« Le bossu », Guet-apens   

Guet-apens

Ce que l'on appelait le grand cabinet, ou mieux le premier cabinet du régent, était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orléans, un fauteuil pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires du conseil, et dès pliants pour les secrétaires d'État. Au-dessus de la principale porte était l'écusson de France avec le lambel d'Orléans.

Les affaires du royaume se réglaient là chaque jour, un peu à la diable, après le dîner. Le régent dînait tard, l'Opéra commençait de bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps.

Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde; cela ressemblait à un tribunal, MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et d'Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la Sueur de son front devant une glace.

– Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix, mais enfin nous le tenons !

Ah ! le diable d'homme !

– A-t-il fait beaucoup de résistance ? demanda Machault, le lieutenant de police.

– Si je n'avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait arrivé ?

Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le cardinal de Bissy, Voyer-d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des affidés de Gonzague avaient pu se faire jour : Navailles, Choisy, Nocé, Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère l'aranne. Chaverny causait avec M. de Brissac, qui dormait debout pour avoir passé trois nuits à boire. Douze ou quinze hommes armés jusqu'aux dents, se tenaient derrière Lagardère, Il n'y avait là qu'une seule femme : Mme la princesse de Gonzague qui était assise à la droite du régent.

– Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu'il aperçut Lagardère, nous n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre fête et insulter dans notre propre maison un des plus grands seigneurs du royaume.

Vous êtes accusé aussi d'avoir tiré l'épée dans l'enceinte du Palais-Royal. C'est nous faire repentir trop vite de notre clémence à votre égard.

Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre. Il répondit d'un ton froid et respectueux : – Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on répète ce qui s'est dit entre M. de Gonzague et moi. Quant à la seconde accusation, j'ai tiré l'épée, c'est vrai; mais ce fut pour défendre une dame. Parmi celles qui sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage.

Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit : – Monsieur, vous avez dit vrai.

Henri le regarda avec étonnement, et vit que ses compagnons le gourmandaient. Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait point s'arrêter longtemps à ces bagatelles.

– Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela; mais prenez garde, il est une chose qu'on ne vous pardonnera point. Vous avez promis à Mme de Gonzague que vous lui rendriez sa fille. Est-ce vrai ?

– Oui, monseigneur, je l'ai promis.

– Vous m'avez envoyé un messager qui m'a fait en votre nom la même promesse. Le reconnaissez-vous ?

– Oui, monseigneur.

– Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal. Les cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu'on vous reproche.

Mais, sur ma foi ! monsieur, je vous jure qu'il sera fait justice de vous si vous le méritez. Où est Mlle de Nevers ?

– Je l'ignore, répondit Lagardère.

– Il ment ! s'écria impétueusement la princesse.

– Non, madame. J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout.

Il y eut dans l'assemblée un murmure désapprobateur.

Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde : – Je ne connais pas Mlle de Nevers.

– C'est de l'impudence ! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.

Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta : – C'est de l'impudence !

M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla incontinent d'appliquer à cet insolent la question extraordinaire.

Pourquoi chercher midi à quatorze heures ?

Le régent regarda sévèrement Lagardère.

– Monsieur, fit-il, réfléchissez bien à ce que vous dites.

– Monseigneur, la réflexion n'ajoute rien à la vérité et n'en retranche rien : j'ai dit la vérité.

– Souffrirez-vous cela, monseigneur ? dit la princesse qui avait peine à se contenir. Sur mon honneur, sur mon salut, il ment ! Il sait où est ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-même tout à l'heure, à dix pas d'ici, dans le jardin.

– Répondez ! ordonna le régent.

– Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, j'ai dit la vérité, alors j'espérais encore accomplir ma promesse.

– Et maintenant ? balbutia la princesse hors d'elle-même.

– Maintenant, je ne l'espère plus, Mme de Gonzague retomba épuisée sur son siège.

La partie grave de l'assistance, les ministres, les membres du Parlement, les ducs, regardaient avec curiosité cet étrange personnage dont tant de fois le nom avait frappé leurs oreilles au temps de leur jeunesse : le beau Lagardère, Lagardère le spadassin ! Cette figure intelligente et calme n'allait point à vulgaire traîneur d'épée.

Certains, dont le regard était plus perçant, essayaient de vor ce qu'il y avait derrière cette apparente tranquillité.

C'était comme une résolution triste et profondément réfléchie. Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là grâce au nom de leur patron, partie intéressée dans le débat; mais leur patron ne venait pas.

Le régent reprit : – Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de France ? Quand vous me faisiez dire : « La fille de votre ami vous sera rendue… » – J'espérais qu'il en serait ainsi.

– Vous espériez !

– L'homme est sujet à se tromper.

Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être ses conseils.

– Mais, monseigneur, s'écria la princesse, qui se tordait les bras, ne voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant ! Il l'a, j'en fais serment ! Il la tient cachée ! C'est à lui que j'ai remis ma fille la nuit du meurtre; je m'en souviens ! je le sais ! je le jure !

– Vous entendez, monsieur ? dit le régent.

Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère. Sous ses cheveux perlèrent des gouttes de sueur, mais il répondit sans démentir son calme : – Mme la princesse se trompe.

– Oh ! fit-elle avec folie, et ne pouvoir confondre cet homme !

– Il ne faudrait qu'un témoin… commença le régent.

Il s'interrompit parce qu'Henri s'était redressé de son haut, provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte principale. L'entrée de Gonzague fit une courte sensation. Il salua de loin la princesse sa femme et Philippe d'Orléans, il resta près de la porte.

Son regard croisa celui d'Henri, qui prononça d'un accent de défi : – Que le témoin se montre donc, et que le témoin ose me reconnaître !

Les yeux de Gonzague battirent comme s'il eût essayé en vain de soutenir le regard de l'accusé. Chacun vit bien cela. Mais Gonzague parvint à sourire et l'on se dit : – Il a peut-être pitié.

Le silence régnait cependant dans la salle. Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre.

– Elle est à nous ! dit-il à voix basse.

– Et les papiers ?

– Et les papiers.

Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouvait de joie.

– Par la mort de Dieu ! s'écria-t-il, avais-je raison de te dire que ce bossu valait son pesant d'or ?

– Ma foi, répondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jugé. Il nous a donné un fier coup d'épaule !

– Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, disait cependant Lagardère. Puisque vous êtes juge, soyez équitable. Qu'y a-t-il devant vous en ce moment ? Un pauvre gentilhomme trompé comme vous-même dans son espoir. J'ai cru pouvoir compter sur un sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous; j'ai promis avec la témérité d'un homme qui souhaite sa récompense…

Il s'arrêta et reprit avec effort : – Car je pensais avoir droit à une récompense.

Ses yeux se baissèrent malgré lui et sa voix s'embarrassa dans sa gorge.

– Qu'y a-t-il en cet homme-là ? demanda le vieux Villeroy à Voyer d'Argenson.

Le vice-chancelier répondit : – Cet homme-là est un grand cœur ou le plus lâche de tous les coquins.

Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit : – Le sort s'est joué de moi, monseigneur; voilà tout mon crime.

Ce que je pensais tenir m'a échappé. Je me punis moi-même, et je retourne en exil.

– Voilà qui est commode ! dit Navailles.

Machault parlait bas au régent.

– Je me mets à vos genoux, monseigneur… commença la princesse.

– Laissez, madame ! interrompit Philippe d'Orléans.

Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle.

Il reprit en s'adressant à Lagardère : – Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites, Ce que vous avez fait est indigne d'un gentilhomme.

Ayez pour châtiment votre propre honte. Votre épée, monsieur ! Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue.

– Sang-Dieu ! grommela Chaverny, qui avait la fièvre et ne savait pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tuât ! Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny détourna les yeux.

– Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l'on brisait les éperons des chevaliers convaincus de félonie, mais la noblesse existe, Dieu merci et la dégradation est la peine la plus cruelle que puisse subir un soldat. Monsieur, vous n'avez plus le droit de porter une épée. Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui passage. Cet homme n'est plus digne de respirer le même air que vous, Un instant, on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de cette salle, et, comme Samson, ensevelir ces Philistins sous ses décombres, Son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible, que ses voisins s'écartèrent bien plus par frayeur que par obéissance à l'ordre du régent. Mais l'ai goisse succéda vite à la colère et l'angoisse fit place à cette froideur résolue qu'il montrait depuis le commencement de la séance.

– A ton seigneur ! dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre altesse Royale et je j 'en appellerai point.

Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voilà le tableau qui passait devant ses yeux. Cela ne valait-il pas le martyre ? Il se dirigea vers la porte au milieu dit silence général. Le régent avait dit tout bas à la princesse : – Ne craignez rien, on le suivra.

Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au-devant de lui M. le prince de Gonzague, qui venait de quitter Peyrolles.

– Altesse, dit Gonzague en s'adressant au duc d'Orléans, je barre le passage à cet homme.

Chaverny était dans une agitation extraordinaire. Il semblait qu'il eût envie de se jeter sur Gonzague.

– Ah ! fit-il, si Lagardère avait encore son épée ! Tarénne poussa le coude d'oriol.

– Le petit marquis devient fou, murmura-t-il.

– Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme ? demanda le régent.

– Parce que votre religion a été trompée, mon seigneur, répondit Gonzague. La dégradation de noblesse, n'est point le châtiment qui convient aux assassins ! Il y eut un grand mouvement dans toute la salle et le régent se leva.

– Celui-là est un assassin ! acheva Gonzague, qui mit son épée nue sur l'épaule du Lagardère.

Et nous pouvons affirmer qu'il tenait ferme la poignée.

Mais Lagardère n'essaya pas le le désarmer.

Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat de rire. il écarta seulement l'épée et saisit le poignet de Gonzague en le serrant violemment que l'arme tomba. Il amena Gonzague ou plutôt il le traîna jusqu'à la table, et, montrant sa main que la douleur tenait ouverte, il dit, le doigt sur une profonde cicatrice : – Ma marque ! je reconnais ma marque ! Le regard du régent était sombre. Toutes les respirations suspendues s'arrêtaient.

– Gonzague est perdu ! murmura Chaverny.

Gonzague et d'une magnifique audace.

– Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j'attendais cela !

Philippe, notre fière, va être vengé.. Cette blessure, je l'ai reçue en défendant la vie de Nevers.

La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son flanc. Il resta un instant atterré, tandis qu'un grand cri s'élevait dans la salle : – L'assassin de Nevers ! l'assassin de Nevers ! Et Navailles, et Nocé, et Choisy, et tous les autres ajoutaient : – Ce diable de bossu nous l'avait bien dit ! La princesse avait mis ses mains au-devant de son visage avec horreur.

Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie, Lagardère sembla s'éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête, l'entourèrent sur un signe du régent.

– Infâme ! gronda-t-il comme un lion qui rugit, infâme, infâme ! Puis, rejetant à dix pas Bonnivet, qui avait voulu mettre la main au collet : – Hors de là ! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me touche ! Il se tourna vers Philippe d'Orléans, et ajouta : – Monseigneur, j'ai sauf-conduit de Votre Altesse Royale.

Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il déplia.

– Libre, quoi qu'il advienne ! lut-il à haute voix; vous l'avez écrit, vous l'avez signé.

– Surprise ! voulut dire Gonzague.

– Du moment qu'il y a tromperie, ajoutèrent MM. de Tresmes et de Machault.

Le régent leur imposa silence d'un geste.

– Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d'Orléans n'a plus de parole ? s'écria-t-il. C'est écrit, c'est signé; cet homme est libre. Il a quarante-huit heures pour passer la frontière.

Lagardère ne bougea pas.

– Vous m'avez entendu, monsieur, fit le régent avec dureté, sortez !

Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin, dont il jeta ]es morceaux aux pieds du régent.

– Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas; je vous rends votre parole. De cette liberté que vous m'offrez et qui m'est due, je ne prends, moi, que vingt-quatre heures; c'est tout ce qu'il me faut pour démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause. Assez d'humiliations comme cela ! je relève la tête, et, sur l'honneur de mon nom, entendez-vous, messieurs, sur mon honneur à moi, Henri de Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je promets et je jure que demain, à pareille heure, Mme de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai prisonnier de Votre Altesse Royale ! Vous pouvez convoquer les juges.

Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l'entouraient en disant : – Faites place, je prends mon droit.

Gonzague l'avait précédé, Gonzague avait disparu.

– Faites place, messieurs, répéta Philippe d'Orléans.

Vous, monsieur, demain, à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges, et, sur Dieu ! justice sera faite.

Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte, leur rôle était fini en ce lieu. Le régent resta un instant pensif, puis il dit en appuyant son front contre sa main : – Messieurs, voici une affaire étrange !

– Un effronté coquin ! murmura le lieutenant de police Machault.

– Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent : nous verrons cela demain.

Lagardère descendit seul et sans arme le grand escalier du pavillon, Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert, Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté leur bonnet par-dessus les moulins. Trois estafiers gardaient l'entrée du corridor qui menait chez maître Le Bréant. Gonzague était debout au milieu du vestibule, l'épée nue à la main. La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte. Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens. Lagardère n'y fit pas attention seulement. Il avait les défauts de sa vaillance : il se croyait invulnérable. Il marcha droit à M. de Gonzague, qui croisa l'épée devant lui.

– Ne soyons pas si pressé, monsieur de Lagardère, dit-il, nous avons à causer. Toutes les issues sont fermées, et personne ne nous écoute, sauf ces amis dévoués, ces autres nous-mêmes; nous pouvons, palsambleu ! parler à cœur ouvert.

Il riait d'un rire sarcastique et méchant. Lagardère s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.

– Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague; mais, moi, je vous les ferme ! J'étais l'ami de Nevers comme le régent, et j'ai bien aussi le droit de venger sa mort. Ne m'appelez pas infâme, s'interrompit-il, c'est peine perdue : nous savons que les perdants injurient toujours au jeu. Monsieur de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va mettre votre conscience à l'aise ? Vous croyez avoir fait un mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'était pas en votre pouvoir, La figure d'Henri s'altéra.

– Eh bien, reprit Gonzague jouissant cruellement de son triomphe, vous n'avez commis qu'une toute petite inexactitude, une nuance, un rien ! Si vous aviez mis plus au lieu de pas, si vous aviez dit : « Aurore n'est plus en mon pouvoir. » – Si je croyais, commença Lagardère, qui ferma les poings. Mais tu mens, se reprit-il, je te connais !

– Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'eût été l'exacte et pure vérité, Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui; mais Gonzague pointa l'épée entre ses deux yeux et murmura : – Attention, vous autres ! Puis il reprit, raillant toujours : – Mon Dieu ! oui, nous avons gagné une assez jolie partie. Aurore est en notre pouvoir…

– Aurore ! s'écria Lagardère d'une voix étranglée.

– Aurore, et certaines pièces…

A ces mots, Lagardère frémit et s'élança sur Gonzague qui tomba lourdement à la renverse. D'un bond, Lagardère, passant par-dessus son corps disparut dans le jardin.

Gonzague se releva en souriant.

– Pas d'issue ? demanda-t-il à Peyrolles, qui était sur le seuil en dehors.

– Pas d'issue.

– Et combien sont-ils là ?

– Cinq, répondit Peyrolles, qui prêta l'oreille.

– C'est bien, c'est assez; il n'a pas son épée.

Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près. Sous le vestibule, les affidés, pâles et la sueur au front, prêtaient aussi l'oreille. Ils avaient fait du chemin depuis la veille !

L'or seul avait sali leurs mains jusque-là; Gonzague les voulait habituer à l'odeur du sang. La pente était glissante; ils descendaient. Gonzague et Peyrolles s'arrêtèrent au bas du perron.

– Comme ils tardent ! murmura Gonzague.

– Le temps sembla long, fit Peyrolles; ils sont là-bas, derrière la tente.

Le jardin était noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne fouettant tristement la toile des tentures.

– Où avez-vous pris la jeune fille ? demanda Gonzague, comme s'il eût voulu causer pour tromper son impatience.

– Rue du Chantre, à la porte même de sa maison.

– A-t-elle été bien défendue ?

– Deux rudes lames, mais qui ont pris la fuite quand nous leur avons di que Lagardère était sur le carreau.

– Vous n'avez pas vu leurs visages ?

– Non, ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout.

– Et les papiers, où étaient-ils ?

Peyrôles n'eut pas le temps de répondre : un cri d'agonie se fit entendre derrière la tente indienne, du côté de la loge de maître Le Bréant. Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne.

– C'est peut-être l'un des nôtres, murmura Peyrolles tout tremblant.

– Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix.

Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane.

– Qui est le chef ? demanda Gonzague.

– Gendry, répondit le factotum.

Gendry était un grand gaillard bien bâti, qui avait été caporal aux gardes.

– C'est fait, fit-il. Un brancard et deux hommes : nous allons l'enlever.

On entendait cela dans le vestibule. Nos joueurs de lansquenet, nos roués de petite espèce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines.

Les dents d'oriol claquaient à se briser.

– Oriol ! appela Gonzague; Montaubert ! Ils vinrent tous les deux.

– C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.

Et comme ils hésitaient : – Nous avons tous tué, puisque le meurtre profite à tous.

Il fallait se hâter avant que le régent renvoyât son monde. Bien qu'on eût la coutume de sortir par la grande porte, qui était tout à l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué du palais pouvait avoir l'idée de prendre par la Cour-aux-Rois pour se retirer.

Oriol, le cœur défaillant, Montaubert, indigné, prirent le brancard, Gendry les précéda dans le fourré.

– Tiens ! tiens ! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne, le coquin était pourtant bien mort ! Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir; Montaubert était une manière de gentilhomme capable de bien des peccadilles, mais qui n'avait jamais conçu la pensée d'un crime. Oriol, poltron paisible et bon enfant, avait horreur du sang. Ils étaient là pourtant tous deux, et les autres attendaient : Taranne, Albret, Choisy, Gironne; Gonzague croyait s'assurer ainsi leur discrétion. Ils s'étaient donnés à lui; ils n'existaient que par lui. Reculer, c'était tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme à qui rien ne résistait.

Si on leur eût dit au début : « Vous en arriverez là », personne parmi eux peut-être n'eût fait le premier pas.

Mais le premier pas était fait, le second aussi. Plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvèrent en ce temps que la cloison est mince qui sépare l'immoralité du crime. Ils ne pouvaient plus reculer ! voilà l'excuse banale et terrible, Gonzague l'avait dit : « Qui n'est pas avec moi est contre moi. » Le mal, c'est qu'ils n'étaient plus dans cette situation de l'honnêteté commune où l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme. Le vice tue la conscience. Assurément ils eussent reculé devant le meurtre commis de leur propre main; mais ils se trouvaient sans force morale pour protester hautement contre le crime commis par un autre.

Gauthier Gendry reprit : – Il aura été mourir un peu plus loin.

Il tâta le sol autour de lui, et se mit à chercher, rampant sur les pieds et sur les mains. Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée. A quelque vingt-cinq pas de là, il s'arrêta en disant : – Le voici ! Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.

– A tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté. Nous ne faisons point de mal.

Oriol avait la langue paralysée. Ils aidèrent Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui était étendu sur la terre au beau milieu d'un massif.

– Il est encore tout chaud, dit l'ancien caporal aux gardes. Allez ! Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir.

Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge rustique de maître Le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches, Ils eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis lors, En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le perron, Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir; mais il riait de son rire aigu et strident.

Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti. Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l'altération de sa voix : – Eh bien, eh bien, il est donc venu ?

Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gendry venait de jeter un manteau. Gonzague lui frappa sur l'épaule. Le bossu chancela et fut prêt à tomber.

– Il est ivre ! dit Gironne.

Et tout le monde entra dans le corridor. Maître Le Bréant n'eut garde d'insister pour connaître le nom du gentilhomme qu'on emportait ainsi à bras parce qu'il avait trop soupé. Au Palais-Royal, on était tolérant et discret.

Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et n'éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles.

Oriol, Montaubert et Gendry avaient mission de porter le cadavre à la Seine. Ils prirent la rue Pierre-Lescot.

Arrivés là, nos deux roués sentirent que le cœur leur manquait.

Moyennant une pistole chacun, l'ancien caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas de débris.

Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin, et l'on alla se coucher.

Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent assurément de tout ce qui précède, s'éveilla au milieu du ruisseau de la rue Pierre-Lescot, dans un état qu'il est inutile de décrire.

C'était lui le cadavre qu'oriol et Montaubert avaient porté sur leur brancard.

M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la Régence augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé. En allant retrouver Mme la baronne, sans doute fort inquiète à son sujet, il se disait : – Quelles mœurs ! jouer des tours semblables à un homme de ma qualité !

Je vous le demande, où allons-nous ?

Le bossu sortit le dernier, par la petite porte de maître Le Bréant, Il fut longtemps à traverser la Cour-aux-Rois, qui cependant n'était point large. De l'entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il fut obligé de s'asseoir plusieurs fois sur les bornes qui étaient le long des maisons. Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement. On s'était trompé sous le vestibule : le bossu n'était point ivre. Si M. de Gonzague n'eût pas eu tant d'autres sujets de préoccupation, il aurait bien vu que cette nuit le ricanement du bossu n'était pas de bon aloi, Du coin du palais au logis de M. de Lagardère, dans la rue du Chantre, il n'y avait que dix pas, Le bossu fut dix minutes à faire ces dix pas. Il n'en pouvait plus, Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains qu'il monta l'escalier conduisant à la chambre de maître Louis.

En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte. La porte de l'appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée aussi. Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre, celle où personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le bossu s'appuya au chambranle, sa gorge râlait. Il essaya d'appeler Françoise et Jean-Marie; mais sa voix ne sortit point. Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu'au coffre qui contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous avons donné plusieurs fois la description. Le coffre avait été brisé à coups de hache; le paquet avait disparu. Le bossu s'étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup de grâce.

Cinq heures de nuit sonnèrent à l'oratoire du Louvre.

Les premières lueurs du crépuscule parurent. Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains. Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire, et en retira un pourpoint de satin blanc horriblement souillé de sang. On eût dit que ce brillant pourpoint, chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner une large plaie.

Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu'à un bahut, où il trouva du linge et de l'eau.

C'était de quoi laver au moins cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint.

Le pourpoint était celui de Lagardère, mais la blessure saignait à l'épaule du bossu. Il la pansa de son mieux et but une gorgée d'eau.

Puis il s'accroupit, éprouvant un peu de soulagement.

– Bien ! murmura-t-il; seul ! Ils m'ont tout pris : mes armes et mon cœur ! Sa tête lourde tomba entre ses mains.

Quand il se redressa, ce fut pour dire : – Soyez avec moi, mon Dieu ! J'ai vingt-quatre heures pour recommencer ma tâche de dix-huit années !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable