ! Le bossu secoua son dos, sur lequel on était en train de signer.

– Je suis las, dit-il, voici la cloche. J'ai besoin de repos.

La cloche tintait, en effet, et les concierges passaient en faisant sonner leurs grosses clés, Quelques minutes après, on n'entendait plus d'autre bruit que celui des cadenas que l'on fermait, Chaque locataire avait sa serrure, et les marchandises non venues ou échangées restaient dans les loges. Les gardiens pressaient vivement les retardataires, Nos spéculateurs associés, Navailles, Taranne, Oriol et Cie, s'étaient rapprochés de Gonzague, qu'ils entouraient chapeau bas, Gonzague avait les yeux fixés sur le bossu, qui, assis sur un pavé, à la porte de sa niche, n'avait point l'air de se disposer à sortir. Il comptait paisiblement le contenu de son grand sac de cuir, et avait en apparence, du moins, beaucoup de plaisir à cette besogne.

– Nous sommes venus ce matin savoir des nouvelles de votre santé, monsieur mon cousin, dit Navailles.

– Et nous avons été heureux, ajouta Nocé, d'apprendre que vous ne vous étiez point trop ressenti des fatigues de la fête d'hier.

– Il y a quelque chose qui fatigue plus que le plaisir, messieurs, c'est l'inquiétude.

– Le fait est, dit Oriol, qui voulait à tout prix placer un mot, le fait est que l'inquiétude… moi je suis comme cela.

Quand on est inquiet…

Ordinairement, Gonzague était bon prince et venait au secours de ses courtisans qui se noyaient; mais, cette fois, il laissa Oriol perdre plante.

Le bossu riait sur son pavé. Quand il eut achevé de compter son argent, il tordit le cou à son sac de cuir et l'attacha soigneusement avec une corde. Puis il se disposa à rentrer dans sa cabane.

– Allons, Jonas, lui dit un gardien, est-ce que tu comptes coucher ici ?

– Oui, mon ami, répondit le bossu, j'ai apporté ce qu'il faut pour cela.

Le gardien éclata de rire. Ces messieurs l'imitèrent, sauf le prince de Gonzague qui garda son grand sérieux.

– Voyons ! voyons ! fit le gardien; pas de plaisanteries, mon petit homme ! Déguerpissons, vite ! Le bossu lui ferma la porte au nez.

Comme le gardien frappait à grands coups de pieds dans la niche, le bossu montra sa tête pâlotte au petit oeil-de-bœuf qui était sous le toit.

– Justice, monseigneur ! s'écria-t-il.

– Justice ! répétèrent joyeusement ces messieurs.

– C'est dommage que Chaverny ne soit pas ici, ajouta Navailles; on l'aurait chargé de rendre cette importante et grave sentence.

Gonzague réclama le silence d'un geste.

– Chacun doit sortir au son de cloche, dit-il, c'est le règlement.

– Monseigneur, répliqua Ésope II dit Jonas du ton bref et précis d'un avocat qui pose ses conclusions, je vous prie de vouloir bien considérer que je ne suis pas dans la position de tout le monde; tout le monde n'a pas loué la loge de votre chien.

– Bien trouvé ! crièrent les uns, les autres dirent : – Que prouve cela ?

– Médor, répondit le bossu, avait-il coutume, oui ou non, de coucher dans sa niche ?

– Bien trouvé ! bien trouvé !

– Si Médor avait, comme je puis le prouver, l'habitude de coucher dans sa niche, moi qui me suis substitué, moyennant trente mille livres aux droits et privilèges de Médor, je prétends faire comme lui, et je ne sortirai d'ici que si l'on m'expulse par la violence, Gonzague sourit cette fois, Il exprima son approbation par un signe de tête.

Le gardien se retira.

– Viens çà, dit le prince.

Jonas sortit aussitôt de sa niche. Il s'approcha et salua en homme de bonne compagnie.

– Pourquoi veux-tu demeurer là-dedans ? lui demanda Gonzague.

– Parce que la place est sûre et que j'ai de l'argent.

– Penses-tu avoir fait une bonne affaire avec ta niche ?

– Une affaire d'or, monseigneur; je le savais d'avance.

Gonzague lui mit la main sur l'épaule. Le bossu poussa un petit cri de douleur.

Cela lui était arrivé déjà cette nuit, dans le vestibule des appartements du régent.

– Qu'as-tu donc ? demanda le prince étonné.

– Un souvenir du bal, monseigneur; une courbature.

– Il a trop dansé, firent ces messieurs.

Gonzague tourna vers eux son regard, où il y avait du dédin.

– Vous êtes disposés à vous moquer, messieurs, dit-il, moi aussi peut-être. Mais que nous aurions grand tort, et que celui-ci pourrait bien plutôt se moquer de nous !

– Ah ! monseigneur… dit Jonas modestement.

– Je vous le dis comme je le pense, messieurs, reprit Gonzague, voici votre maître.

On avait bonne envie de se récrier.

– Voici votre maître ! répéta le prince; il m'a été plus utile à lui tout seul que vous tous ensemble, Il nous avait promis M. de Lagardère au bal du régent, et nous avons eu M. de Lagardère.

– Si monseigneur eût bien voulu nous charger…, commença Oriol.

– Messieurs, reprit Gonzague sans lui répondre, on ne fait pas marcher comme on veut M. de Lagardère. Je souhaite que nous n'ayons pas bientôt à nous en convaincre de nouveau.

Tous les regards interrogèrent.

– Nous pouvons parler la bouche ouverte, dit Gonzague; je compte m'attacher ce garçon-là; j'ai confiance en lui.

Le bossu se rengorgea fièrement à ce mot. Le prince poursuivit : – J'ai confiance, et je dirai devant lui comme je le dirais devant vous, messieurs ! Si Lagardère n'est pas mort, nous sommes tous en danger de périr.

Il y eut un silence. Le bossu avait l'air le plus étonné de tous.

– L'aurez-vous donc laissé échapper ? murmura-t-il.

– Je ne sais, mes hommes tardent bien. Je suis inquiet. Je donnerais beaucoup pour savoir a quoi m'en tenir.

Autour de lui, financiers et gentilshommes tâchaient de faire bonne contenance. Il y en avait de braves : Navailles, Choisy, Nocé, Gironne, Montaubert, avaient fait leurs preuves. Mais les trois traitants, surtout Oriol, étaient tout pâle et le baron ae Batz tournait au vert.

– Nous sommes, Dieu merci ! assez nombreux et assez forts… commença Navailles.

– Vous parlez sans savoir, interrompit Gonzague; je souhaite que personne ne tremble plus que moi, s'il nous faut enfin frapper un grand coup.

– De par Dieu ! monseigneur, s'écria-t-on de toutes parts, nous sommes tout à vous.

– Messieurs, je le sais bien, répliqua le prince sèchement; je me suis arrangé pour cela, S'il y eut des mécontents, on ne le vit point.

– En attendant, reprit Gonzague, réglons le passé. L'ami, vous nous avez rendu un grand service.

– Qu'est-ce que cela, monseigneur !…

– Pas de modestie, je vous prie. Vous avez bien travaillé, demandez votre salaire.

Le bossu avait encore à la main son sac de cuir; il se prit à le tortiller.

– En vérité, balbutia-t-il, ça ne vaut pas la peine.

– Tête bleue ! s'écria Gonzague, tu veux donc nous demander une bien forte récompense ?

Le bossu le regarda en face et ne répondit point.

– Je te l'ai dit une fois déjà, continua le prince avec un commencement d'impatience, je n'accepte rien pour rien, l'ami. Pour moi, tout service gratuit est trop cher, car il cache une trahison. Fais-toi payer, je le veux.

– Allons, Jonas, mon ami, cria la bande, fais un souhait : voici le roi des génies !

– Puisque monseigneur l'exige, dit le bossu avec un embarras croissant; mais comment oser faire cette demande à monseigneur ?

Il baissa les yeux, tortilla son sac et balbutia : – Monseigneur va se moquer, j'en suis sûr !

– Cent louis que notre ami Jonas est amoureux ! s'écria Navailles.

Il y eut un long éclat de rire. Gonzague et le bossu furent les seuls qui ne prirent point part à cette gaieté.

Gonzague était convaincu qu'il aurait encore besoin du bossu. Gonzague était avide, mais non pas avare; l'argent ne lui coûtait rien : à l'occasion, il savait le répandre à pleines mains. En ce moment, il voulait deux choses : acquérir ce mystérieux instrument et le connaître. Or, il manœuvrait pour atteindre ce double but. Loin de le gêner, ses courtisans lui servaient à rendre plus évidente la bienveillance qu'il montrait au petit homme.

– Pourquoi ne serait-il pas amoureux ? dit-il sérieusement. S'il est amoureux, et que cela dépende de moi, je jure qu'il sera heureux. Il y a des services qui ne se payent pas seulement avec de l'argent.

– Monseigneur, prononça le bossu d'un ton pénétré, je vous remercie. Amoureux, ambitieux, curieux, sais-je quel nom donner à la passion qui me tourmente ? Ces gens rient, ils ont raison; moi je souffre !

Gonzague lui tendit la main. Le bossu la baisa, mais ses lèvres frémirent. Il poursuivit d'un ton si étrange, que nos roués perdirent leur gaieté : – Curieux, ambitieux, amoureux, qu'importe le nom du mal ? La mort est la mort, qu'elle vienne par la fièvre, par le poison, par l'épée.

Il secoua tout à coup son épaisse chevelure, et son regard brilla.

– L'homme est petit, dit-il, mais il remue le monde.

Avez-vous vu parfois la mer, la grande mer en fureur ? avez-vous vu les vagues hautes jeter follement leur écume à la face voilée du ciel ? avez-vous entendu cette voix rauque et profonde, plus profonde et plus rauque que la voix du tonnerre lui-même ? C'est immense – immense ! rien ne résiste à cela, pas même le granit du rivage, qui s'affaisse de temps en temps miné par la sape du flot; je vous le dis et vous le savez : c'est immense ! Eh bien, il y a une planche qui flotte sur ce gouffre, une planche frêle qui tremble et qui gémit : sur la planche, qu'est-ce ? un être plus frêle encore, qui paraît de loin moindre que l'oiseau noir du large, et l'oiseau a ses ailes : un être, un homme. Il ne tremble pas; je ne sais quelle magique puissance est sous sa faiblesse, elle vient du ciel, ou de l'enfer. L'homme a dit (ce nain tout nu, sans serres, sans toison, sans ailes), l'homme a dit : « Je veux »; l'Océan est vaincu ! On écoutait. Le bossu, pour tous ceux qui l'entouraient, changeait de physionomie.

– L'homme est petit, reprit-il, tout petit ! Avez-vous vu parfois la flamboyante chevelure de l'incendie ? le ciel de cuivre où monte la fumée comme une coupole épaisse et lourde ? Il fait nuit noire; mais les édifices lointains sortent de l'ombre à cette autre et terrible aurore; les murs voisins regardent tout pâles. La façade, avez-vous vu cela ? c'est plein de grandeur et cela donne le frisson; la façade ajourée comme une grille, montre ses fenêtres sans châssis, ses portes sans vantaux, toutes ouvertes comme des trous derrière lesquels est l'enfer, et qui semblent la double ou triple rangée de dents de ce monstre qu'on appelle le feu ! C'est grand aussi, c'est furieux comme la tempête, c'est menaçant comme la mer. Il n'y a pas à lutter contre cela, non ! Cela réduit le marbre en poussière, cela tord ou fond le fer, cela fait des cendres avec le tronc géant des vieux chênes. Eh bien ! sur le mur incandescent qui fume et qui craque, parmi les flammes qui ondulent et fouettent, couchées par le vent complice, voici une ombre, un objet noir, un insecte, un atome : un homme. Il n'a pas peur du feu, pas plus du feu que de l'eau. Il est roi, il dit : « Je veux ! » Le feu impuissant se dévore lui-même et meurt.

Le bossu s'essuya le front. Il jeta un regard sournois autour de lui, et eut tout à coup ce petit rire sec et crépitant que nous lui connaissons.

– Eh ! eh ! eh ! eh ! fit-il, voyant que son auditoire tressaillait; jusqu'ici, j'ai vécu une véritable vie. Eh ! eh ! eh ! je suis petit, mais je suis homme. Pourquoi ne serais-je pas amoureux, mes bons maîtres ? pourquoi pas curieux ? pourquoi pas ambitieux ? Je ne suis plus jeune; je n'ai jamais été jeune. Vous me trouvez laid, n'est-ce pas ?

J'étais plus laid encore autrefois. C'est le privilège de la laideur : l'âge l'use comme la beauté. Vous perdez, je gagne : au cimetière nous serons tous pareils.

Il ricana en regardant tour à tour les affidés de Gonzague.

– Quelque chose de pire que la laideur, reprit-il, c'est la pauvreté.

J'étais pauvre, je n'avais point de parents; je pense que mon père et ma mère ont eu peur de moi le jour de ma naissance, et qu'ils ont mis mon berceau dehors. Quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu le ciel gris sur ma tête, le ciel qui versait de l'eau froide sur mon pauvre petit corps tremblotant. Quelle femme me donna son lait ? Je l'eusse aimée. Ne riez plus ! S'il est quelqu'un qui prie pour moi au ciel, c'est elle. La première sensation dont je me souvienne, c'est la douleur que donnent les coups; aussi appris-je que j'existais par le fouet qui déchira ma chair.

Mon lit, c'était le pavé, mon repas, c'était ce que les chiens repus laissaient au coin de la borne. Bonne école, messieurs, bonne école ! Si vous saviez comme je suis dur au mal ! Le bien m'étonne et m'enivre comme la goutte de vin monte à la tête de celui qui n'a jamais bu que de l'eau…

– Tu dois haïr beaucoup, l'ami ! murmura Gonzague.

– Eh ! eh ! beaucoup, oui, monseigneur. J'ai entendu çà et là des heureux regretter leurs premières années; moi, tout enfant, j'ai eu la colère dans le cœur. Savez-vous ce qui me faisait jaloux ? C'était la joie d'autrui. Les autres étaient beaux, les autres avaient des pères et des mères. Avaient-ils du moins pitié, les autres, de celui qui était seul et brisé ? Non. Tant mieux ! Ce qui a fait mon âme, ce qui l'a endurcie, ce qui l'a trempée, c'est la raillerie, c'est le mépris. Cela tue quelquefois; cela ne m'a pas tué. La méchanceté m'a révélé ma force.

Une fois fort, ai-je été méchant ? Mes bons maîtres, ceux qui furent mes ennemis ne sont plus là pour le dire.

Il y avait quelque chose de si étrange et de tellement inattendu dans ces paroles, que chacun faisait silence. Nos roués, saisis à l'improviste, avaient perdu leur sourire moqueur. Gonzague écoutait attentif et surpris. L'effet produit ressemblait au froid que donnerait la menace proférée par un invisible ennemi.

– Dès que j'ai été fort, poursuivit le bossu, une envie m'a pris : j'ai voulu être riche. Pendant dix ans, peut-être davantage, j'ai travaillé au milieu des rires et des huées. Le premier denier est difficile à gagner, le second l'est moins, le troisième vient tout seul, il faut douze deniers pour faire un sou tournois, vingt sous pour faire une livre. J'ai sué de sang pour conquérir mon premier louis d'or; je l'ai gardé.

Quand je suis bien las et découragé, je le contemple : sa vue ranime mon orgueil, c'est l'orgueil qui est la force de l'homme. Sou à sou, livre à livre, j'amassais. Je ne mangeais pas à ma faim; je buvais mon content, parce qu'il y a de l'eau gratis aux fontaines. J'avais des haillons, je couchais sur la dure. Mon trésor augmentait : j'amassais, j'amassais toujours !

– Tu es donc avare ? interrompit Gonzague avec empressement, comme s'il eût eu intérêt ou plaisir à découvrir le côté faible de cet être bizarre.

Le bossu haussa les épaules.

– Plût à Dieu ! monseigneur, répondit-il; si seulement le ciel m'eût fait avare ! si seulement je pouvais aimer ces pauvres écus comme l'amant aime sa maîtresse ! c'est une passion, cela ! j'emploierais mon existence à l'assouvir.

Qu'est le bonheur, sinon un but dans la vie, un prétexte pour s'efforcer et pour vivre ? Mais n'est pas avare qui veut.

J'ai longtemps espéré que je deviendrais avare, je n'ai pas pu, je ne suis pas avare.

Il poussa un gros soupir et croisa ses bras sur sa poitrine.

– J'eus un jour de joie, continua-t-il, rien qu'un jour. Je venais de compter mon trésor, je passai un jour entier à me demander ce que j'en ferais; j'avais le double, le triple de ce que je croyais; je répétais dans mon ivresse : « Je suis riche ! je suis riche ! je vais acheter le bonheur ! » Je regardai autour de moi, personne ! Je pris un miroir. Des rides et des cheveux blancs ! déjà ! – déjà ! N'était-ce pas hier qu'on me battait enfant ! « Le miroir ment ! » me dis-je. Je brisai le miroir. Une voix me cria : « Tu as bien fait !

Ainsi doit-on traiter les effrontés qui parlent franc ici bas !

» Et la même voix encore : « L'or est beau ! l'or est jeune ! sème l'or, bossu ! vieillard, sème l'or ! tu récolteras jeunesse et beauté ! » Qui parlait ainsi, monseigneur ! Je vis bien que j'étais fou. Je sortis. J'allais au hasard par les rues, cherchant un regard bienveillant, un visage pour me sourire. « Bossu ! bossu ! » disaient les hommes à qui je tendais la main. « Bossu ! bossu ! » répétaient les femmes vers qui s'élançait la pauvre virginité de mon cœur. « Bossu ! bossu ! bossu ! » Et ils riaient. Ils mentent donc ceux qui disent que l'or est le roi du monde !

– Il fallait le montrer, ton or ! s'écria Navailles. Gonzague était tout pensif.

– Je le montrai, reprit Ésope II, dit Jonas; les mains se tendirent, non point pour serrer les miennes mais pour fouiller dans mes poches.

Je voulais amener chez moi des amis, ma maîtresse, je n'y attirai que des voleurs. Vous souriez encore, moi, je pleurai, je pleurai des larmes sanglantes. Mais je ne pleurai qu'une nuit. L'amitié, l'amour, extravagances ! A moi le plaisir, à moi tout ce qui, du moins, se vend à tout le monde !…

– L'ami, interrompit Gonzague avec froideur et fierté, saurai-je enfin ce que vous voulez de moi ?

– J'y arrive, monseigneur, répliqua le bossu, qui changea encore une fois de ton. Je sortis de nouveau de ma retraite, timide encore, mais ardent. La passion de jouir s'allumait en moi; je devenais philosophe. J'allai, j'errai, je me mis à la piste, flairant le vent des carrefours, pour deviner d'où sifflait la volupté inconnue.

– Eh bien ? fit Gonzague.

– Prince, répondit le bossu en s'inclinant, le vent venait de chez vous.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable