« Le bossu », Deux dominos   

Deux dominos

Au-dehors, dans la rue du Chantre, les boutiques étaient toutes fermées. Parmi les commères, celles qui ne dormaient pas encore faisaient foule et tapage à la porte du Palais-Royal. La Guichard et la Durand, Mme Balahault et Mme Morin étaient toutes les quatre du même avis; on n'avait vu entrer tant et de si riches toilettes aux fêtes de son Altesse Royale. Toute la cour était là.

Mme Balahault, qui était une personne considérable, jugeait en dernier ressort les toilettes préalablement discutées par Mme Morin, la Guichard et la Durand. Mais, par une transition habile, on arrivait aux personnes, après avoir épluché la soie et les dentelles. Parmi toutes ces belles dames, il en était bien peu qui eussent conservé aux yeux de Mme Balahault la robe nuptiale dont parle l'Écriture.

Mais ce n'était plus déjà pour les dames que nos commères se pressaient aux abords du Palais-Royal, bravant les invectives des porteurs et des cochers, défendant leurs places contre les tard-venus, et piétinant dans la boue avec une longanimité digne d'éloges; ce n'était pas non plus pour les princes ou les grands seigneurs : on était blasé sur les dames, on avait vu des grands seigneurs et des princes en veux-tu en voilà ! On avait vu passer Mme de Soubise avec Mme de La Ferté.

Les deux belles La Fayette, la jeune duchesse de Rosny, cette blonde aux yeux noirs qui brouilla le ménage d'un fils de Louis XIV; les demoiselles de Bourbon-Bisset, cinq ou six Rohan de divers crus, des Broglie, des Chastellux, des Bauffremont, des Choiseul, des Coligny, et le reste.

On avait vu passer M. le comte de Toulouse, frère de M. du Maine, avec la princesse sa femme. Les présidents ne se comptaient plus, les ministres marquaient à peine; on regardait par-dessus les épaules les ambassadeurs. La foule restait pourtant et augmentait même de minute en minute. Qu'attendait donc la foule ?

Elle n'eût pas montré tant de persévérance pour M. le Régent lui-même. Mais qu'il s'agissait, en vérité, d'un bien autre personnage ! Le jeune roi ! Non pas. Montez encore, Le dieu, l'Écossais, M. Law, la providence de tout ce peuple qui allait devenir un peuple millionnaire.

M. Law de Lauriston, le sauveur et le bienfaiteur ! M. Law, que cette même foule devait essayer d'étrangler à cette même place quelques mois plus tard ! M. Law, dont les chevaux ne travaillaient plus, remplacés qu'ils étaient sans cesse par des attelages humains ! La foule attendait ce bon M. Law. La foule était bien décidée à l'attendre jusqu'au lendemain matin.

Quand on songe que les poètes accusent volontiers la foule d'inconstance, de légèreté, que sais-je ? cette excellente foule, plus patiente qu'un troupeau de moutons, cette foule inébranlable, cette foule tenace, cette foule infatigable qu'on vit de tout temps encombrer les trottoirs mouillés, quinze heures durant, pour voir passer ceci ou cela, pas grand chose souvent, parfois rien du tout ! Si les bœufs gras des cinq derniers siècles savaient écrire ! La rue du Chantre, noire et déserte, malgré le voisinage de cette cohue et de ces lumières, semblait dormir, Ses deux ou trois réverbères tristes se miraient dans son ruisseau fangeux. Au premier abord, on n'y découvrait âme qui vive. Mais, à quelques pas de la maison de maître Louis, de l'autre côté de la rue, dans un enfoncement profond, formé par la récente démolition de deux masures, six hommes vêtus de couleurs sombres se tenaient immobiles et muets, Deux chaises à porteurs étaient à terre derrière eux. Ce n'était point M. Law que ceux-ci attendaient. Ils avaient les yeux fixés sur la porte close de la maison de maître Louis depuis que Cocardasse junior et frère Passepoil y étaient entrés.

Ceux-ci, restés dans la salle basse après leur expédition victorieuse contre Berrichon et dame Françoise, se posèrent en face l'un de l'autre, et se regardèrent avec une mutuelle admiration.

– Sandiéou ! l'enfant, dit Cocardasse, tu n'as pas encore oublié ton métier.

– Ni toi non plus : c'est fait proprement, mais nous en sommes pour nos mouchoirs.

Si nous avons eu parfois à blâmer Passepoil, ce n'a point été par suite d'une injuste partialité. La preuve, c'est que nous ne craignons pas de signaler à l'occasion ses côtés vertueux : il était économe.

Cocardasse, entaché au contraire de prodigalité, ne releva point ce qui avait trait aux mouchoirs.

– Eh donc ! reprit-il, le plus fort est fait.

– Du moment qu'il n'y a pas du Lagardère dans une affaire, fit observer Passepoil, tout va comme sur des roulettes.

– Et le Lagardère est loin, as pas pur !

– Soixante lieues entre nous et la frontière.

Ils se frottèrent les mains.

– Ne perdons pas de temps, mon pigeoun, reprit Cocardasse; sondons le terrain. Voici deux portes.

Il montrait l'appartement d'Aurore et le haut de l'escalier tournant.

Passepoil se caressa le menton.

– Je vais glisser un coup d'oeil par la serrure, dit-il en se dirigeant déjà vers la chambre d'Aurore.

Un regard terrible de Cocardasse junior l'arrêta.

– Capédédiou ! fit le Gascon, je ne souffrirai pas cela.

C'ta petite couquinasse, elle est à faire sa toilette : respectons la décence ! Passepoil baissa les yeux humblement.

– Ah ! mon noble ami, fit-il, que tu es heureux d'avoir de bonnes mœurs !

– Tron de l'air ! je suis comme cela, et sois sûr, mon bon, que la fréquentation d'un homme tel que moi finira par te corriger. Le vrai philosophe, il commande à ses passions.

– Je suis l'esclave des miennes, soupira Passepoil; mais c'est qu'elles sont si fortes ! Cocardasse lui toucha la joue paternellement.

– A vaincre sans péril, déclama-t-il avec gravité, on triomphe sans agrément. Monte un peu voir ce qu'il y a là-haut.

Passepoil grimpa aussitôt comme un chat.

– Fermée ! dit-il en levant le loquet de la porte de maître Louis.

– Et par le trou ? Ici, la décence le permet.

– Noir comme un four.

– Viens ça, mon tout doux ! Récapitulons un peu les instructions de ce bon M. de Gonzague.

– Il nous a promis, dit Passepoil, cinquante pistoles à chacun.

– A certaines conditions. Primo…

Au lieu de poursuivre, il prit le paquet qu'il avait sous le bras.

Passepoil fit de même. A ce moment, la porte que Passepoil avait trouvée close au haut de l'escalier tourna sans bruit sur ses gonds. La figure pâle et futée du bossu parut dans la pénombre. Il se prit à écouter. Les deux maîtres d'armes regardaient leurs paquets d'un air indécis.

– Est-ce absolument nécessaire ? demanda Cocardasse, qui frappa sur le sien d'un air mécontent.

– Pure formalité, répliqua Passepoil.

– Eh donc ! Normand, tire-nous de là.

– Rien de plus simple. Gonzague nous a dit « Vous porterez des habits de laquais »; nous les portons fidèlement… sous notre bras.

Le bossu se mit à rire.

– Sous notre bras ! s'écria Cocardasse enthousiasmé; tu as de l'esprit comme un démonio, ma caillou !

– Sans mes passions et leur tyrannique empire, répliqua sérieusement Passepoil, je crois que j'aurais été loin.

Ils déposèrent tous les deux sur la table leurs paquets, qui contenaient des habits de livrée. Cocardasse poursuivit.

– M. de Gonzague nous a dit en second lieu : « Vous vous assurerez que la litière et les porteurs attendent dans la rue du Chantre. » – C'est fait, dit Passepoil.

– Oui bien, fit Cocardasse en se grattant l'oreille; mais il y a deux chaises, que penses-tu de cela, toi, mon mignon ?

– Abondance de bien ne nuit pas, décida Passepoil; je n'ai jamais été en chaise.

– Té ! ni moi non plus.

– Nous nous ferons porter à tour de rôle pour revenir à l'hôtel.

– Réglé. Troisièmement : « Vous vous introduisez dans la maison. » – Nous y sommes.

– « Dans la maison, il y a une jeune fille… » – Tiens, mon noble ami, s'écria frère Passepoil, regarde, me voilà tout tremblant.

– Et tout blême. Qu'as-tu donc ?

– Rien que pour entendre parler de ce sexe auquel je dois tous mes malheurs…

Cocardasse lui frappa rudement sur l'épaule.

– As pas pur ! fit-il, mon bon; entre amis, on se doit des égards.

Chacun a ses petites faiblesses mais, si tu me romps encore les oreilles avec tes passions, sandiéou ! je te les coupe.

Passepoil ne releva point la faute de grammaire, et comprit bien qu'il s'agissait de ses oreilles. Il y tenait, bien qu'il les eût longues et rouges.

– Tu n'as pas voulu que je m'assure si la jeune fille était là, dit-il.

– La ragaze elle y est, répliqua Cocardasse; écoute plutôt.

Un joyeux éclat de rire se fit entendre dans la pièce voisine. Frère Passepoil mit la main sur son cœur.

– « Vous prendrez la jeune fille, poursuivit Cocardasse récitant sa leçon, ou plutôt vous la prierez poliment de monter dans la litière, que vous ferez conduire au pavillon… » – « Et vous n'emploierez la violence, ajouta Passepoil, que s'il n'y a pas moyen de faire autrement. » – C'est cela ! Et je dis que cinquante pistoles font un bon prix pour une pareille besogne !

– Ce Gonzague est-il assez heureux ! soupira tendrement Passepoil.

Cocardasse toucha la garde de sa rapière. Passepoil lui prit la main.

– Mon noble ami, dit-il, tue-moi tout de suite, c'est la seule manière d'éteindre le feu qui me dévore. Voilà mon sein, perce-le du coup mortel.

Le Gascon le regarda un instant d'un air de compassion profonde.

– Pécaïré ! fit-il, ce que c'est que de nous ! Voici une bagasse qu'elle n'emploiera pas une seule de ses cinquantes pistoles à jouer ou à boire ! Le bruit redoubla dans la chambre voisine. Cocardasse et Passepoil tressaillirent, parce qu'une petite voix grêle et stridente prononça tout bas derrière eux : – Il est temps ! Ils se retournèrent vivement. Le bossu de l'hôtel de Gonzague était debout auprès de la table, et défaisait tranquillement leurs paquets.

– Ohimé ! fit Cocardasse, par où a-t-il passé celui-ci ?

Passepoil s'était prudemment reculé.

Le bossu tendit une veste de livrée à Passepoil, une autre à Cocardasse.

– Et vite ! commanda-t-il sans élever la voix.

Ils hésitèrent. Le Gascon surtout ne pouvait se faire à l'idée d'endosser cet habit de laquais.

– Capédédiou ! s'écria-t-il, de quoi te mêles-tu, toi ?

– Chut ! siffla le bossu, dépêchez.

On entendit à travers la porte la voix de dona Cruz qui disait : – C'est parfait ! Il ne manque plus que la litière.

– Dépêchez ! répéta impérieusement le bossu.

En même temps, il éteignit la lampe.

La porte de la chambre d'Aurore s'ouvrit, jetant dans la salle basse une lueur vague. Cocardasse et Passepoil se retirèrent derrière la cage pour faire rapidement leur toilette. Le bossu avait entre ouvert une des fenêtres donnant sur la rue du Chantre. Un léger coup de sifflet retentit dans la nuit. Une litière s'ébranla. Les deux caméristes traversaient en ce moment la chambre à tâtons.

Le bossu leur ouvrit la porte.

– Êtes-vous prêts ? demanda-t-il tout bas.

– Nous sommes prêts, répondirent Cocardasse et Passepoil.

– A votre besogne ! Dona Cruz sortait de la chambre d'Aurore en disant : – Il faudra bien que je trouve une litière ? Le diable galant n'avait pas songé à cela ?

Derrière elle, le bossu referma la porte. La salle basse fut plongée dans une complète obscurité. Dona Cruz n'avait pas peur des hommes; c'était vers le démon que l'obscurité tournait ses terreurs. On venait d'évoquer le diable en riant : dona Cruz croyait déjà sentir ses cornes dans les ténèbres. Comme elle revenait vers la porte d'Aurore pour l'ouvrir, elle rencontra deux mains rudes et velues qui saisirent les siennes. Ces mains appartenaient à Cocardasse junior. Dona Cruz essaya de crier. Sa gorge, convulsivement serrée par l'épouvante, étrangla sa voix au passage. Aurore, qui se tournait et se retournait devant son miroir, car la parure la faisait coquette, Aurore ne l'entendit point, étourdie qu'elle était par les murmures de la foule massée sous ses fenêtres. On venait d'annoncer que le carrosse de M. Law, qui venait de l'hôtel d'Angoulême, était à la hauteur de la croix du Trahoir.

– Il vient ! il vient ! criait-on de toutes parts, Et la cohue de s'agiter follement.

– Mademoiselle, dit Cocardasse en dessinant un profond salut qui fût perdu, faute de quinquet, permettez-moi de vous offrir la main, vivadiou !

Dona Cruz était à l'autre bout de la chambre. Là, elle rencontra deux autres mains, moins poilues, mais plus calleuses, qui étaient la propriété de frère Amable Passepoil. Cette fois, elle réussit à pousser un grand cri.

– Le voici ! le voici ! disait la foule.

Le cri de la pauvre dona Cruz fut perdu, comme le salut de Cocardasse. Elle échappa à cette seconde étreinte, mais Cocardasse la serrait de près. Passepoil et lui s'arrangeaient pour lui fermer toute autre issue que la porte du perron. Quand elle arriva auprès de cette porte, les deux battants s'ouvrirent. La lueur des réverbères éclaira son visage. Cocardasse ne put retenir un mouvement de surprise. Un homme qui se tenait sur le seuil, en dehors, jeta une mante sur la tête de dona Cruz. On la saisit, demi-folle d'effroi, et on la poussa dans la chaise, dont la portière se referma aussitôt.

– A la petite maison derrière Saint-Magloire ! ordonna Cocardasse.

La chaise partit. Passepoil entra, frétillant comme un goujon sur l'herbe. Il avait touché de la soie ! Cocardasse était tout pensif.

– Elle est mignonne ! dit le Normand, mignonne, mignonne ! Oh ! le Gonzague !

– Capédédiou ! s'écria Cocardasse, en homme qui veut chasser une idée importune, j'espère que voici une affaire menée adroitement !

– Quelle petite main satinée !

– Les cinquante pistoles elles sont à nous, Il regarda tout autour de lui, comme s'il n'eût point été parfaitement convaincu de ce qu'il avançait.

– Et la taille ! fit Passepoil. Je n'envie à Gonzague ni ses titres ni son or mais…

– Allons ! interrompit Cocardasse, en route !

– Elle m'empêchera longtemps de dormir ! Cocardasse le saisit au collet et l'entraîna; puis, se ravisant : – La charité nous oblige à délivrer la vieille et son petit, dit-il.

– Ne trouves-tu pas que la vieille est bien conservée ? demanda frère Passepoil.

Il eut un maître coup de poing dans le dos. Cocardasse fit tourner la clé dans la serrure. Avant qu'il eût ouvert, la voix du bossu, qu'ils avaient presque oublié, se fit entendre du côté de l'escalier.

– Je suis assez content de vous, mes braves, dit-il : mais votre besogne n'est pas finie. Laissez cela.

– Il a le verbe haut, ce petit tron de diou de malbâti ! grommela Cocardasse.

– Maintenant qu'on ne le voit pas, ajouta Passepoil, sa voix me fait un drôle d'effet. On dirait que je l'ai entendue quelque part autrefois.

Un bruit sec et répété annonça que le bossu battait le briquet. La lampe se ralluma.

– Qu'avons-nous donc encore à faire, s'il vous plût, maître Ésope II ? demanda le Gascon. Té ! c'est ainsi qu'on vous nomme, je crois ?

– Ésope II, Jonas, et d'autres noms encore, repartit le petit homme.

Attention à ce que je vais vous ordonner !

– Salue Sa Seigneurie, Passepoil ! Ordonner ! peste !

Cocardasse mit la main au chapeau. Passepoil l'imita en ajoutant d'un ton railleur : – Nous attendons les ordres de Son Excellence !

– Et bien vous faites ! prononça sèchement le bossu.

Nos deux estafiers échangèrent un regard. Passepoil perdit son air de moquerie et murmura : – Cette voix-là, bien sûr que je l'ai entendue ! Le bossu prit derrière l'escalier deux de ces lanternes à manche qu'on portait au-devant des chaises, la nuit. Il les alluma.

– Prenez ceci, dit-il.

– Eh donc ! fit Cocardasse avec mauvaise humeur; croyez-vous que nous pourrons rattraper la chaise ?

– Elle est loin, si elle court toujours ! ajouta Passepoil.

– Prenez ceci ! Ce bossu était entêté. Nos deux braves prirent chacun une des lanternes.

Le bossu montra du doigt la chambre d'où dona Cruz était sortie quelques minutes auparavant.

– Il y a là une jeune fille, dit-il.

– Encore ! s'écrièrent à la fois Cocardasse et Passepoil.

Et ce dernier pensa tout haut : – L'autre litière !

– Cette jeune fille, poursuivit le bossu, achève de s'habiller. Elle va sortir par cette porte, comme l'autre.

Cocardasse désigna d'un coup d'oeil la lampe rallumée.

– Elle nous verra, dit-il.

– Elle vous verra.

– Alors, que ferons-nous ? demanda le Gascon.

– Je vais vous le dire : vous aborderez la jeune fille franchement, mais respectueusement. Vous lui direz : « Nous sommes ici pour vous conduire au bal du palais. » – Il n'y avait pas un mot de cela dans nos instructions, fit observer Passepoil.

Et Cocardasse ajouta : – La jeune fille nous croira-t-elle ?

– Elle vous croira, si vous lui dites le nom de celui qui vous envoie.

– Le nom de M. de Gonzague ?

– Non pas ! Et si vous ajoutez que votre maître l'attendra, minuit sonnant, souvenez-vous bien de cela ! dans les jardins du palais, au rond-point de Diane.

– Avons-nous donc deux maîtres à présent, sandiéou ? s'écria Cocardasse.

– Non, répondit le bossu, vous n'avez qu'un maître mais il ne s'appelle pas Gonzague.

Le bossu, disant cela, gagna l'escalier tournant. Il mit le pied sur la première marche.

– Et comment s'appelle-t-il, notre maître ? interrogea Cocardasse, qui faisait de vains efforts pour garder son insolent sourire; Ésope II, sans doute ?

– Ou Jonas ? balbutia Passepoil.

Le bossu les regarda; ils baissèrent les yeux. Le bossu prononça lentement : – Votre maître se nomme Henri de Lagardère ! Ils frémirent, et parurent soudain rapetissés.

– Lagardère ! firent-ils de la même voix sourde et tremblante.

Le bossu monta l'escalier. Quand il fut en haut, il les regarda un instant courbés et domptés; puis il dit ces seuls mots : – Marchez droit ! Et il disparut.

– Aïe ! fit Passepoil quand la porte du haut fut refermée.

– As pas pur ! grommela Cocardasse, nous avons vu le diable.

– Marchons droit, mon noble ami.

– Capédédiou ! soyons sages comme des images, et marchons droit.

Figure-toi, se reprit le Gascon, que j'avais cru reconnaître…

– Le petit Parisien ?

– Non, la jeune fille, celle que nous avons mise en chaise, pour la gentille bohémienne que j'ai vue là-bas, en Espagne, au bras de Lagardère.

Passepoil poussa un cri : la chambre d'Aurore venait de s'ouvrir.

– Qu'est-ce donc ? fit le Gascon en frissonnant.

Car tout l'épouvantait désormais.

– La jeune fille que j'ai vue au bras de Lagardère, là-bas, en Flandre ! balbutia Passepoil.

Aurore était sur le seuil.

– Flor ! appela-t-elle, où donc es-tu ?

Cocardasse et Passepoil tenant à la main leurs lanternes s'avancèrent l'échine courbée. Leur détermination de marcher droit s'enracinait de plus en plus. C'étaient, du reste, deux laquais du plus magnifique modèle avec leurs épées en verrouil. Bien peu de suisses de paroisses auraient pu lutter avec eux pour l'aisance et la bonne tenue. Aurore était si délicieusement belle sous son costume de cour, qu'ils restèrent en admiration devant elle.

– Où est Flor ? Est-ce que la folle est partie sans moi !

– Sans vous, renvoya le Gascon comme un écho.

Et le Normand répéta : – Sans vous ! Aurore donna son éventail à Passepoil, son bouquet à Cocardasse.

Vous eussiez dit qu'elle avait eu de grands laquais toute sa vie.

– Je suis prête, dit-elle, partons ! Les échos : – Partons !

– Partons ! Et, au moment de monter en chaise : – A-t-il dit où je le retrouverais ? demanda Aurore.

– Au rond-point de Diane, murmura Cocardasse avec une voix de ténor.

– A minuit, acheva Passepoil.

Tous deux les bras pendants et le corps incliné, On partit. Par-dessus la chaise qu'ils accompagnaient, la lanterne à la main, Cocardasse junior et frère Passepoil échangèrent un dernier regard. Ce regard voulait dire; « Marchons droit ! » L'instant d'après, on eût pu voir sortir, par la porte de l'allée qui conduisait à l'appartement de maître Louis, un petit homme noir qui longea la rue du Chantre en trottinant.

Il traversa la rue Saint-Honoré au moment où le carrosse de ce bon M. Law allait passer, et la foule se moqua bien de sa bosse. De ces moqueries, le bossu ne semblait point beaucoup se soucier. Il fit le tour du Palais-Royal et entra dans la cour des Fontaines.

Rue de Valois, il y avait une petite porte qui donnait accès dans la partie des bâtiments appelés les privés de Monsieur. C'était là que Philippe d'Orléans, régent de France, avait son cabinet de travail. Le bossu frappa d'une certaine sorte. On lui ouvrit aussitôt et, du fond d'un corridor noir, une grosse voix s'éleva : – Ah ! c'est toi, Riquet à la Houpe, dit-elle, monte vite, on t'attend !

Bien en cour, tout-puissant, riche et n'ayant contre lui qu'un pauvre proscrit, le triomphe de Gonzague semblait assuré. Mais la Roche Tarpéienne est près du Capitole, et l'on ne peut dire que la coupe sera bue, tant qu'elle ne l'est pas.

Si précaire que fût sa situation, Henri de Lagardère, dont la vengeance marchait implacable, inexorable comme le destin, allait enfin se dresser devant l'assassin de Nevers.

Par un subterfuge aussi génial qu'audacieux, il allait bientôt faire condamner Gonzague, par Gonzague lui-même, en en appelant au témoignage de la victime pour désigner le meurtrier…

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable