« Le bossu », Souvenirs d’enfance   

Souvenirs d’enfance

« Je n'étais jamais entrée dans les murs d'une ville, Quand nous aperçûmes de loin les clochers de Pampelune, je demandai ce que c'était que cela.

« – Ce sont des églises, me répondit mon ami. Tu vas voir là beaucoup de monde, ma petite Aurore : de beaux seigneurs et de belles dames; mais tu n'auras plus les fleurs du jardin.

« Je ne regrettai point les fleurs du jardin dans le premier moment.

L'idée de voir tant de beaux seigneurs et tant de belles dames me transportait. Nous franchîmes les portes. Deux rangées de maisons hautes et sombres nous dérobèrent la vue du ciel. Avec le peu d'argent qu'il avait, mon ami loua une chambrette. Je fus prisonnière.

« Dans les montagnes, et aussi à l'alqueria, j'avais le grand air et le soleil, les arbres fleuris, les grandes pelouses, et aussi la compagnie des enfants de mon âge.

Ici, quatre murs; au dehors, le long profil des maisons grises avec le morne silence des villes espagnoles; au dedans, la solitude. Car mon ami Henri sortait dès le matin et ne revenait que le soir. Il rentrait les mains noires et le front en sueur. Il était triste. Mes caresses seules pouvaient lui rendre son sourire.

« Nous étions pauvres et nous mangions notre pain dur; mais il trouvait encore moyen parfois de m'apporter du chocolat, ce régal espagnol, et d'autres friandises. Ces jours-là, je revoyais son pauvre visage heureux et souriant.

« – Aurore, me dit-il un soir, je m'appelle don Luiz à Pampelune, et si l'on vient demander votre nom, vous répondrez : Mariquita.

« Je ne savais que ce nom d'Henri qu'on lui avait donné jusqu'alors.

Jamais il ne m'a dit lui-même qu'il était le chevalier de Lagardère. Il m'a fallu l'apprendre par hasard. Il m'a fallu deviner aussi ce qu'il avait fait pour moi quand j'étais toute petite. Je pense qu'il voulait me laisser ignorer combien je lui suis redevable.

« Henri est fait ainsi, ma mère; c'est la noblesse, l'abnégation, la générosité, la bravoure poussées jusqu'à la folie. Il vous suffirait de le voir pour l'aimer presque autant que je l'aime.

« J'eusse préféré en ce temps-là moins de délicatesse et plus de complaisance à répondre à mes questions.

« Il changeait de nom ! pourquoi ? lui si franc et si hardi !

Une idée me poursuivait : je me disais sans cesse : C'est pour moi, c'est moi qui fais son malheur.

« Voici comment je sus quel métier il faisait à Pampelune, et comment j'appris du même coup le vrai nom qu'il portait jadis en France.

« Un soir, vers l'heure où d'ordinaire il rentrait, deux gentilshommes frappèrent à notre porte. J'étais à mettre les assiettes de bois sur la table. Nous n'avions point de nappe. Je crus que c'était mon ami Henri. Je courus ouvrir.

A la vue de deux inconnus, je reculai épouvantée.

Personne n'était encore venu nous voir depuis que nous étions à Pampelune. C'étaient deux cavaliers hauts sur jambes, maigres, jaunes comme des fiévreux, et portant de longues moustaches en crochets aiguisés. Leurs rapières fines et longues relevaient le pan de leurs manteaux noirs.

L'un était vieux et très bavard; l'autre était jeune et taciturne.

« – Adiôs ? ma belle enfant, me dit le premier : n'est-ce pas ici la demeure du seigneur don Henri ?

« – Non, seflor, répondis-je.

« Les deux Navarrais se regardèrent. Le jeune haussa les épaules, et grommela : « – Don Luiz !

« – Don Luiz, valgame Dios ! s'écria le plus âgé, don Luiz ! c'est don Luiz que je voulais dire.

« Et comme j'hésitais à répondre : « – Entrez, don Sanche, mon neveu, reprit-il, entrez !

Nous attendrons ici le seigneur don Luiz. Ne vous inquiétez pas de nous, conejita. Nous voilà bien. Asseyez-vous, mon neveu don Sanche. Il est médiocrement logé ce gentilhomme; mais cela ne nous regarde pas.

Allumez-vous un cigarillo, mon neveu don Sanche ?

Non ! Ce sera comme vous voudrez.

« Le neveu don Sanche ne répondait mot. Il avait une figure de deux aunes, et de temps en temps se grattait l'oreille, comme un grand garçon fort en peine. L'oncle, qui s'appelait don Miguel, alluma une pajita, et se mit à fumer en causant avec une imperturbable volubilité.

Je mourais de peur que mon ami ne me grondât.

« Quand j'entendis son pas dans l'escalier, je courus à sa rencontre; mais l'oncle don Miguel avait les jambes plus longues que moi, et, du haut de l'escalier : « – Arrivez donc, seigneur don Luiz ! s'écria-t-il, mon neveu don Sanche vous attend depuis une demi-heure.

Gracias a Dios ! enchanté de faire votre connaissance, mon neveu don Sanche aussi. Je me nomme don Miguel de la Crencha. Je suis de Santiago, près de Roncevaux, où Roland le Preux fut occis. Mon neveu don Sanche est du même nom et du même pays : c'est le fils de mon frère, don Ramon de la Crencha, alcade mayor de Tolède. Et nous vous baisons bien les mains, seigneur don Luiz, de bon cœur. Trinidad santa ! de bon cœur !

« Le neveu don Sanche s'était levé, mais il ne parlait point.

« Mon ami s'arrêta au haut des marches. Ses sourcils étaient froncés, et une expression d'inquiétude se montrait sur son visage.

« – Que voulez-vous ? demanda-t-il.

« – Entrez donc ! fit l'oncle don Miguel, qui s'effaça courtoisement pour lui livrer passage.

« – Que voulez-vous ? demanda encore Henri.

« – D'abord, je vous présente mon neveu don Sanche.

« – Par le diable ! s'écria Henri en frappant du pied, que voulez-vous ?

« Il me faisait trembler quand il était ainsi.

« L'oncle Miguel recula d'un pas en voyant son visage; mais il se remit bien vite. C'était un heureux caractère d'hidalgo.

« – Voici ce qui nous amène, répliqua-t-il, puisque vous n'êtes pas en humeur de causer. Notre cousin Carlos, de Burgos, qui a suivi l'ambassade de Madrid en l'an quatre-vingt-quinze, vous a reconnu chez Cuença l'arquebusier.

Vous êtes le chevalier Henri de Lagardère.

« Henri pâlit et baissa les yeux. Je crus qu'il allait dire non.

« – La première épée de l'univers ! continua l'oncle Miguel, l'homme à qui nul ne résiste ! Ne niez pas, chevalier, je suis sûr de ce que j'avance.

« – Je ne nie pas, dit Henri d'un air sombre; mais seniores, il vous en coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret.

« En même temps, il alla fermer la porte de l'escalier.

« Le grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres.

« – Por Dios ! s'écria l'oncle don Miguel sans se déconcerter, cela nous coûtera ce que vous voudrez, seigneur chevalier. Nous arrivons chez vous les poches pleines… Allons, mon neveu, vidons la bolsa !

« Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur sa table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples; l'oncle en fit autant.

« Henri les regardait avec étonnement.

« – Hé ! hé ! fit l'oncle en remuant le tas d'or, on n'en gagne pas tant que cela, n'est-ce pas, à limer des gardes d'épée chez maître Cuença ? Ne vous fâchez pas, seigneur chevalier, nous ne sommes pas ici pour surprendre votre secret. Nous ne voulons point savoir pourquoi le brillant Lagardère s'abaisse à ce métier qui gâte la blancheur des mains et fatigue la poitrine, n'est-ce pas, neveu ?

« Le neveu s'inclina gauchement.

« – Nous venons, acheva le verbeux hidalgo, pour vous entretenir d'une affaire de famille.

« – J'écoute, dit Henri.

« L'oncle prit un siège et ralluma sa papelito.

« – Une affaire de famille, continua-t-il, une simple affaire de famille. N'est-ce pas, mon neveu ? Il faut donc vous dire, seigneur chevalier, que nous sommes tous braves dans notre maison, comme le Cid, pour ne pas dire davantage. Moi, qui vous parle, je rencontrai un jour deux hidalgos de Tolose, en Biscaye. C'étaient deux grands et forts lurons. Mais je vous conterai l'anecdote un autre jour.

Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de mon neveu don Sanche.

Mon neveu don Sanche courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra. Quoiqu'il soit bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la fillette fut longtemps à se décider.

Enfin elle prit de l'amour, mais ce fut pour un autre que lui, figurez-vous, seigneur chevalier. N'est-ce pas, mon neveu ?

« Le taciturne don Sanche fit entendre un grognement approbateur.

« – Vous savez, reprit l'oncle don Miguel, deux coqs pour une poule, c'est bataille ! La ville n'est pas grande; nos deux jeunes gens se rencontraient tous les jours. Les têtes s'échauffèrent. Mon neveu, à bout de patience leva la main, mais il manqua de promptitude, seigneur chevalier : ce fut lui qui reçut un soufflet. Or, vous sentez, interrompit-il, un Crencha, qui reçoit un soufflet ! mort et sang ! n'est-ce pas, mon neveu don Sanche ? il faut du fer pour venger cette injure !

« L'oncle Miguel ayant ainsi parlé, regarda Henri et cligna de l'oeil d'un air bonhomme et terrible à la fois.

« Il n'y a que certains Espagnols pour réunir Croque-mitaine à Sancho Pança.

« – Vous ne m'avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit Henri.

« Deux ou trois fois ses yeux étaient tournés malgré lui vers l'or étalé sur la table. Nous étions si pauvres !

« – Eh bien ! eh bien ! fit l'oncle Miguel, cela se devine, que diable ! N'est-ce pas, mon neveu don Sanche ? Les Crencha n'ont jamais reçu de soufflet. C'est la première fois que cela se voit dans l'histoire. Les Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur chevalier ! et spécialement mon neveu don Sanche; mais…

« Il fit une pause après ce mais.

« La figure de mon ami Henri s'éclaira, tandis que son regard glissait de nouveau sur le tas de quadruples pistoles.

« – Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir.

« – A la bonne heure ! s'écria l'oncle don Miguel, par saint Jacques ! voici un digne chevalier.

« Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d'un air tout content.

« – Je savais bien que nous allions nous entendre ! poursuivit l'oncle; don Ramon ne pouvait pas nous tromper. Le faquin se nomme don Mamiro Nuflez Tonadilla, du hameau de San José, Il est petit, barbu, les épaules hautes.

« – Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri.

« – Si fait, si fait ! Diable ! il ne faudrait pas commettre d'erreur ! L'an dernier, j'allais chez le dentiste de Fontarabie, n'est-ce pas, mon neveu don Sanche ? et je lui donnais un doublon pour qu'il m'enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de la bouche. Le drôle garda ma double pistole et m'arracha une dent saine au lieu de la mauvaise que j'avais.

« Je voyais le front d'Henri se rembrunir et ses sourcils se rapprocher.

L'oncle don Miguel ne prenait point garde.

« – Nous payons, continua-t-il, nous voulons que la besogne soit faite mûrement et comme il faut. N'est-ce pas juste ? Don Ramiro est roux de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires. Il passe tous les soirs, vers 7 heures, devant l'auberge des Trois-Maures, entre San- José et Roncevaux.

« – Assez, sefiores, interrompit Henri; nous ne nous sommes pas compris.

« – Comment ! comment ! fit l'oncle.

« – J'ai cru qu'il s'agissait d'apprendre au seigneur don Sanche à tenir son épée.

« – Santa-Trinidad ! s'écria don Miguel; nous sommes tous de première force dans la maison de la Crencha.

L'enfant s'escrime en salle comme saint Michel archange, mais sur le terrain il peut arriver des accidents. Nous avons pensé que vous vous chargeriez d'attendre don Ramiro Nuflez à l'auberge des Trois-Maures, et de venger l'honneur de mon neveu don Sanche.

« Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses lèvres exprimait un dédain si profond que l'oncle et le neveu échangèrent un regard embarrassé, Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table.

Sans mot dire, l'oncle et le neveu les remirent dans leurs poches. Henri étendit ensuite la main vers la porte. L'oncle et le neveu passèrent devant lui le chapeau bas et l'échine courbée. Ils descendirent l'escalier quatre à quatre.

« Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain sec. Henri n'avait rien apporté pour mettre dans nos assiettes de bois.

« J'étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette scène. Cependant, elle m'avait frappée vivement. J'ai pensé longtemps à ce regard que mon ami Henri avait jeté à l'or des deux hidalgos de Navarre.

« Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j'avais vécu m'empêchaient de connaître l'étrange renommée qui le suivait. Mais ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore. J'écoutais une fanfare de guerre, Je me souvins de l'effroi de mes ravisseurs lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre eux tous, Plus tard, j'appris ce que c'était que le chevalier de Lagardère. J'en fus triste, Son épée avait joué avec la vie des hommes; son caprice avait joué avec le cœur des femmes. J'en fus triste, bien triste ! mais cela m'empêcha-t-il de l'aimer !

« Mère chérie, je ne sais rien au monde. Peut-être les autres jeunes filles sont-elles faites autrement que moi. Je l'aimais davantage quand je sus combien il avait péché. Il me sembla qu'il avait besoin de mes prières auprès de Dieu. Il me sembla que j'étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien changé depuis qu'il s'était fait mon père adoptif !

« Mère, ne m'accuse pas d'être une orgueilleuse, je sentais que j'étais sa douceur, sa sagesse et sa vertu.

Quand je dis que je l'aimais davantage, je me trompe peut- être : je l'aimais autrement. Ses baisers paternels me firent rougir, et je commençais à pleurer tout bas dans ma solitude.

« Mais j'anticipe, et je te parle des choses d'hier…

« Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation.

Il n'avait guère de temps pour m'instruire, et point d'argent pour acheter des livres, car ces journées étaient longues et bien peu rétribuées.

Il faisait alors l'apprentissage de cet art qui l'a rendu célèbre dans toutes les Espagnes, sous le nom du Cincelador. Il était lent et maladroit. Son maître ne le traitait guère bien.

« Et lui, l'ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui le hautain jeune homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait patiemment les reproches et les injures d'un artisan espagnol ! Il avait une fille ! Quand il rentrait à la maison avec quelques maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi, parce que je lui souriais.

« Une autre que vous rirait de pitié, ma mère; mais je suis bien sûre qu'ici vous allez verser une larme.

Lagardère n'avait qu'un livre : c'était un vieux Traité d'escrime par maître François Delapalme, de Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du Handegenbund de Mannheim et de l'Académie della scrima de Naples, maître en fait d'armes de monseigneur le Dauphin, etc., etc., suivi de la Description des différents coups, bottes et pointes courtoises en usage dans l'assaut de pied ferme, par Gio- Maria Ventura, de ladite Académie della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delambre-Saulxure, prévôt aux cadets, Paris, 1667.

« Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que j'ai épelées. Je m'en souviens comme de mon catéchisme.

« Mon ami Henri m'apprit à lire dans son vieux traité d'escrime. Je n'ai jamais tenu d'épée dans ma main, mais je suis forte en théorie, je connais la tierce et la quarte, parades naturelles; prime et seconde, parades de demi-instinct; les deux contres, parades universelles et composées; le demi-cercle, les coupés simples et de revers, le coup droit, les feintes, les dégagements.

« La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq douros pour m'acheter l'aflabeto de Salamanca.

« Le livre n'y faisait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur. J'appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio de spadassins ignorants.

Que m'importaient ces grossiers principes de l'art de tuer ?

Mon ami Henri me montrait les lettres patiemment et doucement. J'étais sur ses genoux. Il tenait le livre, j'avais à la main une pelle, et je suivais chaque lettre en la nommant.

Ce n'était pas un travail, c'était une joie. Quand j'avais bien lu, il m'embrassait. Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la prière du soir. Je vous dis que c'était une mère ! une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie ! Ne m'habillait-il pas, ne lissait-il pas lui-même mes cheveux ? Son pourpoint s'en allait, mais j'avais toujours de bonnes robes.

« Une fois, je le surpris l'aiguille à la main, essayant une reprise à ma jupe déchirée. Oh ! ne riez pas, ne riez pas, ma mère ! C'était Lagardère qui faisait cela, le chevalier Henri de Lagardère, l'homme devant qui tombent ou s'abaissent les plus redoutables épées !

« Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille, quand il avait rendu brillants comme l'or les boutons de cuivre de mon petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d'acier, son premier présent, à l'aide d'un ruban de velours, il me conduisait, bien brave et bien fière à l'église des dominicains de la basse ville. Nous entendions la messe; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité sombre et triste. Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières !

Comme le soleil était radieux et doux !

« Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux, Il était plus enfant que moi.

« Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à l'ombre d'un bois touffu. Il s'asseyait au pied d'un arbre et je m'endormais dans ses bras. Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances ailées. Parfois je faisais semblant de dormir, et je le regardais à travers mes paupières demi-closes. Ses yeux étaient toujours sur moi; en me berçant il souriait.

« Je n'ai qu'à fermer les yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père, mon noble Henri ! L'aimez-vous à présent, ma mère ?

« Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j'étais reine, le dîner était servi sur l'herbe; un peu de pain noir dans du lait.

Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère.

Vous me les décrirez à moi qui ne les connais pas, Je suis bien sûre que nos fêtes valaient mieux que les vôtres, notre pain, notre lait, le dictame trempé dans l'ambroisie ! La joie du cœur, les bonnes caresses, le rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que sais-je ? Puis, le jeu encore; il voulait me faire forte et grande. Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue par cette fleur qu'il fallait conquérir, par ce papillon brûlant qu'on voulait faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas, comme si elle eût demandé une caresse.

« Dans ces entretiens, il formait à son insu mon esprit et mon cœur, Il lisait en cachette, et se faisait femme pour m'instruire. J'appris à connaître Dieu et l'histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de la terre.

« Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j'essayais de l'interroger et de savoir ce qu'était ma famille; souvent, je lui parlais de vous, ma mère. Il devenait triste et ne répondait pas.

Seulement il me disait : « – Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère.

« Cette promesse, faite depuis si longtemps, s'accomplira, je l'espère, j'en suis sûre, car Henri n'a jamais menti. Et si j'en crois les avertissements de mon cœur, l'instant est proche. Oh ! ma mère, comme je vais vous adorer. Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes quitté Pampelune et la Navarre.

Jamais je n'ai eu d'autre maître que lui.

« Ce ne fut point sa faute. Quand son merveilleux talent d'artiste eut percé, quand chaque grand d'Espagne voulut avoir, à prix d'or, la poignée de sa rapière ciselée par don Luiz, el Cincelador, il me dit : « – Vous allez être savante, ma fille chérie; Madrid a des pensions célèbres où les jeunes filles apprennent tout ce qu'une femme doit plus tard connaître.

« – Je veux que vous soyez vous-même mon professeur, répondis-je, toujours, toujours !

« Il sourit, et répliqua : « – Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore.

« – Eh bien, m'écriai-je, bon ami, je n'en veux point savoir plus long que vous.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable