« Le bossu », Souvenirs des trois Philippe   

Souvenirs des trois Philippe

Le petit homme noir avait un binocle à la main, il lorgnait les décorations de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec beaucoup de politesse, et semblait rire dans sa barbe comme un bossu qu'il était. Il portait un masque de velours noir. A mesure qu'il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus d'attention; mais celui qui le regardait le mieux était sans contredit M. de Peyrolles.

– Quelle diable de créature est-ce là ? s'écria enfin Chaverny. Eh mais ! on dirait…

– Eh oui ! fit Navailles.

– Quoi donc ? demanda le gros Oriol, qui était myope.

– L'homme de tantôt, répondit Chaverny.

– L'homme aux dix mille écus !

– L'homme à la niche !

– Ésope II, dit Jonas.

– Pas possible ! fit Oriol; un pareil être dans le cabinet du régent ! Peyrolles pensait : – Qu'a-t-il pu dire à Son Altesse Royale ? Je n'ai jamais eu bonne idée de ce drôle.

Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire attention au groupe rassemblé devant l'entrée de la tente indienne. Il lorgnait, il souriait, il saluait.

Impossible de voir un petit homme noir d'humeur meilleure et plus polie.

Déjà il était assez près pour qu'on pût l'entendre grommeler entre ses dents : – Charmant ! charmant ! tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse Royale pour faire ainsi les choses. Ah ! je suis bien content d'avoir vu tout cela ! bien content ! bien content ! A l'intérieur de la tente des voix s'élevèrent. Une autre compagnie avait pris place autour de la table abandonnée par nos joueurs. Ceux ci étaient presque tous des gens d'âge respectable et haut titrés. L'un d'eux dit : – Ce qui est arrivé, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui faisait doubler les postes par ordre exprès du régent.

– Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes-françaises dans la Cour-aux-Ris.

– Et le régent n'est pas abordable.

– Machault est aux cent coups.

– M. de Gonzague lui-même n'a pu obtenir un traître mot !

Nos joueurs se prirent à écouter; mais les nouveaux venus baissèrent aussitôt la voix.

– Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le pressentiment.

– Demandez au sorcier ! fit Nocé en riant.

Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable.

– Positivement, dit-il, quelque chose, mais quoi ?

Il essuya son binocle avec soin.

– Positivement, positivement, reprit-il, quelque chose, quelque chose de fort inattendu. Eh, eh, eh ! continua-t-il en donnant à sa voix stridente et grêle un accent tout particulier de mystère; je sors d'un endroit chaud, très chaud, le froid me saisit. Permettez-moi d'entrer là-dedans, messieurs, je vous serai obligé.

Il eut un petit frisson. Nos joueurs s'écartèrent, tous les yeux étaient fixés sur le bossu. Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts.

Quand il aperçut le groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il secoua la tête d'un air content et dit : – Oui, oui, il y a quelque chose. Le régent est soucieux, la garde est doublée; mais personne ne sait ce qu'il y a, M. le duc de Tresmes ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris, M. de Machault ne le sait pas, lui qui est lieutenant de police. Le savez-vous, M. de Rohan-Chabot ? Le savez-vous, M. de La Ferté-Senneterre ? Et vous, messieurs, s'interrompit-il en se retournant vers nos joueurs qui reculèrent instinctivement, le savez-vous ?

Nul ne répondit, MM, de Rohan-Chabot et de La Ferté- Senneterre ôtèrent leurs masques. On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un inconnu à montrer son visage. Le bossu, riant et saluant, leur dit : – Messieurs, cela ne servirait à rien, vous ne m'avez jamais vu.

– Monsieur le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle, connaissez-vous cet original ?

– Non, monsieur le baron, repartit la Hunaudaye, c'est un singulier olibrius.

– Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu, pour deviner ce qu'il y a. Ce serait du temps perdu. Il ne s'agit point de choses qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes pensées, il ne s'agit point de choses qui font l'objet de vos prudentes appréhensions, mes dignes seigneurs.

Ce disant, il regardait Rohan, La Ferté, les vieux seigneurs assis à la table.

– Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire. Il ne s'agit ni des menées de l'Espagne, ni des troubles de la France, ni des méchantes humeurs du Parlement, ni des petites éclipses de soleil que M. Law appelle son système, non, non ! et cependant le régent est soucieux, et cependant on a doublé la garde !

– Et de quoi s'agit-il, beau masque ? demanda M. de Rohan Chabot avec un mouvement d'impatience.

Le bossu demeura un instant pensif.

Sa tête s'inclina sur sa poitrine, puis se redressant tout à coup et laissant échapper un éclat de rire sec.

– Croyez-vous aux revenants ? demanda-t-il.

Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu.

Les soirs d'hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres pleurent à la bise, autour d'une haute cheminée de chêne noir sculpté, là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe, qui met de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille, Le manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses, On sait dans quel corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre il s'introduit, quand l'horloge tinte le douzième coup, pour s'asseoir devant l'âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés, Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête des écus, parmi les éclats de rire douteux et les sceptiques causeries, à deux pas de la table de jeu déloyal, il n'y avait point place pour ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'épée et même les esprits forts, ces spadassins de la pensée. Pourtant, il y eut un froid dans les veines quand le bossu prononça le mot « revenant ». Il riait en disant cela, le petit homme noir; mais sa gaieté donnait le frisson.

Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l'orchestre envoyait de loin.

– Eh ! eh ! fit le bossu, qui croit aux revenants ? Personne, à midi, dans la rue ! tout le monde, à minuit, au fond de l'alcôve solitaire; quand la veilleuse s'est éteinte par hasard. Il y a une fleur qui s'ouvre au regard des étoiles, la conscience est une belle-de-nuit. Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.

– Vous plût-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque ? prononça M. de Rohan-Chabot qui se leva.

Le cercle s'était fait autour du petit homme noir.

Peyrolles se cachait au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles.

– Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beau l'un que l'autre : trêve de compliments. Ceci voyez-vous, est une affaire de l'autre monde. Un mort qui soulève la pierre de sa tombe après vingt années, monsieur le duc, Il s'interrompit pour grommeler en ricanant : – Est-ce qu'on se souvient ici, à la cour, des gens morts depuis vingt années ?

– Mais que veut-il dire ? s'écria Chaverny.

– Je ne vous parle pas, monsieur le marquis, répliqua le petit homme; ce fut l'année de votre naissance, vous êtes trop jeune; je parle à ceux qui ont des cheveux gris.

Et changeant tout à coup de ton il ajouta : – C'était un galant seigneur : c'était un noble prince, jeune, brave, opulent, heureux, bien aimé; visage d'archange, taille de héros. Il avait tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde.

– Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin, Le petit homme lui toucha du doigt l'épaule, et lui dit doucement : – Souvenez-vous, monsieur le marquis, que les proverbes mentent parfois, et qu'il y a des fêtes sans lendemain.

Chaverny devint pâle. Le bossu l'écarta de la main, et vint tout auprès de la table.

– Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il. A vous, monsieur de la Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de terre, si l'homme dont je parle n'eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son genou.

Le vieux baron resta bouche béante, et si profondément ému, que la parole lui manqua.

– A vous, monsieur de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de lui; à vous, monsieur le duc de Rohan- Chabot, qui rites créneler, à cause de lui, le logis de Mlle Féron, votre maîtresse; à vous, monsieur de La Vauguyon, dont l'épaule ne peut avoir oublié ce bon coup d'épée…

– Nevers ! s'écrièrent vingt voix à la fois; Philippe de Nevers ! Le bossu se découvrit et prononça lentement : – Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du château de Caylus-Tarrides, le novembre 1697 !

– Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu'on a dit, murmura M. de La Vauguyon.

– Dans un guet-apens, ajouta La Ferté.

– On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan- Chabot, M. le marquis de Caylus-Tarrides, père de Mme la princesse de Gonzague.

Parmi les jeunes gens : – Mon père m'a parlé de cela plus d'une fois, dit Navailles.

– Mon père était l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny, Peyrolles écoutait et se faisait petit.

Le bossu reprit d'une voix basse et profonde.

– Assassiné lâchement, par derrière, dans un guet-apens, tout cela est vrai, mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides.

– Comment s'appelait-il donc ? demanda-t-on de toutes parts.

La fantaisie du petit homme noir n'était point de répondre. Il poursuivit, d'un ton railleur et léger sous lequel perçait l'amertume : – Cela fit du bruit, messieurs, ah ! peste, cela fit grand bruit. On ne parla que de cela pendant toute une semaine.

La semaine d'après, on en parla un peu moins. Au bout du mois, ceux qui prononçaient encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise…

– Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible !

– Oui, oui, je sais. Son Altesse Royale était un des trois Philippe.

Son Altesse Royale voulut venger son meilleur ami.

Mais le moyen ?

Ce château de Caylus est au bout du monde. La nuit novembre garda son secret. Il va sans dire que M. le prince de Gonzague… N'y a-t-il point, ici, s'interrompit le petit homme noir, un digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom Peyrolles ?

Oriol et Nocé se rangèrent pour découvrir le factotum un peu décontenancé.

– J'allais ajouter, reprit le bossu : il va sans dire que M. le prince de Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et terre pour venger son ami.

Mais tout fut inutile. Nul indice, nulle preuve ! Bon gré, mal gré, il fallut s'en remettre au temps, c'est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable.

Peyrolles n'avait plus qu'une envie : s'esquiver pour aller prévenir Gonzague. Il restait cependant, pour savoir jusqu'où le bossu pousserait l'audace dans sa trahison.

Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du novembre, éprouvait un peu la sensation d'un homme qu'on étrangle. Le bossu avait raison : la cour n'a point de mémoire; à la cour, les morts de vingt années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance tout exceptionnelle : le mort faisait partie d'une sorte de trinité dont deux membres étaient vivants et tout puissants : Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague. Le fait certain, c'est que vous eussiez dit, à voir l'intérêt éveillé sur toutes les physionomies, qu'il était question d'un meurtre commis hier. Si l'intention du bossu avait été de ressusciter l'émotion de ce drame mystérieux et lointain, il avait succès complet.

– Eh ! eh ! fit-il en jetant à la ronde un coup d'oeil rapide et perçant; s'en remettre au ciel, c'est le pis aller. Je sais cependant des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource. Et franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal, le ciel a des yeux encore meilleurs que ceux de la police, le ciel est patient, il a le temps.

Il tarde parfois, des jours se passent, des mois, des années, mais quand l'heure est venue…

Il s'arrêta. Sa voix vibrait sourdement. L'impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la subissait, comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût été dirigée contre tout le monde à la fois.

Il n'y avait là qu'un coupable, un subalterne, un instrument. Tous les autres frémissaient. L'armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s'agitait sous le poids de je ne sais quelle oppression pénible. Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne mystérieuse qui les attachait au maître ? Devinaient ils que l'épée de Damoclès allait pendre, soutenue par un fil sur la tête de Gonzague lui-même ? On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. lls avaient peur.

– Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que ce soit tôt ou tard, un homme, un messager du tombeau, un fantôme sort de terre, parce que Dieu le veut. Cet homme accomplit, malgré lui parfois, sa mission fatale. S'il est fort, il frappe, s'il est faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du glaive, il se glisse, il va… jusqu'à ce qu'il arrive à mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et, tout bas ou tout haut, à l'heure dite, le vengeur étonné entend tomber des nuages le nom du meurtrier…

Il y eut un grand et solennel silence.

– Quel nom ? demanda M. de Rohan-chabot.

– Le connaissons-nous ? firent Chaverny et Navailles.

Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole.

Ce fut d'une voix saccadée qu'il poursuivit : – Si vous le connaissez ? qu'importe ! qu'êtes-vous ? que pouvez-vous ? Le nom prononcé de l'assassin vous épouvanterait comme un coup de tonnerre.

– Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est assis. Tout à l'heure, la voix est tombée des nuages : « Altesse ! l'assassin est là ! » et le vengeur a tressailli. « Altesse ! dans cette foule dorée est l'assassin ! » et le vengeur a ouvert les yeux, regardant la foule qui passait sous ses fenêtres, « Altesse ! hier à votre table, à votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin s'assoira ! » et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses convives.

« Altesse ! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous tend sa main sanglante ! » et le vengeur s'est levé en disant : « Par Dieu vivant ! justice sera faite ! » On vit une chose étrange : tous ceux qui étaient là, les plus grands et les plus nobles, se jetèrent des regards de défiance.

– Voilà, pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d'un ton leste et tranchant, le régent de France est soucieux ce soir, et voilà pourquoi la garde du palais est doublée.

Il salua et fit mine de sortir.

– Ce nom ! s'écria Chaverny.

– Ce fameux nom ! appuya Oriol.

– Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l'impudent bouffon s'est moqué de vous ?

Le bossu s'était arrêté au seuil de la tente. Il mit le binocle à l'oeil et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas, en riant de son petit rire sec comme un cri de crécelle : – Là ! là ! fit-il, voilà que vous n'osez plus vous approcher les uns des autres; chacun croit que son voisin est le meurtrier. Touchant effet de la mutuelle estime !

Messieurs, les temps sont bien changés, la mode n'y est plus. De nos jours, on ne tue plus guère avec ces armes brutales de l'ancien régime : le pistolet ou l'épée. Nos armes sont dans nos porte feuilles; pour tuer un homme il suffit de vider sa poche.

Eh ! eh ! eh ! Dieu merci ! les assassins sont rares à la cour du régent ! Ne vous écartez pas ainsi les uns des autres, l'assassin n'est pas là ! Eh ! eh ! eh ! interrompit-il tournant le dos aux vieux seigneurs pour s'adresser seulement à la bande de Gonzague, vous voici maintenant avec des mines d'une aune ! Avez-vous donc des remords ? Voulez-vous que je vous égaye un peu ? Tenez ! voici M. de Peyrolles qui se sauve; il perd beaucoup. Savez-vous où se rend M. de Peyrolles ?

Celui-ci disparaissait déjà derrière les massifs de fleurs, dans la direction du palais.

Chaverny toucha le bras du bossu.

– Le régent sait-il le nom ? demanda-t-il.

– Eh ! monsieur le marquis, répliqua le petit homme noir, nous n'en sommes plus là ! nous rions ! Mon fantôme est de bonne humeur; il a bien vu que le tragique n'est point ici de mode; il passe à la comédie. Et comme il sait tout, ce diable de fantôme, les choses du présent comme celles du passé, il est venu dans la fête; eh ! eh ! eh ! ici, vous comprenez bien, et il attend Son Altesse Royale pour lui montrer au doigt.

Son doigt tendu piquait le vide.

– Au doigt, vous entendez ! au doigt, les mains habiles après les mains sanglantes. La petite pièce suit toujours la grande; il faut se délasser en riant du poison ou du poignard. Au doigt, messieurs, au doigt les adroits gentils hommes qui font sauter la coupe à cette vaste table de lansquenet où M. Law a l'honneur de tenir la banque ! Il se découvrit dévotement au nom de Law, et poursuivit : – Au doigt, les piqueurs de dés, les chevaliers de l'agio, les escamoteurs de la rue Quincampoix, au doigt ! M. le régent est bon prince, et le préjugé ne l'étouffe point. Mais il ne sait pas tout, et s'il savait tout, il aurait grande honte !

Un mouvement s'éleva parmi les joueurs.

M. de Rohan dit : – Ceci est la vérité.

– Bravo ! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de Barbanchois.

– N'est-ce pas, messieurs ? reprit le bossu; la vérité, cela se dit toujours en riant. Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors, mais ils se retiennent par respect pour votre âge. Je m'en rapporte à M M. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres; belle jeunesse où la noblesse un peu déchue se mêle à la roture mal savonnée, comme les fils de diverses couleurs dans le tricot : poivre et sel ! Pour Dieu ! ne vous fâchez pas, mes illustres maîtres, nous sommes au bal masqué, et je ne suis qu'un pauvre bossu.

Demain vous me jetterez un écu pour acheter mon dos transformé en pupitre. Vous haussez les épaules ? A la bonne heure ! Je ne mérite, en conscience, que votre dédain.

Chaverny prit le bras de Navailles.

– Que faire à ce drôle ? grommela-t-il; allons-nous-en !

Les vieux seigneurs riaient de bon cœur. Nos joueurs s'éloignèrent l'un après l'autre.

– Et, après avoir montré au doigt, reprit le bossu qui se tourna vers Rohan-Chabot et ses vénérables compagnons, les fabricants de fausses nouvelles, les réaliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs de la baisse, toute l'armée de saltimbanques qui bivouaque à l'hôtel de Gonzague, je montrerai encore à M. le régent, au doigt, messieurs, au doigt, les ambitions déçues, les rancunes envenimées. Au doigt, ceux dont l'égoïsme ou l'orgueil ne peut s'habituer au silence, les cabaleurs inquiets, les écervelés en cheveux blancs qui voudraient ressusciter la Fronde, les suivants de Mme du Maine, les habitués de l'hôtel de Cellamare ! Au doigt, les conspirateurs ridicules ou odieux qui vont entraîner la France dans je ne sais quelle guerre extravagante pour reconquérir des places perdues ou des honneurs regrettés, les panégyristes de ce qui fut, les calomniateurs de ce qui est, les courtisans de ce qui sera, les polichinelles fourbus, les scapins éreintés qui s'intitulent eux-mêmes les débris du grand siècle, les Gérontes doublés de Jocrisses.

Le bossu n'avait plus d'auditeurs. Les deux derniers, Barbanchois et la Hunaudaye, s'éloignaient clopin-clopant, savoir : le baron de la Hunaudaye goutteux de la jambe droite, le baron de Barbanchois podagre de la jambe gauche. Le petit homme noir eut un rire silencieux.

– Au doigt ! au doigt ! murmura-t-il sourdement. Puis il tira de sa poche un parchemin, scellé aux armes de la couronne, et s'assit pour le lire à la table de jeu restée vide.

Le parchemin commençait par ces mots : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc. » Au bas était la signature de Louis, duc d'Orléans, régent, avec les contre seings du secrétaire d'État Leblanc et de M. de Machault, lieutenant de police.

– Voilà qui est parfait ! dit le petit homme après l'avoir parcouru; pour la première fois depuis vingt ans nous pouvons lever la tête, regarder les gens en face, et jeter notre nom à la tête de ceux qui nous poursuivent. Je promets bien que nous en userons !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable