« Le bossu », La charmille   

La charmille

Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits.

Chaverny fronça le sourcil.

– Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardère ? demanda-t-il en posant la main sur la garde de son épée.

Gonzague se retourna enfin et jeta un regard vers l'homme qui avait prononcé ces mots : J'y suis ! Cet homme se tenait debout, immobile et les bras croisés sur sa poitrine. Il avait le visage découvert.

Gonzague dit à voix basse : – Oui, c'est lui ! La princesse qui, depuis le commencement de cette scène était restée à la même place, perdue dans ses pensées, sembla s'éveiller au nom de Lagardère. Elle écoutait désormais, et cependant, elle n'osait s'avancer.

C'était cet homme-là qui tenait son destin dans sa main.

Lagardère avait un costume complet de cour en satin blanc brodé d'argent. C'était bien toujours le beau Lagardère; c'était le beau Lagardère plus que jamais, Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse, avait pris de l'ampleur et de la majesté. L'intelligence virile, la noble volonté, brillaient sur son visage. Il y avait, pour tempérer le feu de son regard, je ne sais quelle tristesse résignée et douce. La souffrance est bonne aux grandes âmes : c'était une âme grande et qui avait souffert. Mais c'était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige, et la tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la douleur, la joie, la passion, avaient glissé sur son front hautain sans y laisser de trace.

Il était beau, il était jeune; cette nuance d'or bruni que le soleil des Espagnes avait mise à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C'est là l'opposition héroïque : molle chevelure faisant cadre aux traits fièrement basanés d'un soldat.

Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de Lagardère; il n'y en avait point de porté pareillement. Lagardère avait l'air d'un roi.

Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de Chaverny. Il jeta un coup d'oeil rapide du côté de la princesse, comme pour lui dire : « Attendez-moi »; puis il saisit le bras droit de Gonzague et l'entraîna à l'écart.

Gonzague ne fit point de résistance.

Peyrolles dit à voix basse !

– Messieurs, tenez-vous prêts.

Il y eut des rapières dégainées. Mme de Gonzague vint se placer entre le groupe formé par son mari causant avec Lagardère et les roués.

Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix altérée : – Monsieur, que me voulez-vous ?

Ils étaient placés sous un lustre; leurs deux visages s'éclairaient également et vivement. Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient. Au bout d'un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent, puis se baissèrent. Il frappa du pied avec fureur, et tâcha de dégager son bras en disant une seconde fois : – Monsieur, que me voulez-vous ?

C'était une main d'acier qui le retenait. Non seulement, il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque chose d'étrange. Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer la main, Le poignet de Gonzague, broyé dans cet étau, se contracta; – Vous me faites mal ! murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà de son front, Henri garda le silence et serra plus fort. La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague.

Ses doigts crispés se détendirent malgré lui; les doigts de sa main droite. Alors Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.

– Souffrirons-nous cela, messieurs ? s'écria Chaverny, qui fit un pas en avant, l'épée haute.

– Dites à vos hommes de se tenir en repos ! ordonna Lagardère.

M. de Gonzague se tourna vers ses affidés, et dit : – Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci.

Sa main était nue, Le doigt de Lagardère se posa sur une longue cicatrice qu'il avait à la naissance du poignet.

– C'est moi qui ai fait cela ! murmura-t-il avec une émotion profonde.

– Oui, c'est vous, répliqua Gonzague, dont les dents, malgré lui, grinçaient; je ne l'ai pas oublié; qu'avez-vous besoin de me le rappeler ?

– C'est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de Gonzague, répondit Henri lentement; ce ne sera pas la dernière. Je ne pouvais avoir que des soupçons; il me fallait une certitude. Vous êtes l'assassin de Nevers !

Gonzague eut un rire convulsif.

– Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il à voix basse, mais en relevant la tête; j'ai assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la terre, et le régent ne voit que par mes yeux. Vous n'avez qu'une ressource contre moi, l'épée. Dégainez seulement, je vous en défie !

Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps.

– Monsieur de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n'est pas sonnée. Je choisirai mon lieu et mon temps. Je vous ai dit une fois : « Si vous ne venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous. » Vous n'êtes pas venu, me voici. Dieu est juste, Philippe de Nevers va être vengé.

Il lâcha le poignet de Gonzague, qui recula aussitôt de plusieurs pas.

Lagardère en avait fini avec lui, Il se tourna du côté de la princesse et la salua avec respect.

– Madame, dit-il, je suis à vos ordres.

La princesse s'élança vers son mari, et lui dit à l'oreille : – Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me trouverez sur votre chemin ! Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main.

Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait bouillir le sang. Il dit en rejoignant ses affidés : – Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et votre avenir; mais celui-là est un fou, et le sort nous le livre.

Suivez-moi ! Il marcha droit au perron, et se fit ouvrir la porte des appartements du régent.

Le souper venait d'être annoncé au palais et sous les riches tentes dressées dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n'y avait plus personne sous les massifs. A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes allées. Parmi eux nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois et M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant, en répétant : – Où allons-nous, monsieur le baron ! où allons-nous ?

– Souper, leur répondit Mlle Cidalise qui passait au bras d'un mousquetaire.

Lagardère et Mme la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans la belle charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.

– Monsieur, dit la princesse dont l'émotion faisait trembler la voix, je viens d'entendre votre nom. Après vingt années écoulées, votre voix a éveillé en moi un poignant souvenir. Ce fut vous, ce fut vous, j'en suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus- Tarrides.

– Ce fut moi, répondit Lagardère.

– Pourquoi me trompâtes-vous en ce temps-là, monsieur ? Répondez avec franchise, je vous en supplie.

– Parce que la bonté de Dieu m'inspira, madame. Mais ceci est une longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard.

J'ai défendu votre époux, j'ai eu sa dernière parole, j'ai sauvé votre enfant, madame, vous en faut-il davantage pour croire en moi ?

La princesse le regarda.

– Dieu a mis la loyauté sur votre front, murmura-t-elle; mais je ne sais rien, et j'ai été si souvent trompée.

Lagardère était froid, ce langage le fit presque hostile.

– J'ai les preuves de la naissance de votre fille, dit-il.

– Ces mots que vous avez prononcés : J'y suis…

– Je les ai appris, madame, non point de la bouche de votre mari, mais de la bouche des assassins.

– Vous les prononçâtes autrefois dans les fossés de Caylus ?

– Et je donnai ainsi la vie une seconde fois à votre enfant, madame.

– Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd'hui même, dans les grands salons de l'hôtel de Gonzague ?

– Un autre moi-même.

La princesse semblait chercher ses paroles.

Certes, entre ce sauveur et cette mère, l'entretien n'aurait dû être qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces luttes diplomatiques dont le dénouement doit être une rupture mortelle.

Pourquoi ? C'est qu'il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient également jaloux. C'est que le sauveur avait des droits, la mère aussi, C'est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière que la solitude avait durcie, se défiait. Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son cœur, était pris également de terreur et de défiance.

– Madame, reprit Lagardère froidement, avez-vous des doutes sur l'identité de votre fille ?

– Non, répondit Mme de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille, ma pauvre fille, est réellement entre vos mains. Quel prix me demandez-vous pour cet immense bienfait ? Ne craignez pas d'élever trop haut vos prétentions, monsieur; je vous donnerais la moitié de ma vie.

La mère se montrait, mais la recluse aussi, Elle blessait à son insu.

Elle ne connaissait plus le monde. Lagardère retint une réplique amère et s'inclina sans mot dire.

– Où est ma fille ? demanda la princesse.

– Il faut, d'abord, répondit Henri, que vous consentiez à m'écouter.

– Je crois vous comprendre, monsieur. Mais je vous ai déjà dit…

– Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas; et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me comprendre.

– Que voulez-vous dire ?

– Votre fille n'est pas ici, madame.

– Elle est chez vous ! s'écria la princesse avec un mouvement de hauteur.

Puis se reprenant : – Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veillé sur ma fille depuis sa naissance, elle ne vous a jamais quitté ?

– Jamais, madame.

– Il est donc naturel qu'elle soit chez vous. Sans doute, vous avez des serviteurs ?

– Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise.

– Françoise Berrichon ! s'écria la princesse avec vivacité.

Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta : – Monsieur, voilà qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie ! Ces paroles serrèrent le cœur d'Henri comme une insulte. Mme de Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s'en apercevoir.

– Conduisez-moi vers ma fille, dit-elle; je suis prête à vous suivre.

– Moi, je ne suis pas prêt, répliqua Lagardère.

La princesse dégagea son bras qui était sous le sien.

– Ah ! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois, vous n'êtes pas prêt ! Elle le regardait en face avec une sorte d'épouvante. Lagardère ajouta !

– Madame, il y a autour de nous de grands périls.

– Autour de ma fille ? Je suis là, je la défendrai.

– Vous ? fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d'éclater; vous, madame ?

Son regard étincela.

– Ne vous êtes-vous jamais fait cette question, reprit-il en forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère : Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille ?

– Si, monsieur, je me la suis faite.

– Vous ne me l'avez point adressée, madame.

– Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.

– Et vous avez peur de moi ?

La princesse ne répondit pas. Henri eut un sourire plein de tristesse.

– Si vous me l'eussiez adressée, cette question, dit-il avec une fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu franchement, autant que me l'eussent permis le respect et la courtoisie.

– Je vous l'adresse, répondez-moi, en mettant de côté, si vous le voulez, la courtoisie et le respect.

– Madame, dit Lagardère, si j'ai tardé pendant de si longues années à vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle m'arriva, une nouvelle étrange à laquelle je ne voulais point croire d'abord, et qui était incroyable en effet; la veuve de Nevers avait changé de nom, la veuve de Nevers s'appelait la princesse de Gonzague ! Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage.

– La veuve de Nevers ! répéta Henri. Madame, quand j'eus pris mes informations, quand je sus à n'en pouvoir douter que la nouvelle était vraie, je me dis : la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'hôtel de Gonzague ?

– Monsieur ! voulut dire la princesse.

– Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri. Vous ignorez pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s'il se fût agi d'un sacrilège, vous ignorez pourquoi la présence à l'hôtel de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure, et qui m'appela son frère à son dernier soupir, me semblait un outrage à la tombe, un blasphème odieux et impie.

– Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur, demanda la princesse dont la prunelle s'alluma vaguement.

– Non, madame. Ce premier et dernier entretien sera court, il n'y sera traité que des choses indispensables. Je vois d'avance avec chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous entendre. Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre question.

Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre fille, je me demandai : Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle qui n'a pas su se défendre elle-même ?

La princesse se couvrit le visage de ses mains.

– Monsieur, monsieur, s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, vous me brisez le cœur !

– A Dieu ne plaise que telle soit mon intention, madame !

– Vous ne savez pas quel homme était mon père, vous ne savez pas les tortures de mon isolement, la contrainte employée, les menaces…

Lagardère s'inclina profondément.

– Madame, dit-il d'un ton de sincère respect, je sais de quel saint amour vous chérissiez M. le duc de Nevers. Le hasard qui mit entre mes mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les secrets d'une belle âme.

Vous l'aimiez ardemment, profondément, je le sais. Cela me donne raison, madame, car vous êtes une noble femme, car vous étiez une épouse fidèle et courageuse. Et cependant vous avez cédé à la violence.

– Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille.

– La loi française n'admet pas ce moyen tardif. Les vraies preuves de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai.

– Vous me les donnerez ! s'écria la princesse.

– Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les souvenirs si récents d'un bonheur perdu, cédé à la violence. Eh bien ! la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne peut elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille ? N'avais-je pas, n'ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute autre, moi qui n'ai jamais plié devant la force, moi qui tout jeune avais l'épée pour jouet, moi qui dis à la violence : Sois la bienvenue, tu es mon élément ! La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait avec un véritable effroi.

– Est-ce que j'ai deviné ? prononça-t-elle enfin à voix basse; est ce que vous allez me refuser ma fille ?

– Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille.

J'ai fait quatre cents lieues et j'ai risqué ma tête, pour vous la ramener. Mais j'ai ma tâche tracée. Voilà dix-huit ans que je défends votre fille; sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix fois sauvée.

– Monsieur, monsieur, s'écria la pauvre mère, sais-je s'il faut vous adorer ou vous haïr ? Mon cœur s'élance vers vous et vous le repoussez.

Vous avez sauvé la vie de mon enfant, vous l'avez défendue…

– Et je la défendrai encore, madame, interrompit froidement Henri.

– Même contre sa mère ! dit la princesse qui se redressa.

– Peut-être, fit Henri; cela dépend de sa mère.

Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de Mme de Gonzague.

– Vous jouez avec ma détresse ! murmura-t-elle.

Expliquez-vous, je ne vous comprends pas.

– Je suis venu pour m'expliquer, madame, et j'ai hâte que l'explication soit achevée. Veuillez donc me prêter attention. Je ne sais pas comment vous me jugez : je crois que vous me jugez mal. Ainsi peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la reconnaissance.

Avec moi, madame, on n'esquive rien. Ma ligne est tracée d'avance, je la suis; tant pis pour les obstacles. Il faut compter avec moi de plus d'une manière. J'ai mes droits de tuteur.

– De tuteur ! s'écria la princesse.

– Quel autre nom donner à l'homme qui, pour accomplir la prière d'un mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui ?

C'est trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur ? C'est pour cela que vous avez protesté, ou bien votre trouble vous aveugle, et vous n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion et dix-huit années de protection incessante m'ont fait une autorité qui est l'égale de la vôtre.

– Oh ! protesta encore Mme de Gonzague, égale !

– Qui est supérieure à la vôtre, acheva Lagardère en élevant la voix; car l'autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour compenser votre autorité de mère, et j'ai de plus l'autorité payée au prix d'un tiers de mon existence. Ceci, madame, ne me donne qu'un droit : veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de sollicitude sur l'orpheline. Je prétends user de ce droit vis-à-vis de sa mère elle-même.

– Avez-vous donc méfiance de moi ? murmura la princesse.

– Vous avez dit ce matin, madame, j'étais là, caché dans la foule, je l'ai entendu, vous avez dit : « Ma fille n'eût-elle oublié qu'un seul instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais : Nevers est mort tout entier ! » – Dois-je craindre… ? voulut interrompre la princesse en fronçant le sourcil.

– Vous ne devez rien craindre, madame ! La fille de Nevers est restée sous ma garde, pure comme les anges du ciel.

– Eh bien ! monsieur, en ce cas…

– Eh bien ! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir peur.

La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait pas longtemps désormais sa colère.

Lagardère reprit !

– J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance. Cette parole m'a glacé le cœur, madame. Sans cette parole, votre fille serait déjà dans vos bras. Quoi ! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée est venue la première de toutes ! Avant même d'avoir vu votre fille, votre unique enfant, l'orgueil parlait déjà plus haut en vous que l'amour ! La grande dame me montrait son écusson quand je cherchais le cœur de la mère ! Je vous le dis, j'ai peur; parce que je ne suis pas femme, moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères, parce que si l'on me disait : « Votre fille est là; votre fille, l'enfant unique de l'homme que vous avez adoré, elle a mettre son front dans votre sein, vos larmes de joies vont se confondre… » si l'on me disait cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui me rendrait ivre et folle, embrasser, embrasser mon enfant ! La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir ses larmes.

– Vous ne me connaissez pas, dit-elle, et vous me jugez !

– Sur un mot, oui, madame, je vous juge. S'il s'agissait de moi, j'attendrais; il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre. Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de cette enfant ? Quelles garanties me donnerez-vous contre votre second mari et contre vous-même ? Parlez : ce sont des questions que je vous adresse. Quelle vie nouvelle avez-vous préparée ? quel bonheur autre en échange du bonheur qu'elle va perdre ? Elle sera grande, n'est-ce pas ? elle sera riche ? elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de joie ? plus d'orgueil, si moins de tranquille vertu ? Madame, ce n'est pas cela que nous venons chercher. Nous donnerions toutes les grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs, pour une parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole, Où est-il, votre amour ? je ne le vois pas, Votre fierté frémit, votre cœur se tait. J'ai peur, entendez-vous, j'ai peur non plus de M. de Gonzague, mais de vous, de vous, sa mère ! Le danger est là, je le devine, je le sens; et si je ne sais pas défendre la fille de Nevers contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres, je n'ai rien fait, je suis parjure au mort ! Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence.

– Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer, pardonnez moi; mon devoir m'oblige, mon devoir m'ordonne de faire, avant tout, mes conditions. Je veux qu'Aurore soit heureuse. Je veux qu'elle soit libre, et, plutôt que de la voir esclave…

– Achevez, monsieur ! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la provocation.

Lagardère cessa de marcher.

– Non, madame, répondit-il, je n'achèverai pas; par respect pour vous-même. Vous m'avez suffisamment compris.

Mme de Gonzague eut un sourire amer, et, se redressant tout à coup pour le regarder en face, elle jeta ces mots à Henri stupéfait : – Mlle de Nevers est la plus riche héritière de France, Quand on croit tenir cette proie, on peut bien se débattre.

Je vous ai compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable