« Le bossu », Les trois souhaits   

Les trois souhaits

Dona Cruz avait les yeux mouillés. Un tremblement fiévreux agitait les membres d'Aurore. Elles étaient belles toutes deux et à la fois jolies. Le rapport de leurs natures se déplaçait en ce moment : la mélancolie douce était pour dona Cruz, d'ordinaire si pétulante et si hardie; un éclair de jalouse passion jaillissait des yeux d'Aurore.

– Toi, ma rivale, murmura-t-elle.

Dona Cruz l'attira vers elle malgré sa résistance et l'embrassa.

– Il t'aime, dit-elle à voix basse; il t'aime et n'aimera jamais que toi !

– Mais toi !

– Moi, je suis guérie. Je puis regarder en souriant, sans haine, avec bonheur, votre mutuelle tendresse; tu vois bien que ton Lagardère est sorcier !

– Ne me trompes-tu point ? fit Aurore.

Dona Cruz mit la main sur son cœur.

– S'il ne fallait que mon sang pour cela, dit-elle le front haut et les yeux ouverts, vous seriez heureux ! Aurore lui jeta les deux bras autour du cou.

– Mais je veux mon épreuve ! s'écria dona Cruz, ne me refuse pas, ma petite Aurore. Souhaite quelque chose, je t'en prie !

– Je n'ai rien à souhaiter.

– Quoi ! pas un désir ?

– Pas un ! Dona Cruz la fit se lever de force et l'entraîna vers la fenêtre. Le Palais-Royal resplendissait. Sous le péristyle, on voyait couler comme un flot de femmes brillantes et parées.

– Tu n'as pas même envie d'aller au bal du Régent ? dit brusquement dona Cruz.

– Moi ! balbutia Aurore, dont le sein battit sous sa robe.

– Ne mens pas !

– Pourquoi mentirais-je ?

– Bon ! qui ne dit mot consent. Tu souhaites d'aller au bal du Régent.

Elle frappa dans ses mains en comptant : – Une !

– Mais, objecta Aurore, qui se prêtait en riant aux extravagances de sa compagne, je n'ai rien, ni bijoux, ni robes, ni parures…

– Deux ! fit dona Cruz, qui frappa dans ses mains pour la seconde fois; tu souhaites des bijoux, des robes, des parures ? Et fais bien attention de penser à lui; sans cela, rien de fait !

A mesure que l'opération marchait, la gitana devenait plus sérieuse.

Ses beaux grands yeux noirs n'avaient plus leur regard assuré. Elle croyait aux diableries, cette ravissante enfant; elle avait peur, mais elle avait désir; et sa curiosité l'emportait sur ses frayeurs.

– Fais ton troisième souhait, dit-elle en baissant la voix malgré elle.

– Mais je ne veux pas du tout aller au bal ! s'écria Aurore; cessons ce jeu !

– Comment ! insinua dona Cruz; si tu étais sûre de l'y rencontrer ?

– Henri ?

– Oui, ton Henri, tendre, galant, et qui te trouverait plus belle sous tes brillants atours.

– Comme cela, fit Aurore en baissant les yeux, je crois que j'irais bien.

– Trois ! s'écria la gitana, qui frappa bruyamment ses mains l'une contre l'autre.

Elle faillit tomber à la renverse. La porte de la salle basse s'ouvrit avec fracas, et Berrichon, se précipitant essoufflé, s'écria sur le seuil !

– Voilà toutes les fanfreluches et les faridondaines qu'on apporte pour notre demoiselle, qu'il y a dans plus de vingt cartons; des robes, des dentelles, des fleurs. Entrez, vous autres, entrez : c'est ici le logis de M. le chevalier de Lagardère !

– Malheureux ! s'écria Aurore effrayée.

– N'ayez pas peur : on sait ce qu'on fait, répliqua Jean- Marie d'un air suffisant, n'y a plus à se cacher. A bas le mystère ! Nous jetons le masque, saperlotte ! Mais comment dire la surprise de dona Cruz ? Elle avait évoqué le diable et le diable docile répondait à son appel; et, certes, il ne s'était point fait attendre. Elle était sceptique un peu, cette belle fille. Tous les sceptiques sont superstitieux.

Dona Cruz, souvenez-vous-en, avait passé son enfance sous la tente des bohémiens errants. C'est là le pays des merveilles. Elle restait bouche béante et les yeux tout ronds ouverts.

Par la porte de la salle basse, cinq ou six jeunes filles entrèrent, suivies d'autant d'hommes qui portaient des paquets et des cartons.

Dona Cruz se demandait si, dans ces cartons et dans ces paquets, il y avait de vrais atours ou des feuilles sèches.

Aurore ne put s'empêcher de sourire en voyant la mine bouleversée de sa compagne.

– Eh bien ? fit-elle.

– Il est sorcier, balbutia la gitana; je m'en doutais !

– Entrez, messieurs; entrez, mesdemoiselles, criait cependant Berrichon; entrez, tout le monde. C'est ici maintenant la maison du bon Dieu. Je vais aller chercher Mme Balahault, qui a si grande envie de voir comment c'est fait chez nous. Je n'ai jamais rien bu de si bon que sa crème d'angélique. Entrez, mesdemoiselles; entrez, messieurs ! Ces messieurs et ces demoiselles ne demandaient pas mieux. Fleuristes, brodeuses et couturières déposèrent leurs cartons sur la grande table qui était au milieu de la salle basse, Derrière les fournisseurs des deux sexes venait un page qui ne portait point de couleurs. !l marcha droit à Aurore, qu'il salua profondément avant de lui remettre un pli galamment lacé de soie. Il s'inclina de nouveau et sortit.

– Attendez donc au moins la réponse, vous ! fit Berrichon en courant après lui.

Mais le page était au détour de la rue déjà. Berrichon le vit s'aboucher avec un gentilhomme couvert d'un manteau d'aventures.

Berrichon ne connaissait point ce gentilhomme. Le gentilhomme demanda au page : – Est-ce fait ?

Et, sur sa réponse affirmative, il ajouta : – Où as-tu laissé nos hommes ?

– Ici près, rue Pierre-Lescot.

– La litière y est ?

– Il y a deux litières.

– Pourquoi cela ? demanda le gentilhomme étonné.

Le pan de son manteau, qui cachait le bas de son visage, se dérangea.

Nous eussions reconnu le menton pâle et pointu de ce bon M. de Peyrolles.

Le page répondit : – Je ne sais, mais il y a deux litières.

– Un malentendu, sans doute, pensa Peyrolles.

Il eut envie d'aller jeter un coup d'oeil à la porte de la maison de Lagardère mais la réflexion l'arrêta.

– On n'aurait qu'à me voir, murmura-t-il, tout serait perdu… Tu vas retourner à l'hôtel, dit-il au page, à toutes jambes; tu m'entends bien ?

– A toutes jambes.

– A l'hôtel, tu trouveras ces deux braves qui ont encombré l'office toute la journée.

– Maître Cocardasse et son ami Passepoil ?

– Précisément. Tu leur diras : « Votre besogne est toute taillée, vous n'avez plus qu'à vous présenter… » A-t-on prononcé tout à l'heure le nom du gentilhomme à qui appartient la maison ?

– Oui, M. de Lagardère.

– Tu te garderas bien de répéter ce nom. S'ils t'interrogent, tu leur diras que la maison ne contient que des femmes.

– Et je les ramènerai ?

– Jusqu'à ce coin, d'où tu leur montreras la porte.

Le page partit au galop. M. de Peyrolles, rejetant son manteau sur son visage, se perdit dans la foule.

A l'intérieur de la maison, Aurore venait d'arracher l'enveloppe de la missive apportée par le page.

– C'est son écriture ! s'écria-t-elle.

– Et voici une carte d'invitation semblable à la mienne, ajouta dona Cruz, qui n'était pas au bout de ses surprises : notre lutin n'a rien oublié.

Elle retourna la carte entre ses doigts. La carte, chargée de fines et gentilles vignettes, représentant des amours ventrus, des raisins et des guirlandes de roses, n'avait absolument rien de diabolique. Pendant cela, Aurore lisait.

La missive était ainsi conçue : Chère enfant, ces parures viennent de moi; j'ai voulu vous faire une surprise. Faites-vous belle; une litière et deux laquais viendront de ma part vous conduire au bal, où je vous attendrai.

Henri de Lagardère.

Aurore passa la lettre à dona Cruz, qui se frotta les yeux avant de lire, car elle avait des éblouissements.

– Et crois-tu à cela ? demanda-t-elle quand elle eut achevé.

– J'y crois, répondit Aurore; j'ai mes raisons pour y croire.

Elle souriait d'un air sûr d'elle-même. Henri ne lui avait-il pas dit de ne s'étonner de rien ? Dona Cruz, elle, n'était pas éloignée de regarder la sécurité d'Aurore en de si étranges conjonctures comme un nouveau tour de l'esprit malin.

Cependant les caisses, cartons et paquets étalaient maintenant leur éblouissant contenu sur la grande table.

Dona Cruz put bien voir que ce n'étaient point là des feuilles sèches : il y avait une toilette complète de cour, plus un pardessus ou domino de satin rose tout pareil à celui de Mlle de Nevers. La robe était d'armure blanche, brodée d'argent : des roses semées avec une perle fine au centre de chacune d'elles; les basques, la pointe, les manches, le tout brodé de plumes d'oiseaux mouches.

C'était la mode suprême. Mme la marquise d'Aubignac, fille du financier Soulas, avait fait sa fortune et sa réputation à la cour par une robe semblable que M. Law lui avait donnée.

Mais la robe n'était rien. Les dentelles et les broderies pouvaient passer véritablement pour magnifiques. L'écrin valait une charge de brigadier des armées.

– C'est un sorcier, répétait dona Cruz en faisant l'inventaire de tout cela, c'est manifestement un sorcier !

On a beau être le Cincelador, à tailler des gardes d'épée, on ne gagne pas de quoi faire de pareils cadeaux.

L'idée lui revint que toutes ces belles choses, à une heure donnée, se changeraient en sciure de bois ou en rubans de menuisier.

Berrichon admirait et ne se faisait pas faute d'exprimer son admiration. La vieille Françoise, qui venait de rentrer, hochait sa tête grise d'un air qui voulait dire bien des choses.

Mais il y avait à cette scène un spectateur dont nul ne soupçonnait la présence, et qui, certes, ne se montrait pas le moins curieux. Il était caché derrière la porte de l'appartement du haut, dont il entrebâillait l'unique battant avec précaution. De ce poste élevé, il regardait la corbeille étalée sur la table, par-dessus les têtes des assistants.

Ce n'était point le beau maître Louis avec sa tête noble et mélancolique. C'était un petit homme tout de noir habillé, celui qui avait mené dona Cruz, celui qui avait commis ce faux en contrefaisant l'écriture de Lagardère, celui qui avait loué la niche de Médor : c'était le bossu Ésope II, dit Jonas, vainqueur de la Baleine.

Il riait dans sa barbe et se frottait les mains.

– Tête-bleu ! disait-il à part lui, M. le prince de Gonzague fait bien les choses, et ce coquin de Peyrolles est décidément un homme de goût.

Il était là, ce bossu, depuis l'entrée de dona Cruz. Sans doute, il attendait M. de Lagardère.

Aurore était fille d'Eve. A la vue de tous ces splendides chiffons, son cœur avait battu. Cela venait de son ami : double joie ! Aurore ne fit même pas cette réflexion qui était venue à dona Cruz; elle n'essaya point de supputer ce que ces royaux atours devaient coûter à son ami. Elle se donnait tout entière au plaisir. Elle était heureuse, et cette émotion qui prend les jeunes filles au moment de paraître dans le monde lui était douce. N'allait-elle pas avoir là-bas son ami pour protecteur ! Une chose l'embarrassait : elle n'avait pas de chambriére, et la bonne Françoise était meilleure pour la cuisine que pour la toilette.

Deux jeunes filles s'avancèrent comme si elles eussent deviné son désir.

– Nous sommes aux ordres de mademoiselle, dirent-elles.

Sur un signe qu'elles firent, porteurs et porteuses s'éloignèrent après de respectueux saluts. Dona Cruz pinça le bras d'Aurore.

– Est-ce que tu vas te mettre entre les mains de ces créatures ? demanda-t-elle.

– Pourquoi non ?

– Est-ce que tu vas revêtir cette robe ?

– Mais sans doute.

– Tu es brave ! tu es bien brave ! murmura la gitana. Au fait, se reprit-elle, ce diable est d'une exquise galanterie.

Tu as raison, fais-toi belle, cela ne peut jamais nuire.

Aurore, dona Cruz et les deux caméristes qui faisaient partie de la corbeille entrèrent dans la chambre à coucher.

Dame Françoise resta seule dans la salle basse avec Jean- Marie Berrichon, son petit-fils.

– Qu'est-ce que c'est que cette effrontée ? demanda la bonne femme.

– Quelle effrontée, grand maman ?

– Celle qui a le domino rose.

– La petite brune ? Elle a des yeux qui sont tout de même pas mal reluisants, grand maman.

– L'as-tu vue entrer ?

– Non, elle était là avant moi.

Dame Françoise tira son tricot de sa poche et se mit à réfléchir.

– Je vais te dire, reprit-elle de sa voix la plus grave et la plus solennelle, je ne comprends rien de rien à tout ce qui se passe.

– Voulez-vous que je vous explique ça, grand maman ?

– Non, mais si tu veux me faire un plaisir…

– Ah ! grand maman, vous plaisantez; si je veux vous faire un plaisir…

– C'est de te taire quand je parle, interrompit la bonne femme.

On ne m'ôterait pas l'idée qu'il y a du micmac là-dessous.

– Mais du tout, grand-maman !

– Nous avons eu tort de sortir. Le monde est méchant.

Qui sait si cette Balahault ne nous a pas induits…

– Ah ! grand maman, une si brave femme, qu'a de si bonne angélique.

– Enfin, j'aime y voir clair, moi, petiot, et toute cette histoire-là ne me va pas.

– C'est pourtant simple comme bonjour, grand maman.

Notre demoiselle avait regardé toute la journée les voiturées de fleurs et de feuillages qui arrivaient au Palais- Royal, Et, dame ! elle poussait de fiers soupirs en regardant ça, la pauvre mignonnette. Donc, elle a retourné maître Louis dans tous les sens pour qu'il lui achète une invitation. Ça se vend, les invitations, grand maman. Mme Balahault en avait eu une par le valet de garde-robe dont elle est parente par sa domestique (la domestique du valet de garde-robe), qui se fournit de tabac chez Mme Balahault la jeune, de la rue des Bons-Enfants. La domestique avait eu la carte pour l'avoir trouvée sur le bureau de son maître. Il y a eu trente louis à partager entre les deux Balahault et la domestique. C'est pas voler, ça, pas vrai, grand maman ?

Dame Françoise était la plus honnête cuisinière de l'Europe, mais elle était cuisinière.

– Pardié ! non, petiot, répondit-elle, c'est pas voler, un méchant chiffon de papier !

– Y a donc, reprit Berrichon, que maître Louis s'est laissé embobiner, et qu'il est sorti pour aller acheter une carte. En route, il a marchandé des affûtiaux pour dames, et il a envoyé tout ça, tout chaud.

– Mais il y en a pour une somme énorme ! fit la vieille femme en s'arrêtant de tricoter, Berrichon haussa les épaules.

– Ah ! que vous êtes donc jeune, allez, grand maman ! se récria-t-il; du vieux satin brodé en faux et de petits morceaux de verre ! On frappa doucement à la porte de la rue.

– Qui nous vient encore là ? demanda Françoise avec mauvaise humeur; mets la barre.

– Pourquoi mettre la barre ? Nous ne jouons plus à cache-cache, grand maman.

On frappa un peu plus fort.

– Si c'étaient pourtant des voleurs ? pensa tout haut Berrichon, qui n'était pas brave.

– Des voleurs ! fit la bonne femme, quand la rue est éclairée comme en plein midi et pleine de monde ? Va ouvrir.

– Réflexion faite, grand maman, j'aime mieux mettre la barre.

Mais il n'était plus temps; on était las de frapper. La porte s'ouvrit discrètement et une mâle figure, ornée de moustaches énormes, se montra sur le seuil. Le propriétaire de ces moustaches jeta un rapide coup d'oeil tout autour de la chambre.

– As pas pur ! fit il, ce doit être ici le nid de la colombe, sandiéou ! Puis, se tournant vers le dehors, il ajouta : – Donne-toi la peine d'entrer, mon bon; il n'y a qu'une respectable duègne et sa bagasse de petit poulet. Nous allons prendre langue.

En même temps, il s'avança, le nez au vent, le poing sur la hanche, faisant osciller avec majesté les plis de son manteau. Il avait un paquet sous le bras.

Celui qu'il avait appelé « mon bon » parut à son tour.

C'était aussi un homme de guerre, mais moins terrible à voir. Il était beaucoup plus petit, très maigre, et sa moustache indigente faisait de vains efforts pour figurer ce redoutable croc qui va si bien au visage des héros. Il avait également un paquet sous le bras. Il jeta, comme son chef de file, un regard autour de la chambre, mais ce regard fut beaucoup plus long et plus attentif.

C'est Jean-Marie Berrichon qui se repentait amèrement de n'avoir point posé la barre en temps utile ! Il rendait cette justice aux nouveaux venus de s'avouer à lui-même qu'il n'avait jamais vu deux coquins d'aussi mauvaise mine. Cette opinion prouvait que Berrichon n'avait point fréquenté le beau monde, car, certes, Cocardasse junior et frère Amable Passepoil étaient deux magnifiques gredins, Il se glissa prudemment derrière sa grand mère, qui, plus vaillante, demanda de sa grosse voix : – Que venez-vous chercher ici, vous autres ?

Cocardasse toucha son feutre avec cette courtoisie noble des gens qui ont usé beaucoup de sandales dans la poussière des salles d'armes.

Puis il cligna de l'oeil en regardant frère Passepoil, frère Passepoil répondit par un clin d'oeil pareil. Cela voulait dire sans doute bien des choses. Berrichon tremblait de tous ses membres.

– Eh donc ! respectable dame, dit enfin Cocardasse junior, vous avez un timbre qui me va droit au cœur. Et toi, Passepoil ?

Passepoil, nous le savons bien, était de ces âmes tendres que la vue d'une femme impressionne toujours fortement.

L'âge n'y faisait rien, Il ne détestait même pas que la personne du sexe eût des moustaches plus fournies que les siennes. Passepoil approuva d'un sourire et mit son regard en coulisse. Mais admirez cette riche nature ! sa passion pour la belle moitié du genre humain n'endormait point sa vigilance : il avait déjà fait dans sa tête la carte de céans.

La colombe, comme l'appelait Cocardasse, devait être dans cette chambre fermée, sous la porte de laquelle un rayon de vive lumière s'échappait. De l'autre côté de la salle basse, il y avait une porte ouverte, et à cette porte une clé.

Passepoil toucha le coude de Cocardasse et dit tout bas : – La dé est en dehors ! Cocardasse approuva du bonnet.

– Vénérable dame, reprit-il, nous venons pour une affaire d'importance. N'est-ce point ici que demeure… ?

– Non, répondit Berrichon derrière sa grand mère, ce n'est pas ici.

Passepoil sourit. Cocardasse frisa sa moustache.

– Capédédiou ! fit-il, voilà un adolescent de bien belle espérance.

– L'air candide, ajouta Passepoil.

– Et de l'esprit comme quatre, tron de l'air ! Mais comment peut-il savoir que la personne en question n'est pas ici, puisque je ne l'ai point nommée ?

– Nous demeurons seuls tous deux, répliqua sèchement Françoise.

– Passepoil ? dit le Gascon.

– Cocardasse ? répondit le Normand.

– Té ! aurais-tu cru que la vénérable dame, elle pût mentir comme une couquinasse normande ?

– Ma parole, reprit frère Passepoil d'un ton pénétré comme un Gascon, non, je ne l'aurais pas cru.

– Allons, allons, s'écria dame Françoise, dont les oreilles s'échauffaient, pas tant de bavardage. Il n'est pas l'heure de s'attarder chez les gens. Hors d'ici !

– Mon bon, dit Cocardasse, il y a une apparence de raison là-dedans, l'heure, elle est indue.

– Positivement, approuva Passepoil.

– Et cependant, reprit Cocardasse, nous ne pouvons nous en aller sans avoir obtenu de réponse, eh donc.

– C'est évident.

– Je propose donc, ma caillou, de visiter la maison honnêtement et sans bruit.

– J'obtempère ! fit Amable Passepoil.

Et, se rapprochant vivement, il ajouta : – Prépare ton mouchoir, j'ai le mien. Tu vas prendre le petit, je me charge de la femme.

Dans les grandes occasions, ce Passepoil se montrait parfois supérieur à Cocardasse lui-même. Leur plan était tracé.

Passepoil se dirigea vers la porte de la cuisine, L'intrépide Françoise s'élança pour lui barrer le passage, tandis que Berrichon essayait de gagner la rue afin d'appeler du secours. Cocardasse le saisit par une oreille et lui dit : – Si tu cries, je t'étrangle, pécaïre ! Berrichon, terrifié, ne dit mot. Cocardasse lui noua son mouchoir sur la bouche.

Pendant cela, Passepoil, au prix de trois égratignures et de deux poignées de cheveux, bâillonnait dame Françoise solidement. Il la prit dans ses bras, et l'emporta à la cuisine, où Cocardasse apportait Berrichon.

Quelques personnes prétendent qu'Amable Passepoil profita de la position où était dame Françoise pour déposer un baiser sur son front.

S'il le fit, il eut tort : elle avait été laide dès sa plus tendre jeunesse.

Mais nous tenons à n'accepter aucune responsabilité au sujet de Passepoil. Ses mœurs étaient légères : tant pis pour lui ! Berrichon et sa grand mère n'étaient pas au bout de leurs peines.

On les garrotta ensemble et on les attacha fortement au pied du bahut à vaisselle, puis on referma sur eux la porte à double tour. Cocardasse junior et Amable Passepoil étaient maîtres absolus du terrain.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable