« Le bossu », Encore la Maison d’Or   

Encore la Maison d’Or

On avait travaillé toute la nuit à l'hôtel de Gonzague.

Les cases étaient faites. Dès le matin, chaque marchand était venu meubler ses quatre pieds carrés. La grande salle elle-même avait ses loges toutes neuves, et l'on y respirait l'âcre odeur du sapin raboté. Dans les jardins, l'installation était complète aussi. Rien n'y restait des magnificences passées. Quelques arbres déshonorés se montraient encore çà et là, quelques sculptures aux carrefours des cinq ou six rues de cabalies qu'on avait percées sur l'emplacement des parterres.

Au centre d'une petite place située non loin de l'ancienne niche de Médor et tout en face du perron de l'hôtel, on voyait, sur son piédestal de marbre, une statue mutilée de la Pudeur. Le hasard a de ces moqueries. Qui sait si l'emplacement de notre Bourse actuelle ne servira pas, dans les siècles à venir, à quelque monument candide ?

Et tout cela était plein dès l'aube. Les courtiers ne manquaient point.

L'art en enfance était déjà de l'art. On s'agitait, on se déminait, on vendait, on achetait, on mentait, on volait : on faisait des affaires.

Les fenêtres de Mme la princesse de Gonzague qui donnaient sur le jardin étaient fermées de leurs contrevents épais. Celles du prince, au contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas brodés d'or. Il ne faisait jour ni chez le prince ni chez la princesse. NI. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, était encore au lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la veille et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille très respectable qui était à son chevet. Il était riche, ce fidèle M. de Peyrolles; il était avare, ou plutôt avide, car, s'il aimait l'argent passionnément, c'était pour les bonnes choses que l'argent procure.

Nous n'en sommes plus à dire qu'il n'avait aucune espèce de préjugé, Il prenait de toutes mains, et comptait bien être un fort grand seigneur sur ses vieux jours. C'était le Dubois de Gonzague. Le Dubois du régent voulait être cardinal. Nous ne savons quelle était précisément l'ambition de ce discret M. de Peyrolles, mais les Anglais avaient inventé déjà ce titre : milord Million. Peyrolles voulait être tout simplement monseigneur Million.

Gendry était en train de lui faire son rapport. Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et Montaubert, avaient porté le cadavre de Lagardère jusqu'à l'arche Marion, où ils l'avaient précipité dans le fleuve.

Peyrolles bénéficiait de moitié sur le payement des coquins employés par son maître. Il solda Gendry et le congédia; mais celui-ci dit avant de partir : – Les bons vivants deviennent rares. Vous avez là sous votre croisée un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner à l'occasion un honnête coup de main.

– Tu l'appelles ?

– La Baleine. Il est fort et stupide comme un bœuf.

– Engage-le, répondit Peyrolles; ceci par prudence, car j'espère bien que nous en avons fini avec toutes ces violences.

– Moi, dit Gendry, j'espère bien le contraire. Je vais engager La Baleine, Il descendit au jardin, où La Baleine était dans l'exercice de ses fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son heureux rival, Ésope II dit Jonas.

Peyrolles se leva et se rendit chez son maître, Il apprit avec étonnement que d'autres l'avaient devancé. Le prince de Gonzague donnait, en effet, audience à nos deux amis Cocardasse junior et frère Passepoil; tous deux en belle tenue, malgré l'heure matinale, brossés de frais, et ayant fait déjà leur tour à l'office.

– Mes drôles, commença M. de Peyrolles dès qu'il les aperçut, qu'avez-vous fait hier pendant la fête ?

Passepoil haussa les épaules et Cocardasse tourna le dos.

– Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit Cocardasse, à servir un illustre patron tel que vous, mon seigneur, autant il est pénible d'avoir affaire à monsieur.

Pas vrai, ma caillou ?

– Mon ami, répondit Passepoil, a lu dans mon cœur.

– Vous m'avez entendu, fit Gonzague, qui avait l'air exténué; il faut que vous ayez des nouvelles ce matin même, des nouvelles certaines, des preuves palpables. Je veux savoir s'il est vivant ou mort.

Cocardasse et Passepoil saluèrent de cette ample et belle façon qui faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingués de l'Europe. Ils passèrent roides devant M. de Peyrolles, et sortirent.

– M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles déjà tout blême, de qui vous parliez ainsi : vivant ou mort ?

– Je parlais du chevalier de Lagardère, répliqua Gonzague, qui remit sa tête fatiguée sur l'oreiller.

– Mais, fit Peyrolles stupéfait, pourquoi ce doute ? Je viens de payer Gendry.

– Gendry est un méchant coquin, et, toi, tu te fais vieillot, mon Peyrolles. Nous sommes mal servis. Pendant que tu dormais, j'ai déjà travaillé ce matin. J'ai vu Oriol et j'ai vu Montaubert, Pourquoi nos hommes ne les ont-ils pas accompagnés jusqu'à la Seine ?

– La besogne était achevée. Monseigneur a eu lui-même cette pensée de forcer deux de ses amis…

– Amis ! répéta Gonzague avec un dédain si profond, que Peyrolles lesta bouche close. J'ai bien fait, reprit le prince, et tu as raison; ce sont mes amis. Tudieu ! il faut qu'ils le croient; ce sont mes amis. De qui userait-on sans mesure, sinon de ses amis ? Je veux les mater, devines-tu cela ? je veux les lier à triple nœud, les enchaîner. Si M. de Horn avait eu seulement une centaine de bavards derrière lui, le régent se fût bouché les oreilles. Le régent aime avant tout son repos. Ce n'est pas que je craigne le sort fâcheux du comte de Horn…

Il s'interrompit, voyant que le regard de Peyrolles était fixé sur lui avidement.

– Vive Dieu ! dit-il avec un rire un peu contraint, en voici un qui a déjà la chair de poule !

– Est-ce que vous en êtes à redouter quelque chose de M. le régent ? demanda Peyrolles.

– Écoute, fit Gonzague qui se souleva sur le coude, je te jure devant Dieu que, si je tombe, tu seras pendu !

Peyrolles recula de trois pas. Les yeux lui sortaient de la tête.

Gonzague, pour le coup, éclata de rire franchement.

– Roi des trembleurs ! s'écria-t-il. De ma vie, je n'ai été si bien en cour, mais on ne sait pas ce qui peut arriver. En cas d'attaque, je veux être gardé. Je veux qu'il y ait autour de moi, non pas des amis, il n'y a plus d'amis, mais des esclaves; non pas des esclaves achetés mais des esclaves enchaînés; des êtres vivant de mon souffle pour ainsi dire, et sachant bien qu'ils mourraient de ma mort.

– Pour ce qui est de moi, balbutia Peyrolles, monseigneur n'avait pas besoin…

– C'est juste; toi, je te tiens depuis longtemps, mais les autres ?

Sais-tu qu'il y a de beaux noms dans cette bande ? Sais-tu qu'une clientèle semblable est un bouclier ? Navailles est du sang ducal, Montaubert est allié aux Mole de Champlâtreux, des seigneurs de robe dont la voix sonne comme le bourdon de Notre-Dame ! Choisy est le cousin de Mortemart, Nocé est l'allié des Lauzun, Gironne tient à Cellamare, Chaverny aux princes de Soubise.

– Oh ? celui-là… interrompit Peyrolles.

– Celui-là, dit Gonzague, sera lié comme les autres; il ne s'agit que de trouver une chaîne à sa fantaisie. Si nous n'en trouvions pas, se reprit-il d'un air sombre, ce serait tant pis pour lui ! Mais poursuivons notre revue : Taranne est protégé par M. Law en personne; Oriol, ce grotesque, est le propre neveu du secrétaire d'État Leblanc; Albret appelle M. de Fleury mon cousin. Il n'y a pas jusqu'à cet épais baron de Batz qui n'ait ses entrées chez la princesse Palatine. Je n'ai pas pris mes gens en aveugle, sois sûr de cela. Vauxménil me donne la duchesse de Berri; j'ai l'abbesse de Chelles par le petit Saveuse. Palsambleu ! je sais bien qu'ils me livreraient pour trente écus, tous tant qu'ils sont; mais les voici dans ma main depuis hier soir, et demain matin je les veux sous mes pieds.

Il rejeta sa couverture et sauta hors de son lit.

– Mes pantoufles ! dit-il.

Peyrolles s'agenouilla aussitôt, et le chaussa de la meilleure grâce du monde. Cela fait, il aida Gonzague à passer sa robe de chambre.

C'était une bête à toutes fins.

– Je te dis tout cela, mon ami Peyrolles, reprit Gonzague, car tu es mon ami, toi aussi.

– Oh ! monseigneur ! allez-vous me confondre avec ces gens-là ?

– Du tout ! il n'y en a pas un qui l'ait mérité, interrompit le prince avec un sourire amer; mais je te tiens si parfaitement mon ami, que je te puis parler comme à mon confesseur. On a besoin parfois de faire ses confidences, cela recorde. Nous disions donc qu'il nous les faut pieds et poings liés. La corde que je leur ai mise au cou ne fait encore qu'un tour; nous serrerons cela. Tu vas juger tout de suite combien la chose presse : nous avons été trahis cette nuit.

– Trahis ! s'écria Peyrolles, et par qui ?

– Par Gendry, par Oriol et par Montaubert.

– Est-ce possible !

– Tout est possible tant que la corde ne les étranglera pas.

– Et comment monseigneur sait-il… ? demanda Peyrolles.

– Je ne sais rien, sinon que nos coquins n'ont pas fait leur devoir.

– Gendry vient de m'affirmer qu'il avait porté le corps à l'arche Marion.

– Gendry a menti. Je ne sais rien; j'avoue même que je renonce difficilement à l'espoir d'être débarrassé de ce démon de Lagardère.

– Et d'où vous viennent ces doutes ?

Gonzague prit sous son oreiller un papier roulé et le déploya lentement.

– Je ne connais guère de gens qui voulussent se moquer de moi, murmura-t-il; ce serait un jeu dangereux qu'une semblable espièglerie vis-à-vis du prince de Gonzague !

Peyrolles attendait qu'il s'expliquât plus clairement.

– Et, d'un autre côté, poursuivit Gonzague, ce Gendry a du moins la main sûre. Nous avons entendu le cri d'agonie…

– Que vous dit-on là-dedans, monseigneur ? demanda Peyrolles au comble de l'inquiétude.

Gonzague lui passa le papier déroulé, et Peyrolles lut avidement.

Ce papier contenait une liste ainsi conçue :

Le capitaine Lorrain. – Naples. Staupitz. – Nuremberg. Pinto. – Turin. El Matodor. – Glascow. Joël de Jugan. – Morlaix. Faënza. – Paris. Saldagne. – id. Peyrolles. – … Philippe de Mantoue, prince de Gonzague. – …

Ces deux derniers noms étaient inscrits à l'encre rouge ou au sang.

Il n'y avait pas de nom de ville à leur suite, parce que le vengeur ne savait pas encore en quel lieu il devait les punir.

Les sept premiers noms, écrits à l'encre noir, étaient marqués d'une croix rouge. Gonzague et Peyrolles ne pouvaient ignorer ce que signifiait cette marque. Peyrolles avait le papier entre les mains et tremblait comme la feuille.

– Quand avez-vous reçu cela ? balbutia-t-il.

– Ce matin, de bonne heure, mais pas avant que les portes fussent ouvertes, car j'entendais déjà le bruit infernal que font tous ces fous dedans et dehors.

Par le fait, c'était un étourdissant tapage. L'expérience n'avait pas appris encore à régler une bourse et à donner au tripot un joli air de décence. Tout le monde criait à la fois, et ce concert de voix tonnait comme le bruit d'une émeute.

Mais Peyrolles songeait bien à cela !

– Comment l'avez-vous reçu ? demanda-t-il encore.

Gonzague montra la fenêtre qui faisait face à son lit et dont un des carreaux était brisé. Peyrolles comprit et chercha des yeux sur le tapis, où il vit bientôt un caillou parmi les éclats de vitre.

– C'est cela qui m'a éveillé, dit Gonzague. J'ai lu, et l'idée m'est venue que Lagardère avait pu se sauver, Peyrolles courba la tête.

– A moins, reprit Gonzague, que cet acte audacieux n'ait été exécuté par quelque affidé ignorant le sort de son maître.

– Espérons-le, murmura Peyrolles.

– En tout cas, j'ai mandé sur-le-champ Oriol et Montaubert. J'ai feint de tout ignorer; j'ai plaisanté, je les ai poussés, ils m'ont avoué qu'ils avaient déposé le cadavre sur un monceau de débris dans la rue Pierre-Lescot.

Le poing fermé de Peyrolles frappa son genou.

– Il n'en faut pas davantage ! s'écria-t-il; un blessé peut recouvrer la vie.

– Nous saurons dans peu le vrai de l'affaire, dit Gonzague.

Cocardasse et Passepoil sont sortis pour cela.

– Est-ce que vous vous fiez à ces deux renégats, monseigneur ?

– Je ne me fie à personne, ami Peyrolles, pas même à toi.

Si je pouvais tout faire par moi-même, je ne me servirais de personne. Ils se sont enivrés cette nuit; ils ont eu tort; ils le savent, raison de plus pour qu'ils marchent droit. Je les ai fait venir, je leur ai ordonné de me trouver les deux braves qui ont défendu cette nuit la jeune aventurière qui prend le nom d'Aurore de Nevers.

Il ne put s'empêcher de sourire en prononçant ces derniers mots.

Peyrolles resta sérieux comme un croque-mort.

– Et de remuer ciel et terre, acheva Gonzague, pour savoir si notre bête noire nous a encore échappé.

Il sonna et dit au domestique qui entra : – Qu'on prépare ma chaise ! Toi, mon ami Peyrolles, reprit-il, tu vas monter chez Mme la princesse afin de lui porter, comme d'habitude, l'assurance de mon respect profond. Tâche d'avoir de bons yeux. Tu me diras quelle physionomie a l'anti-chambre de Mme la princesse, et de quel ton sa camériste t'aura répondu.

– Où retrouverai-je monseigneur ?

– Je vais d'abord au pavillon. J'ai hâte de voir notre jeune aventurière de la rue Pierre-Lescot, Il paraît qu'elle et cette folle de dona Cruz font une paire d'amies. J'irai ensuite à l'hôtel de M. Law, qui me néglige; puis je me montrerai au Palais-Royal, où mon absence ne ferait pas bien. Qui sait quelles calomnies on pourrait répandre sur mon compte ?

– Tout cela sera long.

– Tout cela sera court. J'ai besoin de voir nos amis, nos bons amis. Cette journée ne sera pas oisive, et je médite pour ce soir certain petit souper… Mais nous reparlerons de cela.

Il s'approcha de la fenêtre et ramassa le caillou qui était sur le tapis.

– Monseigneur, dit Peyrolles, avant de vous quitter, souffrez que je vous mette en garde contre ces deux chenapans…

– Cocardasse et Passepoil ? Je sais qu'ils t'ont fort maltraité, mon pauvre Peyrolles.

– Il ne s'agit pas de cela. Quelque chose me dit qu'ils trahissent.

Et tenez, s'il fallait une preuve : ils étaient à l'affaire des fossés de Caylus et cependant je ne les ai point vus sur la liste de mort.

Gonzague, qui considérait le caillou d'un air pensif, déploya vivement le papier qu'il avait repris.

– Cela est vrai, murmura-t-il; leurs noms manquent ici.

Mais, si c'est Lagardère qui a dressé cette liste et si nos deux coquins étaient à Lagardère, ii eût mis leurs noms les premiers pour dissimuler la tromperie.

– Ceci est trop subtil, monseigneur. Il ne faut rien négliger dans un combat à outrance. Depuis hier, vous pontez sur l'inconnu. Cette créature étrange, ce bossu, qui est entré comme malgré vous dans vos affaires…

– Tu m'y fais penser, interrompit Gonzague; il faut que celui-là me vide son sac jusqu'au fond.

Il regarda par la croisée. Le bossu était justement au-devant de sa niche et dardait un coup d'oeil perçant vers les fenêtres de Gonzague.

A la vue de ce dernier, le bossu baissa les yeux et salua respectueusement.

Gonzague regarda encore son caillou.

– Nous saurons cela, murmura-t-il; nous saurons tout cela. J'ai idée que la journée vaudra la nuit. Va, mon ami Peyrolles; voici ma chaise, à bientôt ! Peyrolles obéit, M. de Gonzague monta dans sa chaise et se fit conduire au pavillon de dona Cruz.

En traversant les corridors pour se rendre auprès de Mme de Gonzague, Peyrolles se disait !

– Je n'ai pas pour la France, ma belle patrie, une de ces tendresses idiotes comme j'en ai vu parfois. Avec de l'argent, on trouve des patries partout. Ma tirelire est à peu près pleine, et, en vingt-quatre heures je puis faire ma main dans les coffres du prince. Le prince me paraît baisser. Si les choses ne vont pas mieux d'ici à demain, je boucle ma valise, et je vais chercher un air qui convienne davantage à ma santé délicate. Que diable; d'ici à demain, la mine n'aura pas eu le temps de sauter.

Cocardasse junior et frère Passepoil avaient promis de se multiplier pour mettre fin aux incertitudes de M. le prince de Gonzague. Ils étaient gens de parole. Nous les retrouvons non loin de là, dans un cabaret borgne de la rue Aubry-le-Boucher buvant et mangeant comme quatre.

La joie brillait sur leurs visages.

– Il n'est pas mort, vivadiou ! dit Cocardasse en tendant son gobelet.

Passepoil l'emplit et répéta : – Il n'est pas mort.

Et tous deux trinquèrent à la santé du chevalier Henri de Lagardère.

– Ah ! tron de l'air ! reprit Cocardasse, nous en doit-il des coups de plat pour toutes les sottises que nous avons faites depuis hier au soir !

– Nous étions gris, mon noble ami, repartit Passepoil; l'ivresse est crédule. D'ailleurs, nous l'avions laissé dans un si mauvais pas !

– Est-ce qu'il y a des mauvais pas pour c'ta pétiou couqin-là ! s'écria Cocardasse avec enthousiasme. As pas pur ! je le verrais maintenant lardé comme une poularde, que je dirais encore : « Sandiéou ! il s'en tirera ! » – Le fait est, murmura Passepoil en buvant sa piquette à petites gorgées, que c'est un bien joli sujet ! Ça nous rehausse fièrement d'avoir contribué à son éducation.

– Mon bon, tu viens d'exprimer les sentiments de mon âme. Tai ! qu'il nous donne des coups de plat tant qu'il voudra, je suis à lui corps et âme ! Passepoil remit son verre vide sur la table.

– Mon noble ami, reprit-il, s'il m'était permis de t'adresser une observation, je te dirais que tes intentions sont bonnes; mais ta fatale faiblesse pour le vin…

– Mordiou ! interrompit le Gascon, écoute, ma caillou ! tu étais trois fois plus gris que moi.

– Bien, bien ! du moment que tu le prends ainsi. Holà ! la fille, un autre broc ! Il prit dans ses doigts longs, maigres et crochus la taille de la servante, qui avait la tournure d'un tonneau. Cocardasse le contempla d'un air de compassion.

– Eh donc ! dit-il, mon bon, mon pauvre bon ! tu vois une paille dans l'oeil du voisin, ôte donc la poutre qui est dans le tien, bagasse ! En arrivant chez Gonzague, le matin de ce jour, ils étaient d'autant mieux convaincus de la fin violente de Lagardère qu'ils s'étaient rendus dès l'aube à la maison de la rue du Chantre, dont ils avaient trouvé les portes forcées. Le rez-de-chaussée était vide. Les voisins ne savaient pas ce qu'étaient devenus la belle jeune fille, Françoise et Jean-Marie Berrichon. Au premier étage, auprès du coffre, dont la fermeture était brisée, il y avait une mare de sang. C'en était fait : les coquins qui avaient attaqué cette nuit le domino rose qu'ils étaient chargés de défendre avaient dit vrai; Lagardère était mort ! Mais Gonzague lui-même venait de leur rendre l'espoir par la commission qu'il leur avait donnée. Gonzague voulait qu'on lui retrouvât le cadavre de son mortel ennemi.

Gonzague avait assurément ses raisons pour cela. Il n'en fallait pas plus à nos deux amis pour trinquer gaiement à la santé de Lagardère vivant. Quant à la seconde partie de leur mission : chercher les deux braves qui avaient défendu Aurore, c'était chose faite. Cocardasse se versa rasade et dit : – Il faudra trouver une histoire, mon pigeoun.

– Deux histoires, répondit frère Passepoil; une pour toi, une pour moi.

– Eh donc ! je suis moitié Gascon, moitié Provençal, les histoires ne me coûtent guère.

– Je suis Normand, pardienne ! Nous verrons la meilleure histoire.

– Tu me provoques, je crois, pécaïré ?

– Amicalement, mon noble camarade, ce sont des jeux de l'esprit.

Souviens-toi seulement que nous devons avoir trouvé, dans notre histoire, le cadavre du Petit Parisien.

Cocardasse haussa les épaules.

– Capédédiou ! grommela-t-il en humant la dernière goutte du second broc, la pauvre caillou veut en remontrer à son maître ! Il était encore trop tôt pour retourner à l'hôtel. Il fallait le temps de chercher. Cocardasse et Passepoil se mirent à composer chacun son histoire. Nous verrons lequel des deux était le meilleur conteur. En attendant, ils s'endormirent la tête sur la table, et nous ne saurions à qui des deux décerner la palme pour la vigueur et la sonorité du ronflement.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable