« Le bossu », Autre tête-à-tête   

Autre tête-à-tête

Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansard.

La nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquaient augmentait à chaque instant; mais les illuminations pâlissaient, et l'ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre, annonçait la fin de la fête.

Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait devoir troubler l'entretien de Lagardère et de Mme la princesse de Gonzague.

Rien n'annonçait non plus qu'ils dussent tomber d'accord, La fierté révoltée d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans ce premier moment elle s'en applaudissait. Lagardère avait la tête baissée.

– Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de hauteur encore, si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce cri d'allégresse dont vous avez parlé avec tant d'emphase, c'est que j'avais tout deviné. Je savais que la bataille n'était point finie, et qu'il n'était pas temps de chanter encore victoire. Dès que je vous ai vu, j'ai eu le frisson dans les veines. Vous êtes beau, vous êtes jeune, vous n'avez point de famille; votre patrimoine, ce sont vos aventures; l'idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un coup.

– Madame, s'écria Lagardère qui mit la main sur son cœur, celui qui est là-haut me voit et me venge de vos outrages !

– Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague, que vous n'avez pas fait ce rêve insensé ?

Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci changea deux fois de couleur. Puis il reprit d'une voix profonde et grave.

– Je ne suis qu'un pauvre gentil homme. Suis-je un gentil homme ?

Je n'ai point de nom; mon nom me vient des murailles ruinées où j'abritais mes nuits d'enfant abandonné. Hier, j'étais un proscrit. Et pourtant vous avez dit vrai, madame : j'ai fait ce rêve, non point un rêve insensé, j'ai fait un rêve radieux et divin. Ce que je vous avoue aujourd'hui, madame, était hier encore un mystère pour moi; je m'ignorais moi-même…

La princesse sourit avec ironie.

– Je vous le jure, madame, continua Lagardère, sur mon honneur et sur mon amour ! Il prononça ce dernier mot avec force. La princesse lui jeta un regard de haine.

– Hier encore, poursuivit-il, Dieu m'est témoin que je n'avais qu'une seule pensée, rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m'était confié. Je dis la vérité, madame, et peu m'importe d'être cru, car je suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de votre fille.

Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le loisir d'interroger mon âme ? J'étais heureux de mes seuls efforts, et mon dévouement avait son prix en lui-même. Aurore était ma fille. Quand je suis parti de Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse. Il me semblait que la mère d'Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son cœur ivre de joie ! Mais, le long de la route, à mesure que l'heure de la séparation approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui grandissait et qui s'envenimait. Ma bouche essayait encore de prononcer ce mot : Ma fille ! ma bouche mentait : Aurore n'est plus ma fille. Je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux. Elle me souriait, madame; hélas ! pauvre sainte, à son insu et malgré elle, autrement qu'on ne sourit à son père, La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées : – Votre rôle est de me dire qu'elle vous aime.

– Si je ne l'espérais pas, repartit Lagardère avec feu, je voudrais mourir à l'instant même ! Mme de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la charmille. Sa poitrine agitée se soulevait par soubre sauts. En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mêmes à la persuasion. Il n'y avait en elle que courroux et rancune.

Lagardère était le ravisseur de sa fille ! Sa colère était d'autant plus grande qu'elle n'osait point l'exprimer.

Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors même qu'on leur jette sa bourse. Ce Lagardère, cet aventurier, semblait ne vouloir point faire marché à prix d'or.

Elle demanda : – Aurore sait-elle le nom de sa famille ?

– Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie, répliqua Henri sans hésiter.

Et comme la princesse relevait involontairement la tête.

– Cela vous donne espoir, madame, poursuivit-il; vous respirez plus à l'aise. Quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux…

– Le saura-t-elle seulement ? fit Mme de Gonzague avec défiance.

– Elle le saura, madame. Si je la veux libre de votre côté, pensez-vous que ce soit pour l'enchaîner du mien ? Dites-moi, la main sur votre conscience : « Par la mémoire de Nevers, ma fille vivra près de moi en toute liberté et sûreté », dites-moi cela et je vous la rends.

La princesse était loin de s'attendre à cette conclusion, et cependant elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau, Elle voulut opposer la ruse à la ruse, Sa fille était au pouvoir de cet homme, Ce qu'il fallait, c'était revoir sa fille.

– J'attends ! dit Lagardère, voyant qu'elle hésitait.

La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de surprise.

– Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n'a jamais eu autour d'elle que des ennemis et des pervers.

Si je me suis trompée, monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux.

– Madame…

– Je l'avoue je vous dois beaucoup. Ce n'était pas ainsi que nous devions nous revoir, monsieur de Lagardère, Peut-être avez-vous eu tort de me parler comme vous l'avez fait; peut-être, de mon côté, ai-je montré trop d'orgueil. J'aurais dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le conseil de famille étaient à l'adresse de M. de Gonzague et provoquées par l'aspect même de cette jeune fille qu'on me donnait pour Mlle de Nevers. Je me suis irritée trop vite; mais la souffrance aigrit, vous le savez bien; et moi j'ai tant souffert !

Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse attitude.

– Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire, car toute femme est comédienne supérieurement, je suis jalouse de vous, ne le devinez-vous point ? Cela porte à la colère, Je suis jalouse de vous qui m'avez tout pris : sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses premières larmes et son premier sourire. Oh ! oui, je suis jalouse ! Dix-huit ans de sa chère vie que j'ai perdus ! et vous me disputez ce qui me reste, Tenez, voulez-vous me pardonner ?

– Je suis heureux, bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame.

– M'avez-vous donc cru un cœur de marbre ? Que je la voie seulement ! Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère, je suis votre amie, je m'engage à ne jamais l'oublier.

– Je ne suis rien, madame, il ne s'agit pas de moi.

– Ma fille ! s'écria la princesse en se levant, rendez-moi ma fille ! Je promets tout ce que vous m'avez demandé, sur mon honneur et sur le nom de Nevers ! Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le visage de Lagardère.

– Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est à vous. Je ne vous demande désormais que le temps de l'avertir et de la préparer.

C'est une âme tendre, qu'une émotion trop forte pourrait briser.

– Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille ?

– Je vous demande une heure.

– Elle est donc bien près d'ici ?

– Elle est en lieu sûr, madame.

– Et ne puis-je du moins savoir ?…

– Ma retraite ? A quoi bon ? Dans une heure, ce ne sera plus celle d'Aurore de Nevers.

– Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de Lagardère. Nous nous séparons amis ?

– Je n'ai jamais cessé d'être le vôtre, madame.

– Moi, je sens que je vous aimerai. Au revoir, et espérez, Lagardère se précipita sur sa main qu'il baisa avec effusion.

– Je suis à vous, madame, dit-il; corps et âme à vous !

– Où vous retrouverai-je ? demanda-t-elle.

– Au rond-point de Diane, dans une heure.

Elle s'éloigna. Dès qu'elle eut franchi la charmille son sourire tomba.

Elle se prit à courir au travers du jardin.

– J'aurai ma fille ! s'écria-t-elle, folle qu'elle était; je l'aurai ! Jamais, jamais elle ne reverra cet homme ! Elle se dirigea vers le pavillon du régent.

Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de tendresse.

– Espérez ! se disait-il. J'ai bien entendu; elle a dit !

Espérez ! Oh ! comme je me trompais sur cette femme, sur cette sainte. Elle a dit : Espérez ! Est-ce que je lui demandais tant que cela ? Moi qui lui marchandais son bonheur, moi qui me défiais d'elle, moi qui croyais qu'elle n'aimait pas assez sa fille ! Oh ! comme je vais la chérir ! et quelle joie quand je vais mettre sa fille dans ses bras ! Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d'eau, qui n'avait plus d'illuminations et autour de laquelle la solitude régnait. Malgré sa fièvre d'allégresse, il ne négligea point de prendre ses précautions pour n'être point suivi. Deux ou trois fois il s'engagea dans des allées détournées, puis, revenant sur ses pas en courant, il gagna tout d'un trait la loge de maître Le Bréant, au milieu des arbres.

Avant d'entrer, il s'arrêta et jeta son regard perçant à la ronde.

Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts. Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui était tout près de là. Les pas s'éloignaient rapidement, Le moment était propice.

Lagardère introduisit la clé dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et entra.

Il ne vit point d'abord Mlle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas de réponse. Mais bientôt, à la lueur d'une girandole voisine qui éclairait l'intérieur de la loge, il aperçut Aurore penchée à une fenêtre et qui semblait écouter. Il l'appela.

Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s'élança vers lui.

– Quelle est donc cette femme ? s'écria-t-elle.

– Quelle femme ? demanda Lagardère étonné.

– Celle qui était tout à l'heure avec vous.

– Comment savez-vous cela, Aurore ?

– Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas ? votre ennemie mortelle ! Lagardère se prit à sourire.

– Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore ? demanda-t-il.

– Vous souriez, Henri ? Je me suis trompée; tant mieux ! laissons cela, et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de cette fête ? Aviez-vous honte de moi ? N'étais-je pas assez belle ?

La coquette entre ouvrait son domino, dont le capuchon retombait déjà sur ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage.

– Pas assez belle ! s'écria Lagardère; vous, Aurore !

C'était de l'admiration; mais il faut bien l'avouer, c'était une admiration un peu distraite.

– Comme vous dites cela ! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous me cachez quelque chose; vous paraissez affligé, préoccupé.

Hier, vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance, je ne sais rien pourtant de plus qu'hier.

Lagardère la regardait en face et semblait rêver,- Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voilà, je ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu, je suis heureuse.

Vous allez enfin me montrer le bal…

– Le bal est achevé, dit Lagardère.

– C'est vrai; on n'entend plus ces joyeux accords qui venaient jusqu'ici railler la pauvre recluse. Voilà du temps déjà que je n'ai vu passer personne dans les sentiers voisins, excepté cette femme.

– Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie.

– Voilà que vous m'effrayez ! s'écria la jeune fille. Est-ce que ce serait vrai ?

– Répondez, Aurore. Était-elle seule quand elle a passé près d'ici ?

– Non; elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume.

Il portait un cordon bleu passé en sautoir.

– Elle n'a point prononcé son nom ?

– Elle a prononcé le vôtre. C'est pour cela que l'idée m'est venue de vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.

– Répondez-moi, Aurore, avez-vous entendu ce que cette femme disait en passant sous la fenêtre du pavillon ?

– Quelques paroles seulement. Elle était en colère, et ressemblait à une folle. « Monseigneur, » disait-elle.

– Monseigneur ! répéta Lagardère.

– « Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours… » – Mais c'était le régent ! fit Lagardère qui tressaillit.

Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une joie d'enfant.

– Le régent ! s'écria-t-elle, j'ai vu le régent.

– « Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours… » reprit Lagardère. Après ?

– Après ? je n'ai plus bien entendu.

– Est-ce après qu'elle a prononcé mon nom ?

– C'est auparavant. J'étais à la fenêtre; j'ai cru entendre, mais c'est que je crois reconnaître partout votre nom, Henri. Elle était bien loin encore. En se rapprochant, elle disait : « La force ! il n'y a que la force pour réduire cette indomptable volonté ! » – Ah ! fit Lagardère, qui laissa retomber ses bras le long de son corps, elle a dit cela ?

– Oui; elle a dit cela.

– Vous l'avez entendu ?

– Oui. Mais comme vous êtes pâle, Henri, comme votre regard brûle ! Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait.

On lui eût mis la pointe d'un poignard dans le cœur qu'il n'aurait pas souffert davantage.

Le rouge lui vint au front tout à coup.

– La violence ! fit-il en contenant sa voix, qui voulait éclater; la violence après la ruse ! Égoïsme profond ! perversité du cœur ! Rendre le bien pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange ! Mal pour mal, bien pour bien, voilà l'équité humaine; mais rendre le mal pour le bien, par le nom du Christ, cela est odieux et infâme. Cette pensée-là ne peut venir que de l'enfer ! Elle me trompait ! je comprends tout; on va essayer de m'accabler sous le nombre; on va nous séparer…

– Nous séparer ! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme une jeune lionne; qui ? cette misérable femme ?

– Aurore, dit Lagardère qui posa sa main sur son épaule, il ne faut rien dire contre cette femme.

L'expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune fille recula d'épouvante.

– Au nom du ciel ! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il ?

Elle revint vers Henri, qui avait mis sa tête entre ses mains, et voulut lui jeter les bras autour du cou. Il la repoussa avec une sorte d'effroi.

– Laissez-moi ! laissez-moi ! dit-il; cela est horrible ! Il y a une malédiction autour de nous et une malédiction sur nous ! Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore.

– Vous ne m'aimez plus, Henri ! balbutia-t-elle.

Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou. Il se tordait les bras, et un éclat de rire douloureux souleva sa poitrine.

– Ah ! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa force fléchissaient à la fois, je ne sais pas, sur l'honneur ! je ne sais plus. Qu'y a-t-il dans mon cœur ? La nuit, le vide ? Mon amour, mon devoir, lequel des deux, conscience ?

Il se laissa choir sur un siège, murmurant de ce ton plaintif des innocents privés de raison !

– Conscience, conscience, lequel des deux ? mon devoir ou mon amour ? ma mort ou ma vie ? Elle a des droits, cette femme ? Et moi, moi, n'en ai-je pas aussi ?

Aurore n'entendait point ces paroles, qui tombaient inarticulées de la bouche de son ami. Mais elle voyait sa détresse, et son cœur se brisait.

– Henri, Henri, dit-elle en s'agenouillant devant lui.

– Ils ne s'achètent pas, ces droits sacrés, reprenait Lagardère en qui l'affaissement succédait à la fièvre; ils ne s'achètent pas, même au prix de la vie. J'ai donné ma vie, c'est vrai. Que me doit-on pour cela ? Rien !

– Au nom de Dieu ! Henri, mon Henri, calmez-vous, expliquez-vous !

– Rien ! Et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose ? Que vaut mon dévouement ? Folie ! folie ! Aurore lui tenait les deux mains.

– Folie ! reprit-il avec révolte. J'ai bâti sur le sable, un souffle de vent a renversé le frêle édifice de mon espoir; mon rêve n'est plus ! Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait point les larmes brûlantes qui roulaient sur sa main.

– Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi ?

Avait-on besoin de moi ici ? Que suis-je ? Cette femme n'a-t-elle pas eu raison ?

J'ai parlé haut; j'ai parlé comme un insensé… Qui me dit que vous seriez heureuse avec moi ?… Vous pleurez ?

– Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.

– Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais.

– Pourquoi me verriez-vous pleurer ?

– Le sais-je ? Aurore. Aurore, sait-on jamais le cœur des femmes ! Sais-je seulement, moi, si vous m'aimez ?

– Si je vous aime ! s'écria la jeune fille avec une ardente expansion.

Henri la contemplait avidement.

– Vous me demandez si je vous aime, répéta Aurore, vous, Henri ?

Lagardère lui mit la main sur la bouche, Elle la baisa, Il la retira comme si la flamme l'eût touchée.

– Pardonnez-moi, reprit-il, je suis bouleversé. Et pourtant il faut bien que je sache. Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore; il faut que je sache ! Écoutez-bien, réfléchissez bien, nous jouons ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie. Répondez, je vous en supplie, avec votre conscience, avec votre cœur.

– Je vous répondrai comme à mon père, dit Aurore.

Il devint livide et ferma les yeux.

– Pas ce nom-là ! balbutia-t-il d'une voix si faible qu'Aurore eut peine à l'entendre, jamais ce nom-là ! Mon Dieu ? reprit-il après un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie appris ! Qui voit-elle en moi, sinon son père ?

– Oh ! Henri ! voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait plus charmante.

– Quand j'étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente ans me semblaient des vieillards.

Sa voix était tremblante et douce lorsqu'il poursuivit : – Quel âge croyez-vous que j'aie, Aurore ?

– Que m'importe votre âge, Henri !

– Je veux connaître votre pensée. Quel âge ?

Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt.

L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'étranges enfantillages. Aurore baissa les yeux, son sein battait.

Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée, et la porte du ciel sembla s'ouvrir pour lui.

– Je ne sais pas votre âge. Henri, dit-elle; mais ce nom que je vous donnais tout à l'heure, ce nom de père, ai-je pu jamais le prononcer sans sourire ?

– Pourquoi sourire, ma fille ? Je pourrais être votre père.

– Moi je ne pourrais être votre fille, Henri.

L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels était vinaigre et fiel auprès des enchantements de cette voix. Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu'à la dernière goutte !

– J'étais plus âgé que vous ne l'êtes maintenant quand vous vîntes au monde, Aurore. J'étais un homme déjà.

– C'est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau d'une main, votre épée de l'autre.

– Aurore, mon enfant bien-aimée, ne me regardez pas au travers de votre reconnaissance, voyez-moi tel que je suis…

Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit à le contempler longuement.

– Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite, le sourire aux lèvres et les paupières demi-voilées, rien de meilleur, rien de plus noble, rien de si beau que vous !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable