« Le bossu », Un coup de Bourse sous la Régence   

Un coup de Bourse sous la Régence

Le bossu était entré l'un des premiers à l'hôtel de Gonzague, et, dès l'ouverture des portes, on l'avait vu arriver avec un petit commissionnaire qui portait une chaise, un coffre, un oreiller et un matelas. Le bossu meublait sa niche et voulait évidemment en faire son domicile, comme il en avait le droit par son bail. Il avait, en effet, succédé aux droits de Médor, et Médor couchait dans sa niche.

Les locataires des cahutes du jardin de Gonzague eussent voulu des jours de quarante-huit heures. Le temps manquait à leur appétit de négoce. En route, pour aller chez eux ou en revenir, ils agiotaient; ils se réunissaient pour dîner, afin d'agioter en mangeant. Les heures seules du sommeil étaient perdues. N'est-il pas humiliant de penser que l'homme, esclave d'un besoin matériel, ne peut pas agioter en dormant.

Le vent était à la hausse. La fête du Palais-Royal avait produit un immense effet. Bien entendu, personne, parmi ce petit peuple de spéculateurs, n'avait mis le pied à la fête; mais quelques-uns, perchés sur les terrasses des maisons voisines, avaient pu entrevoir le ballet : on ne parlait que du ballet. La fille du Mississipi, puisant à l'urne de son respectable père, de l'eau qui se changeait en pièces d'or, voilà une fine et charmante allégorie, quelque chose de vraiment français et qui pouvait faire pressentir à quelle hauteur s'élèverait, dans les siècles suivants, le génie dramatique de ce peuple qui, né malin, créa le vaudeville ! Au souper, entre la poire et le fromage, on avait accordé une nouvelle création d'actions. C'étaient les petites-filles. Elles avaient déjà dix pour cent de prime avant d'être gravées. Les mères étaient blanches, les filles étaient jaunes, les petites-filles devaient être bleues, couleur du ciel, du lointain, de l'espoir et des rêves. Il y a, quoi qu'on en dise, une large et profonde poésie dans un registre-souche ! En général, les boutiques qui faisaient le coin des rues baraquées étaient des débits de boissons dont les maîtres vendaient le ratafia d'une main et jouaient de l'autre. On buvait beaucoup : cela met de l'entrain dans les transactions. A chaque instant, on voyait les spéculateurs heureux porter rasade aux gardes-françaises postés en sentinelles aux avenues principales.

Ces tours de faction étaient très recherchés; cela valait une campagne aux Porcherons.

Incessamment, des portefaix, des voituriers à bras, amenaient des masses de marchandises qu'on entassait dans les cases ou au dehors au beau milieu de la voie. Le port était payé un prix fou. Une seule chose, de nos jours, peut donner l'idée du tarif de la rue Quincampoix : c'est le tarif de San Francisco, la ville du golden fever, où les malades de cette fièvre d'or payent, dit-on, deux dollars pour faire cirer leurs bottes.

La rue Quincampoix avait d'étonnants rapports avec la Californie.

Notre siècle n'a rien inventé en fait d'extravagances, Ce n'était ni l'or ni l'argent, ce n'étaient pas non plus les marchandises qu'on recherchait; la vogue était aux petits papiers. Les blanches, les jaunes, les mères, les filles, enfin ces chers anges qui allaient naître, les petites-filles, les bleues, ces tendres actions dont le berceau s'entourait déjà de tant de sollicitude, voilà ce qu'on demandait de toutes parts à grands cris, voilà ce qu'on voulait, voilà ce qui véritablement excitait le délire de tous.

Veuillez réfléchir : un louis vaut francs aujourd'hui; demain, il vaudra encore francs, tandis qu'une petite-fille de mille livres, qui ce matin ne vaut que cent pistoles, peut valoir deux mille écus demain soir. A bas la monnaie, lourde, vieille, immobile ! Vive le papier, léger comme l'air, le papier précieux, le papier magique, qui accomplit au fond même des portefeuilles je ne sais quel travail d'alchimiste ! Une statue à ce bon M. Law, une statue haute comme le Colosse de Rhodes ! Êsope II, dit Jonas, bénéficiait de cet engouement. Son dos, ce pupitre commode dont lui avait fait cadeau la nature, ne chômait pas un seul instant. Les pièces de six livres et les pistoles tombaient sans relâche dans sa sacoche de cuir. Mais ce gain le laissait impassible.

C'était déjà un financier endurci.

Il n'était point gai ce matin, il avait l'air malade. A ceux qui avaient la bonté de l'interroger à ce sujet, il répondait : – Je me suis un peu trop fatigué cette nuit.

– Où cela, Jonas, mon ami ?

– Chez M. le régent, qui m'avait invité à sa fête.

On riait, on signait, on payait : c'était une bénédiction !

Vers dix heures du matin, une acclamation immense, terrible, foudroyante, fit trembler les vitres de l'hôtel de Gonzague. Le canon qui annonce la naissance des fils des souverains ne fait pas, à beaucoup près, autant de bruit que cela, On battait des mains, on hurlait, les chapeaux volaient en l'air, la joie avait des éclats et des spasmes, des trépignements et des défaillances. Les actions bleues, les petites-filles, avaient vu le jour ! Elles sortaient toutes fraîches, toutes vierges, toutes mignonnes, des presses de l'imprimerie royale. N'y a-t-il pas de quoi faire crouler la rue Quincampoix ! Les petites-filles, les actions bleues, les dernières-nées, portaient la signature vénérable du sous-contrôleur Labastide !

– A moi ! dix de prime !

– Quinze !

– Vingt, à moi ! comptant, espèces.

– Vingt-cinq ! payées en laine du Berri.

– En épices de l'Inde, en soie grège, en vins de Gascogne !

– Ne foulez pas, corbleu ! la mère. Fi ! à votre âge !

– Oh ! le vilain, qui malmène les femmes ! N'avez-vous pas de honte ?

– Gare ! gare ! Une partie de bouteilles de Rouen.

– Gare ! toiles de Quintin, plein la main; trente de prime !

Cris de femmes bousculées, cris de petits hommes étouffés, glapissements de ténors, grands murmures de basses-tailles, horions échangés de bonne foi; ces actions bleues avaient là un succès tout à fait digne d'elles ! Oriol et Montaubert descendirent les marches du perron de l'hôtel.

Ils venaient d'avoir leur entrevue avec Gonzague, qui les avait gourmandés d'importance. Ils étaient silencieux et tout penauds.

– Ce n'est plus un protecteur, dit Montaubert en touchant le sol du jardin.

– C'est un maître, grommela Oriol, et qui nous mène là où ne nous voulions point aller. J'ai bien envie…

– Et moi donc ! interrompit Montaubert, Un valet à la livrée du prince les aborda, et leur remit à chacun un petit paquet cacheté, Ils rompirent le sceau. Les paquets contenaient chacun une liasse d'actions bleues. Oriol et Montaubert se regardèrent.

– Palsambleu ! fit le gros petit financier déjà tout ragaillardi, en caressant son jabot de dentelles, j'appelle ceci une attention délicate.

– Il a des façons d'agir, dit Montaubert attendri, qui n'appartiennent qu'à lui.

On compta les petites-filles, qui étaient en nombre raisonnable.

– Mêlons, dit Montaubert.

– Mêlons, accepta Oriol.

Les scrupules étaient déjà loin; la gaieté revenait. Il y eut comme un écho derrière eux.

– Mêlons, mêlons !

Toute la bande folle descendait le perron. Navailles, Taranne, Choisy, Nocé, Albret, Gironne et le reste.

Chacun de ceux-ci avait également trouvé, en arrivant, un chasse-remords et une consolation.

Ils se formèrent en groupe.

– Messieurs, dit Albret, voici des croquants de marchands qui ont des écus jusque dans leurs bottes. En nous associant, nous pouvons tenir le marché aujourd'hui et faire un coup de partie. J'ai une idée…

Ce ne fut qu'un cri : – Associons-nous, associons-nous.

– En suis-je ? demanda une petite voix aigrelette qui semblait sortir de la poche du grand baron de Batz.

On se retourna. Le bossu était là, prêtant son dos à un marchand de faïence qui donnait les fonds de son magasin pour une douzaine de chiffons et qui était heureux.

– Au diable ! fit Navailles en reculant, je n'aime pas cette créature.

– Va plus loin, ordonna brutalement Gironne.

– Messieurs, je suis votre serviteur, repartit le bossu avec politesse; j'ai loué ma place, et le jardin est à moi comme à vous.

– Quand je pense, dit Oriol, que ce démon, qui nous a tant intrigués cette nuit, n'est qu'un méchant pupitre ambulant.

– Pensant – écoutant – parlant ! prononça le bossu en piquant chacun de ses mots.

Il salua, sourit, et alla à ses affaires. Navailles le suivit du regard.

– Hier, je n'avais pas peur de ce petit homme, murmura-t-il.

– C'est qu'hier, dit Montaubert à voix basse, nous pouvions encore choisir notre chemin.

– Ton idée, Albret, ton idée ! s'écrièrent plusieurs voix.

On se serra autour d'Albret, qui parla pendant quelques minutes avec vivacité.

– C'est superbe, dit Gironne; je comprends.

– C'est ziperbe, répéta le baron de Batz, ché gombrends; mais expliquez-moi encore…

– Eh ! fit Nocé, c'est inutile; à l'œuvre ! il faut que dans une heure la rafle soit faite.

Ils se dispersèrent aussitôt. La moitié environ sortit par la cour et la rue Saint-Magloire, pour se rendre rue Quincampoix par le grand tour.

Les autres allèrent seuls ou par petits groupes, causant çà et là bonnement des affaires du temps. Au bout d'un quart d'heure environ, Taranne et Choisy rentrèrent par la porte qui donnait rue Quincampoix.

Ils firent une percée à grands coups de coude, et, interpellant Oriol, qui causait avec Gironne : – Une fureur ! s'écrièrent-ils, une folie ! Elles font trente et trente-cinq au cabaret de Venise; quarante et jusqu'à cinquante chez Foulon.

Dans une heure, elles feront cent. Achetez, achetez ! Le bossu riait dans un coin.

– On te donnera un os à ronger, petit, lui dit Nocé à l'oreille; sois sage !

– Merci, mon digne monsieur, répondit Ésope II humblement, c'est tout ce qu'il me faut.

Le bruit s'était cependant répandu en un clin d'oeil que les bleues allaient faire cent de prime avant la fin de journée. Les acheteurs se présentèrent en foule. Albret qui avait toutes les actions de l'association dans son portefeuille, vendit en masse à cinquante au comptant; il se fit fort, en outre, pour une quantité considérable à livrer au même taux sur le coup de deux heures.

Alors débouchèrent, par la même porte donnant sur la rue Quincampoix, Oriol et Montaubert avec des visages de deux aunes.

– Messieurs, dit Oriol à ceux qui lui demandaient pourquoi cet air consterné, je ne crois pas qu'il faille volontiers répéter ces fatales nouvelles, cela ferait baisser les fonds.

– Et, quoi que nous en ayons, ajouta Montaubert avec un profond soupir, la chose se fera toujours assez vite.

– Manœuvre ! manœuvre ! cria un gros marchand qui avait les poches gonflées de petites-filles.

– La paix, Oriol ! fit M. de Montaubert; vous voyez à quoi vous nous exposez.

Mais le cercle avide et compact des curieux se massait déjà autour d'eux.

Priez, messieurs, dites ce que vous savez, s'écria-t-on; c'est un devoir d'honnête homme.

Oriol et Montaubert restèrent muets comme des poissons.

– Ché fais fous le tire, moi, dit le baron de Batz qui arrivait; tépâcle ! tépâcle ! tépâcle !

– Débâcle ? Pourquoi ?

– Manœuvre, vous dit-on – Silence, vous, le gros homme ! Pourquoi débâcle, Monsieur de Batz ?

– Ché sais bas, répondit gravement le baron, zuingande bour zent te paisse !

– Cinquante pour cent de baisse ?

– En dix minides.

– En dix minutes ! mais c'est une dégringolade !

– Ya, c'est eine técrincolâte ! eine tésâsdre ! eine bânigue !

– Messieurs, messieurs, dit Montaubert, tout beau ! n'exagérons rien.

– Vingt bleues à quinze de prime ! criait-on aux alentours.

– Quinze bleues, quinze ! à dix de prime et du temps.

– Vingt-cinq au pair.

– Messieurs, messieurs, c'est de la folie ! l'enlèvement du jeune roi n'est pas encore un fait officiel.

– Rien ne prouve, ajouta Oriol, que M. Law ait pris la fuite.

– Et que M. le régent soit prisonnier au Palais-Royal, acheva Montaubert d'un air profondément désolé.

Il y eut un silence de stupeur, puis une grande clameur composée de mille cris.

– Le jeune roi enlevé ! M. Law en fuite ! le régent prisonnier !

– Trente actions à cinquante de vente !

– Quatre-vingts bleues à soixante !

– A cent !

– A cent cinquante.

– Messieurs, messieurs, faisait Oriol, ne vous pressez pas.

– Moi, je vends toutes les miennes à trois cents de perte ! s'écria Navailles, qui n'en avait plus une seule; les prenez-vous ?

Oriol fit un geste d'énergique refus.

Les bleues firent aussitôt quatre cents de perte.

Montaubert continuait : – On ne surveillait pas assez les du Maine, ils avaient des partisans.

M. le chancelier d'Aguesseau était du coup, M. le cardinal de Bissy, M. de Villeroy et le maréchal de Villars.

Ils ont eu de l'argent par M. le prince de Cellamare.

Judicaël de Malestroit, marquis de Poncallec, le plus riche gentilhomme de Bretagne, a pris le jeune roi sur la route de Versailles, et l'a emmené à Nantes. Le roi d'Espagne passe en ce moment les Pyrénées avec une armée de trois cent mille hommes : c'est là un fait malheureusement avéré.

– Soixante bleues à cinq cents de perte ! cria-t-on dans la foule toujours croissante.

– Messieurs, messieurs, ne vous pressez pas. Il faut du temps pour amener une armée des monts pyrénéens jusqu'à Paris. D'ailleurs, ce sont des on-dit ! rien que des on-dit…

– Tes on-tit, tes on-tit, répéta le baron de Batz. Ch'ai encore eine action; ché la tonne bour zing zents vrancs ! foilà.

Personne ne voulut de l'action du baron de Batz, et les offres recommencèrent à grands cris.

– Au pis aller, reprit Oriol, si M. Law n'était pas en fuite…

– Mais, demanda-t-on, qui retient le régent prisonnier ?

– Bon Dieu ! répondit Montaubert, vous m'en demandez plus que je n'en sais, mes bonnes gens. Moi, je n'achète ni ne vends, Dieu merci ! M. le duc de Bourbon était mécontent, à ce qu'il paraît. On parle aussi du clergé, pour l'affaire de la constitution. Il y en a qui prétendent que le tzar est mêlé à tout cela et veut se faire proclamer roi de France.

Ce fut un cri d'horreur. Le baron de Batz proposa son action pour cent écus. A ce moment de panique universelle, Albret, Taranne, Gironne et Nocé, qui avaient les fonds sociaux, firent un petit achat, et furent signalés aussitôt. On se les montrait au doigt comme une partie carrée d'idiots : ils achetaient. En un clin d'oeil, la foule les entoura, les assiégea, les étouffa.

– Ne leur dites pas vos nouvelles, fit-on à l'oreille d'oriol et de Montaubert.

Le gros petit traitant avait grand peine à s'empêcher de rire.

– Les pauvres insensés ! murmura-t-il en montrant ses complices d'un geste plein de pitié.

Puis il ajouta en s'adressant à la foule : – Je suis gentilhomme, mes amis; je vous ai dit mes nouvelles Gratis pro Deo; faites-en ce que vous voudrez, je m'en lave les mains.

Montaubert, poussant encore plus loin la complaisance, criait aux innocents : – Achetez, mes amis, achetez ! Si ce sont de faux bruits, vous allez faire une magnifique affaire.

On signait deux à la fois sur le dos du bossu. Il recevait des deux mains, et ne voulait plus que de l'or. Réaliser ! réaliser ! c'était le cri général. Ce qu'on appelait le pair pour les actions bleues ou petites filles, c'était cinq mille livres, taux de leur émission, bien que leur valeur nominale ne fût que de mille livres. En vingt minutes, elles tombèrent à quelques centaines de francs. Taranne et ses lieutenants firent rafle. Leurs portefeuilles se gonflèrent comme le sac de cuir d'Ésope II, dit Jonas, lequel riait tout tranquillement, et prêtait son dos à ces fiévreuses transactions. Le tour était fait. Oriol et Montaubert disparurent.

Bientôt, de toutes parts des gens arrivèrent essoufflés : – M. Law est à son hôtel.

– Le jeune roi est aux Tuileries.

– Et M. le régent assiste présentement à son déjeuner.

– Manœuvre ! manœuvre ! manœuvre !

– Manèfre ! manèfre ! manèfre ! répéta le baron de Batz indigné; ché fous tisais pien que z'édait tes manèfres.

Il y eut des gens qui se pendirent.

Sur le coup de deux heures, Albret se présenta pour livrer ses actions vendues au taux de cinq mille cinquante francs. Malgré les gens pendus et ceux qui firent banqueroute en se brimant à s'arracher les cheveux, Albret réalisa encore un fabuleux bénéfice.

En signant le transfert sur le dos du bossu, Albret lui glissa une bourse dans la main. Le bossu cria : – Viens çà, La Baleine.

L'ancien soldat aux gardes vint, parce qu'il avait vu la bourse. Le bossu la lui jeta au nez.

Ceux de mes lecteurs qui trouveront le stratagème d'oriol, Montaubert et compagnie par trop élémentaire n'ont qu'à lire les notes de Cl. Berger sur les Mémoires secrets de l'abbé de Choisy. Ils y verront des manœuvres bien plus grossières couronnées d'un plein succès.

Le récit de ces coquineries amusait les ruelles. On faisait sa réputation d'homme d'esprit en même temps que sa fortune en montant ces audacieuses escroqueries.

C'étaient de bons tours qui faisaient rire tout le monde, excepté les pendus.

Pendant que nos habiles étaient à partager le butin quelque part, M. le prince de Gonzague et son fidèle Peyrolles descendirent le perron de l'hôtel. Le suzerain venait rendre visite à ses vassaux. L'agio avait repris avec fureur. On jouait sur nouveaux frais. D'autres nouvelles, plus ou moins controuvées, circulaient. La Maison d'Or, un instant étourdie par un spasme, avait pris le dessus et se portait bien.

M. de Gonzague tenait à la main une large enveloppe à laquelle pendaient trois sceaux, retenus par des lacets de soie. Quand le bossu aperçut cet objet, ses yeux s'ouvrirent tout grands, tandis que le sang montait violemment à son visage pâle. Il ne bougea point et continua son office.

Mais son regard était cloué désormais sur Peyrolles et Gonzague.

– Que fait la princesse ? demanda celui-ci.

– La princesse n'a point fermé l'oeil de cette nuit, répondit le factotum; sa camériste l'a entendue qui répétait : « Je fouillerai Paris tout entier ! Je la retrouverai !

– Vive Dieu ! murmura Gonzague; si jamais elle voyait cette jeune fille de la rue du Chantre, tout serait perdu !

– Il y a ressemblance ? demanda Peyrolles.

– Tu verras cela : deux gouttes d'eau. Te souviens-tu de Nevers ?

– Oui, répliqua Peyrolles. C'était un beau jeune homme.

– Celle-là est bien sa fille et belle comme un ange. Le même regard, le même sourire.

– Est-ce qu'elle sourit déjà ?

– Elle est avec dona Cruz; elles se connaissent : dona Cruz la console. Cela m'a fait quelque chose de voir cette enfant-là ! Si j'avais une fille comme elle, ami Peyrolles, je crois… Mais ce sont des folies ! De quoi me repentirai-je ?

Ai-je fait le mal pour le mal ? J'ai mon but, j'y marche. S'il y a des obstacles…

– Tant pis pour les obstacles ! murmura Peyrolles en souriant.

Gonzague passa le revers de sa main sur son front.

Peyrolles toucha l'enveloppe scellée.

– Monseigneur pense-t-il que nous ayons rencontré juste ?

– Il n'y a pas à en douter, répondit le prince; le cachet de Nevers et le grand sceau de la chapelle paroissiale de Caylus-Tarrides !

– Vous croyez que ce sont les pages arrachées au fameux registre ?

– J'en suis sûr.

– Monseigneur pourrait, du reste, vérifier le fait en ouvrant l'enveloppe.

– Y penses-tu ? s'écria Gonzague, briser des cachets ! de beaux cachets intacts ! Vive Dieu ! chacun de ceux-ci vaut une douzaine de témoins. Nous briserons les sceaux, ami Peyrolles, quand il en sera temps, quand nous représenterons au conseil de famille assemblé la véritable héritière de Nevers.

– La véritable ? répéta involontairement le factotum.

– Celle qui doit être pour nous la véritable. Et l'évidence sortira de là tout d'une pièce.

Peyrolles s'inclina. Le bossu regardait.

– Mais, reprit le factotum, que ferons-nous de l'autre jeune fille, monseigneur, j'entends de celle qui a le regard de Nevers et son sourire ?

– Damné bossu ! s'écria l'agioteur qui signait en ce moment sur le dos de Jonas, pourquoi remues-tu ainsi ?

Le bossu, en effet, avait fait un mouvement involontaire pour se rapprocher de Gonzague.

Celui-ci réfléchissait.

– J'ai songé à cela ! dit-il en se parlant à lui-même. Que ferais-tu de cette jeune fille, toi, ami Peyrolles, si tu étais à ma place ?

Le factotum eut son équivoque et bas sourire. Gonzague comprit sans doute, car il reprit : – Non, non ! je ne veux pas. J'ai une autre idée. Dis-moi, quel est le plus perdu, le plus ruiné de tous nos satellites ?

– Chaverny, répondit Peyrolles sans hésiter.

– Tiens-toi donc tranquille, bossu ! fit un nouvel endosseur.

– Chaverny ! répéta Gonzague, dont le visage s'éclaira, je l'aime, ce garçon-là, mais il me gêne; cela me débarrassera de lui.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable