« Le bossu », La gitana   

La gitana

« Je pleure souvent, ma mère, depuis que je suis grande; mais je suis faite comme les enfants : le sourire chez moi n'attend pas les larmes séchées.

« Vous vous êtes dit peut-être, en lisant ce bavardage incohérent, mes impressions de bataille, l'histoire des deux hidalgos, l'oncle don Miguel et le neveu don Sanche, mes premières études dans un livre d'escrime, le récit de mes pauvres plaisirs d'enfant; vous vous êtes dit peut-être : C'est une folle !

« C'est vrai, la joie me rend folle; mais je ne suis pas lâche dans la douleur. La joie m'enivre. Je ne sais pas ce que c'est que le plaisir mondain, et peu m'importe; ce qui m'attire, c'est la joie du cœur. Je suis gaie, je suis enfant, je m'amuse avec tout, hélas ! comme si je n'avais pas bien souffert.

« Il fallut quitter Pampelune, où nous commencions à être moins pauvres. Henri avait même pu amasser une petite épargne, et bien lui en prit.

« Je pense que j'avais alors dix ans ou à peu près.

« Il rentra un soir, inquiet et tout soucieux. J'augmentai sa préoccupation en lui disant que tout le jour un homme, enveloppé d'un manteau sombre, avait fait sentinelle dans la rue, sous ma croisée. Henri ne se mit point à table. Il prépara ses armes et s'habilla comme pour un long voyage.

La nuit venue, il me fit passer à mon tour un corsage de drap, et me laça mes brodequins. Il sortit avec son épée.

J'étais dans les transes. Depuis longtemps je ne l'avais pas vu si agité. Quand il revint, ce fut pour faire un paquet de ses hardes et des miennes.

« – Nous allons partir, Aurore, me dit-il.

« – Pour longtemps ? demandai-je.

« – Pour toujours.

« – Quoi ! m'écriai-je en regardant notre pauvre petit ménage, nous allons laisser tout cela !

« – Oui, tout cela, fit-il en souriant tristement; je viens d'aller chercher au coin de la rue un pauvre homme qui sera notre héritier. Il est content comme un roi, lui. Ainsi va le monde !

« – Mais où allons-nous, ainsi ? demandai-je encore.

« – Dieu le sait, me répondit-il en essayant de paraître gai; en route, ma petite Aurore, il est temps.

« Nous sortîmes.

« Ici se place quelque chose de terrible, ma mère. Ma plume s'est arrêtée un instant, mais je ne veux rien vous cacher.

« Comme nous descendions les marches du perron, je vis un objet sombre au milieu de la rue déserte. Henri voulut m'entraîner dans la direction des remparts; mais je lui échappai, embarrassé qu'il était par ses bagages, et je m'élançai vers l'objet qui avait attiré mon attention. Henri poussa un cri; c'était pour m'arrêter. Je ne lui avais jamais désobéi; mais il était trop tard. Je distinguais déjà une forme humaine sous un manteau, et je croyais reconnaître le manteau de la mystérieuse sentinelle qui s'était promenée sous mes fenêtres durant le jour. Je soulevai le manteau. C'était bien l'homme que j'avais vu dans la journée. Il était mort, et son sang l'inondait. Je tombai à la renverse, comme si j'eusse moi-même reçu le coup de la mort. Il y avait eu combat, là tout près de moi, car en sortant Henri avait pris son épée.

Henri avait encore une fois risqué sa vie pour moi…

Pour moi, j'en étais sûre.

« … Je m'éveillai au milieu de la nuit. J'étais seule, ou du moins je me croyais seule. C'était une chambre encore plus pauvre que celle dont nous sortions, cette chambre qui se trouve d'ordinaire au premier étage des fermes espagnoles dont les mitres sont de pauvres hidalgos.

Il y avait un bruit de voix à peine sensible dans la pièce située au-dessous, sans doute la salle commune de la ferme.

« J'étais couchée dans un lit à colonnes vermoulues, sur une paillasse recouverte d'une serpillière en lambeaux. La lumière de la lune entrait par les fenêtres sans carreaux. Je voyais en face du lit le feuillage léger de deux grands chênes-lièges qui se balançaient à la brise nocturne.

J'appelai doucement Henri, mon ami; on ne me répondit point. Mais je vis une ombre qui rampait sur le sol et l'instant d'après, Henri se dressait à mon chevet. Il me fit signe de la main de me taire, et me dit tout bas à l'oreille : « – Ils ont découvert nos traces. Ils sont en bas.

« – Qui donc ? demandai-je.

« – Les compagnons de celui qui était sous le manteau.

« Le mort ! Je me sentis frémir de la tête aux pieds, et je crus que j'allais m'évanouir de nouveau. Henri me serra le bras et reprit : « – Ils étaient là tout à l'heure derrière la porte, Ils ont essayé de l'ouvrir. J'ai passé mon bras comme une barre dans les anneaux. Ils n'ont pas deviné la nature de l'obstacle. Ils sont descendus pour chercher une pince, afin de jeter la porte en dedans; ils vont revenir !

« – Mais que leur avez-vous donc fait, Henri mon ami, m'écriai-je, pour qu'ils vous poursuivent avec tant d'acharnement ?

« – Je leur ai arraché la proie qu'ils allaient déchirer, les loups ! me répondit-il.

« Moi ? c'était moi ! je le comprenais bien; cette pensée m'emplissait le cœur et le navrait. J'étais cause de tout, j'avais brisé sa vie. Cet homme si beau, naguère si brillant, si heureux, se cachait maintenant comme un criminel. Il m'avait donné son existence tout entière.

Pourquoi ?

« – Père, lui dis-je, père chéri, laissez-moi ici et sauvez-vous, je vous en supplie.

« Il mit sa main sur ma bouche.

« – Petite folle ! murmura-t-il, s'ils me tuent, je serai bien forcé de t'abandonner, mais ils ne me tiennent pas encore.

Lève-toi !

« Je fis effort pour obéir; j'étais bien faible.

« J'ai su depuis que mon ami Henri, harassé de fatigue, car il m'avait porté dans ses bras, demi-morte que j'étais, depuis Pampelune jusqu'à cette maison éloignée, était entré là pour demander un gîte.

C'étaient de pauvres gens. On lui donna cette chambre où nous étions.

« Henri allait s'étendre sur une couche de paille préparée pour lui, lorsqu'il entendit un bruit de chevaux dans la campagne. Les chevaux s'arrêtèrent à la porte de la maison isolée. Henri devina bien tout de suite qu'il fallait remettre le sommeil à une autre nuit. Au lieu de se coucher, il ouvrit tout doucement la porte et descendit quelques marches de l'escalier.

« On causait dans la salle basse. Le fermier en haillons disait : « – Je suis gentilhomme et je ne livrerai pas mes hôtes.

« Henri entendit le bruit d'une poignée d'or qu'on jetait sur la table.

Le fermier-gentilhomme eut la bouche fermée.

« Une voix qu'il connaissait ordonna : « – A la besogne, et que ce soit vite fait ! « Henri rentra précipitamment et ferma la porte de son mieux. Il s'élança vers la fenêtre pour voir s'il y avait moyen de fuir. Les branches des deux grands lièges frôlaient la croisée sans carreaux.

C'était un petit potager, clos d'une petite haie. Au delà une prairie, puis la rivière d'Arga, que la lune montrait au travers des arbres.

« – Te voilà bien pâle, ma petite Aurore, reprit Henri quand il me vit levée; mais tu es brave et tu me seconderas.

« – Oh ! oui ! m'écriai-je, transportée d'aise à la pensée de le servir.

« Il m'entraîna vers la fenêtre.

« – Descendrais-tu bien dans le verger par cet escalier-là ? me demanda-t-il, en me montrant les branches et le tronc de l'un des lièges.

« – Oui, répondis-je, oui, père, si tu me promets de me rejoindre bien vite.

« – Je te le promets, ma petite Aurore. Bien vite ou jamais, pauvre chérie ! ajouta-t-il à voix basse en me prenant dans ses bras.

« J'étais bien ébranlée. Je ne compris point; ce fut heureux. Henri ouvrit le châssis au moment où les pas se faisaient entendre de nouveau dans l'escalier. Je m'accrochai aux branches du liège, tandis qu'il s'élançait vers la porte.

« – Quand tu seras en bas, me dit-il encore, tu jetteras un petit caillou dans la chambre, ce sera le signal; ensuite tu te glisseras le long de la haie jusqu'à la rivière.

« On montait l'escalier. Henri remplaça la barre absente par son bras qu'il mit en travers. On essaya d'ouvrir, on poussa, on pesa, on jura, mais le bras d'Henri valait une barre de fer.

« J'étais encore tout contre la fenêtre lorsque j'entendis le bruit de la pince qu'on introduisait sous la porte. Je restai; je voulais voir.

« – Descends ! descends ! fit Henri avec impatience.

« J'obéis. En bas, je pris un petit caillou que je lançai par l'ouverture de la croisée. J'entendis aussitôt un sourd fracas à l'étage supérieur.

Ce devait être la porte que l'on forçait. Cela m'ôta mes jambes; je restai clouée à ma place. Deux coups de feu retentirent dans la chambre, puis Henri m'apparut debout sur l'appui de la croisée. D'un saut, et sans s'aider du liège, il fut auprès de moi.

« – Ah ! malheureuse ! fit-il en me voyant, je te croyais déjà sauvée ! Ils vont tirer.

« Il m'enlevait déjà dans ses bras. Plusieurs détonations se firent entendre à la croisée. Je le sentis violemment tressaillir.

« – Êtes-vous blessé ? m'écriai-je.

« Il était au milieu du verger. Il s'arrêta en pleine lumière, et tournant sa poitrine vers les bandits qui rechargeaient leurs armes à la croisée, il cria par deux fois : « – Lagardère ! Lagardère !

« Puis il franchit la haie et gagna la rivière.

« On nous poursuivait. L'Arga est en ce lieu rapide et profonde. Je cherchais déjà des yeux un batelet, lorsque Henri, sans ralentir sa course et me tenant toujours dans ses bras, se jeta au milieu du courant. C'était un jeu pour lui, je le vis bien. D'une main il m'élevait au-dessus de sa tête, de l'autre il fendait le fil de l'eau. Nous gagnâmes la rive opposée en quelques secondes.

« Nos ennemis se consultaient sur l'autre bord.

« – Ils vont chercher le gué, dit Henri, nous ne sommes pas encore sauvés.

« Il me réchauffait contre sa poitrine; car j'étais trempée et je grelottais. Nous entendîmes les chevaux galoper sur l'autre rive. Nos ennemis cherchaient le gué pour passer l'Arga, et nous poursuivre. Ils comptaient bien que nous ne pourrions leur échapper longtemps, Quand le bruit de leur course s'étouffa au lointain, Henri rentra dans l'eau et traversa de nouveau l'Arga en ligne droite.

« – Nous voici en sûreté, ma petite Aurore, me dit-il en touchant le bord à l'endroit même d'où nous étions partis.

Maintenant, il faut te sécher et me panser.

« – Je savais bien que vous étiez blessé ! m'écriai-je.

« – Bagatelle. Viens !

« Il se dirigeait vers la maison du fermier qui nous avait trahis. Le mari et sa femme riaient en causant dans leur salle basse, ayant entre eux un bon brasier ardent.

Terrasser l'homme et le garrotter en un seul paquet avec sa femme fut pour Henri l'affaire d'un instant.

« – Taisez-vous, leur dit-il, car ils croyaient qu'on allait les tuer et poussaient des cris lamentables. J'ai vu le temps où j'aurais mis le feu à votre taudis, comme vous l'avez mérité si bien. Mais il ne vous sera point fait de mal : voici l'ange qui vous garde !

« Il passait sa main dans mes cheveux mouillés. Je voulus l'aider à se panser. Sa blessure était à l'épaule et saignait abondamment par les efforts qu'il avait faits.

Pendant que mes habits séchaient, j'étais enveloppée dans son grand manteau, qu'il avait laissé, en fuyant, dans la chambre du haut. Je fis de la charpie; je bandai la plaie.

« Il me dit : « – Je ne souffre plus, tu m'as guéri !

« Le fermier-gentilhomme et sa femme ne bougeaient pas plus que s'ils eussent été morts. Henri monta à notre chambre et redescendit bientôt avec notre petit bagage.

Vers trois heures de nuit, nous quittâmes la maison, montés sur une grande vieille mule qu'Henri avait prise à l'écurie, et pour laquelle il jeta deux pièces d'or sur la table.

En parlant, il dit au mari et la femme : « – S'ils reviennent, présentez-leur les compliments du chevalier de Lagardère, et dites-leur ceci : « Dieu et la Vierge protégeront l'orpheline. En ce moment, Lagardère n'a pas le loisir de s'occuper d'eux, mais l'heure viendra ! » « La vieille grande mule valait bien mieux qu'elle n'en avait l'air.

Nous arrivâmes à Estrella vers le point du jour, et nous fîmes marché avec un arriero pour gagner Burgos de l'autre côté de la montagne.

Henri voulait s'éloigner définitivement des frontières de France. Ses ennemis étaient des Français.

« Il avait dessein de ne s'arrêter qu'à Madrid.

« Nous autres, pauvres enfants, nous avons le champ libre. Notre imagination travaille toujours, dès qu'il s'agit de nos parents inconnus.

Êtes-vous bien riche, ma mère ? Il faut que vous soyez grande, pour que cette poursuite obstinée se soit attachée à votre fille.

« Si vous êtes riche, vous ne pouvez guère vous faire idée d'un long voyage à travers cette belle et noble terre d'Espagne, étalant sa misère orgueilleuse sous les splendides éblouissements de son ciel. La misère est mauvaise au cœur de l'homme. Je sais cela, quoique je sois bien jeune, Cette chevaleresque race des vainqueurs du Maure est déchue en ce moment. De toutes leurs anciennes et illustres qualités, ils n'ont guère gardé que leur orgueil de comédie, drapé dans des lambeaux.

« Le paysage est merveilleux; les habitants sont tristes, paresseux, plongés jusqu'au cou dans la malpropreté honteuse. Cette belle fille qui passe, poétique de loin et portant avec grâce sa corbeille de fruits, ce n'est pas la peau de son visage que vous voyez, c'est un masque épais de souillures. Il y a des fleuves pourtant; mais l'Espagne n'a pas encore découvert l'usage de l'eau.

« Quand il y a quelque part cent voleurs de grand chemin, cela s'appelle un village. On nomme un alcade.

L'alcade et tous ses administrés sont également gentils hommes. Autour du village, la terre reste en friche. Il passe toujours bien assez de voyageurs, si déserte que soit la route, pour que les cent et un gentilshommes et leurs familles aient un oignon à manger par jour.

« L'acade, meilleur gentilhomme que ses citoyens, est aussi plus voleur et plus gourmand. On a vu de ces autocrates manger jusqu'à deux oignons en vingt-quatre heures. Mais ceux qui font ainsi un Dieu de leur ventre finissent mal. L'espingole les guette. Il ne faut pas que l'opulence abuse insolemment des dons du ciel.

« Il est rare qu'on trouve à manger dans les auberges.

Elles sont instituées pour couper la gorge aux voyageurs, qui s'en vont sans souper dans l'autre monde. Le posadero, homme fier et taciturne, vous fournit un petit tas de paille recouvert d'une loque grise. C'est un lit. Si par hasard on ne vous a pas égorgé pendant la nuit, vous payez et vous partez sans déjeuner.

« Inutile de parler des moines et des alguazils.

« Les gueux à escopettes sont également connus dans l'univers entier.

Personne n'ignore que les muletiers sont les associés naturels des brigands de la montagne. Un Espagnol qui a trois lieues à faire dans une direction quelconque envoie chercher le garde-note et dicte son testament.

« De Pampelune à Burgos, nous eûmes des centaines d'aventures, mais aucune qui eût trait à nos persécuteurs.

C'est de celles-là seulement, ma mère, que je veux vous entretenir. Nous devions les retrouver encore une fois avant d'arriver à Madrid.

« Nous avions pris par Burgos afin d'éviter le voisinage des sierras de la Vieille-Castille. L'épargne de mon ami s'épuisait rapidement, et nous avancions peu, tant la route était pavée d'obstacles. Le récit d'un voyage en Espagne ressemble à un entassement d'accidents réunis à plaisir par une imagination romanesque et moqueuse.

« Enfin nous laissâmes derrière nous Valladolid et les dentelles de son clocher sarrasin. Nous avions fait plus de la moitié de la route.

« C'était le soir, nous allions cotôyant les frontières du Léon pour arriver à Ségovie. Nous étions montés tous deux sur la même mule, et nous n'avions point de guide.

La route était belle. On nous avait enseigné une auberge sur l'Adaja où nous devions faire grande chère.

« Cependant le soleil se couchait derrière les arbres maigres de la forêt qui va vers Salamanque et nous n'apercevions nulle trace de posada. Le jour baissait : les muletiers devenaient plus rares sur le chemin; c'était l'heure des mauvaises rencontres. Nous n'en devions point faire ce soir, grâce à Dieu : il n'y avait qu'une bonne action sur notre route. Ce fut ce soir-là, ma mère, que nous trouvâmes ma petite Flor, ma chère gitana, ma première et ma seule amie.

« Voilà bien longtemps que nous sommes séparées, et pourtant je suis sûre qu'elle se souvient de moi. Deux ou trois jours après notre arrivée à Paris, j'étais dans la salle basse et je chantais. Tout à coup j'entendis un cri dans la rue : je crus reconnaître la voix de Flor. Un carrosse passait, un grand carrosse de voyage sans armoiries. Les stores en étaient baissés. Je m'étais sans doute trompée.

Mais bien souvent, depuis lors, je me suis mise à la fenêtre espérant voir sa fine taille si souple, son pied de fée effleurant la pointe des pavés, et son oeil noir brillant derrière son voile de dentelles. Je suis folle ! Pourquoi Flor serait-elle à Paris ?

« La route passait au-dessus d'un précipice. Au bord même du précipice, il y avait une enfant qui dormait. Je l'aperçus la première, et je priai Henri, mon ami, d'arrêter la mule. Je sautai à terre, et j'allai me mettre à genoux auprès de l'enfant. C'était une petite bohémienne de mon âge, et jolie ! Je n'ai jamais rien vu de si mignon que Flor : c'était la grâce, la finesse, la douce espièglerie.

« Flor doit être maintenant une adorable jeune fille.

« Je ne sais pas pourquoi j'eus tout de suite envie de l'embrasser.

Mon baiser l'éveilla. Elle me le rendit en souriant, mais la vue d'Henri l'effraya.

« – Ne crains rien, lui dis-je, c'est mon bon ami, mon père chéri, qui t'aimera, puisque déjà je t'aime. Comment t'appelles-tu ?

« – Flor. Et toi ?

« – Aurore.

« Elle reprit son sourire.

« – Le vieux poète, murmura-t-elle, celui qui fait nos chansons, parle souvent des pleurs d'Aurore qui brillent comme des perles au calice de la fleur. Tu n'as jamais pleuré, toi, je parie; moi je pleure souvent.

« Je ne savais ce qu'elle voulait dire avec son vieux poète. Henri nous appelait. Elle mit la main sur sa poitrine et s'écria tout à coup : « – Oh ! que j'ai faim !

« Et je la vis toute pâle. Je la pris dans mes bras. Henri mit pied à terre à son tour. Flor nous dit qu'elle n'avait pas mangé depuis la veille au matin. Henri avait un peu de pain qu'il lui donna avec le vin de Xérès qui était au fond de sa gourde. Elle mangea avidement.

Quand elle eut bu, elle regarda Henri en face, puis moi.

« – Vous ne vous ressemblez pas, murmura-t-elle.

Pourquoi n'ai-je personne à fumer, moi ?

« Ses lèvres effleurèrent la main d'Henri, tandis qu'elle ajoutait : « – Merci, seigneur cavalier, vous êtes aussi bon que beau. Je vous en prie, ne me laissez pas la nuit sur le chemin !

« Henri hésitait : les gitanos sont de dangereux et subtils coquins.

L'abandon de cet enfant pouvait être un piège; mais je fis tant et j'intercédai si bien qu'Henri finit par consentir à emmener la petite bohémienne.

« Nous voilà bien heureuses ! au contraire de la pauvre mule, qui avait maintenant trois fardeaux.

« En route, Flor nous raconta son histoire. Elle appartenait à une troupe de gitanos qui venaient de Léon, et qui allaient, eux aussi, à Madrid. La veille au matin, je ne sais à quel propos, la bande avait été poursuivie par une escouade de la Sainte-Hermandad, Flor s'était cachée dans les buissons pendant que ses compagnons fuyaient. Une fois l'alerte passée, Flor voulut rejoindre ses compagnons; mais elle eut beau marcher, elle eut beau courir, elle ne les trouva plus sur sa route. Les passants à qui elle les demandait lui jetaient des pierres. De singuliers chrétiens, parce qu'elle n'était point baptisée, lui enlevèrent ses pendants d'oreilles en cuivre argenté et son collier de fausses perles.

« La nuit vint. Flor la passa dans une meule. Qui dort dîne, heureusement ! car la pauvre petite Flor n'avait point dîné. Le lendemain, elle marcha tout le jour sans rien se mettre sous la dent.

Les chiens des quinterias aboyaient derrière elle, et les petits enfants lui envoyaient leurs huées. De temps en temps, elle trouvait sur la route l'empreinte conservée d'une sandale égyptienne; cela la soutenait.

« Les gitanos, en campagne, ont généralement un lieu de halte et de rendez-vous entre le point de départ et le but du voyage. Flor savait où trouver les siens, mais bien loin, bien loin, dans une gorge du mont Baladron, situé en face de l'Escurial, à sept ou huit lieues de Madrid.

« C'était notre route : j'obtins de mon ami Henri qu'il conduirait la petite Flor jusque-là. Elle eut place auprès de moi sur la paille, à l'hôtellerie; elle eut part de la splendide marmite pourrie qui nous fut servie pour notre souper.

« Ces ollas podridas de la Castille sont les mets qu'on se procurerait difficilement dans le reste de l'Europe. Il faut pour les faire, un jarret de porc, un peu de cuir de bœuf, la moitié de la corne d'une chèvre morte de maladie, des tiges de choux, des épluchures de rave, une souris de terre, et un boisseau et demi de gousses d'ail. Tels furent du moins les ingrédients que nous reconnûmes dans notre fameuse marmite pourrie du bourg de Saint-Lucar, entre Pesquera et Ségovie, dans l'une des plus somptueuses auberges qui se puissent trouver dans les États du roi d'Espagne.

« A dater du moment où la jolie petite Flor fut notre compagne, la route devint moins monotone. Elle était gaie presque autant que moi, et bien plus avisée. Elle savait danser, elle savait chanter. Elle nous amusait en nous racontant les tours pendables de ses frères les gitanos.

« Nous lui demandâmes quel Dieu ils adoraient.

« Elle nous répondit : une cruche.

« Mais à Zamore, dans le pays de Léon, elle avait rencontré un bon frère de la Miséricorde qui lui avait dit les grandeurs du Dieu des chrétiens. Flor désirait le baptême.

« Elle fut huit jours entiers avec nous : le temps d'aller de Saint Lucar de Castille au mont Baladron. Quand nous arrivâmes en vue de cette montagne sombre et rocheuse où je devais me séparer de ma petite Flor, je devins triste; je ne savais pas que c'était un pressentiment.

J'étais habituée à Flor. Nous allions depuis huit jours assises sur la même mule, nous tenant l'une à l'autre, et babillant tout le long du chemin. Elle m'aimait bien, moi je la regardais comme ma sœur.

« Il faisait chaud. Le ciel avait été couvert tout le jour; l'air pesait comme aux approches d'un orage. Dès le bas de la montagne, de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. Henri nous donna son manteau pour nous envelopper toutes deux, et nous continuâmes de grimper, pressant notre mule paresseuse sous une torrentielle averse.

« Flor nous avait promis hospitalité la plus cordiale au nom de ses frères, une ondée n'était pas faite pour effrayer mon ami Henri, et nous deux, Flor et moi, nous étions d'humeur à partager la plus terrible tempête sous l'abri flottant qui nous unissait.

« Les nuées couraient roulant l'une sur l'autre, et laissant parfois entre elles des déchirures où apparaissait le bleu profond du ciel. La ligne d'horizon, vers le couchant, semblait un chaos empourpré. C'était la seule lumière qui restât au ciel. Elle teignait tous les objets en rouge.

La route grimpait en spirale une rampe raide et pierreuse. Les rafales étaient si fortes, que notre mule tremblait sur ses jambes.

« – C'est drôle ! m'écriai-je, comme cette lumière fait voir toutes sortes d'objets. Là-bas, à la crête de ce roc, j'ai cru apercevoir deux hommes taillés dans la pierre.

« Henri regarda vivement de ce côté.

« – Je ne vois rien, dit-il.

« – Ils n'y sont plus, prononça Flor à voix basse.

« – Il y avait donc réellement deux hommes ? demanda Henri.

« Je sentis venir en moi une vague terreur que la réponse de Flor augmenta.

« – Non pas deux, répliqua-t-elle, mais dix pour le moins.

« – Armés ?

« – Armés.

« – Ce ne sont pas tes frères ?

« – Non, certes.

« – Et nous guettent-ils depuis longtemps ?

« Depuis hier matin ils rôdent autour de nous.

« Henri regardait Flor avec défiance; moi-même je ne pus me défendre d'un soupçon. Pourquoi ne nous avait-elle pas prévenus ?

« – J'ai cru d'abord que c'étaient des voyageurs comme vous, dit-elle, répondant d'elle-même et d'avance à notre pensée; ils suivaient le vieux sentier vers l'ouest; nos hidalgos font presque tous ainsi. Il n'y a guère que le menu peuple à fréquenter les routes nouvelles. C'est seulement depuis notre entrée dans la montagne que leurs mouvements me sont devenus suspects. Je ne vous ai point avertis parce qu'ils sont en avant de nous désormais, et engagés dans une voie où nous ne pouvons plus les rencontrer.

« Elle nous expliqua que la vieille route, abandonnée à cause de ses difficultés, passait du côté nord de Baladron, tandis que la nôtre tournait de plus en plus vers le sud à mesure qu'on approchait des gorges. Les deux routes se réunissaient à un passage unique, appelé el paso de los Rapadores, bien au-delà du campement des bohémiens.

« Par le fait, en avançant dans l'intérieur de la montagne, nous n'aperçûmes plus ces fantastiques silhouettes découpant leurs profils sur le ciel écarlate. Les roches étaient désertes aussi loin que l'oeil pouvait se porter. On n'apercevait d'autre mouvement que le frémissement des hêtres agités par la rafale.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable