« Le bossu », J’y suis   

J’y suis

Nous avons pu rapporter les paroles prononcées par Gonzague ; ce qu'il n'est pas donné de rendre avec la plume, c'est le feu du débit, l'ampleur de la pose, la profonde conviction que rayonnait le regard.

Ce Gonzague était un prodigieux comédien. Il s'imprégnait de son rôle appris, à ce point que l'émotion le dominait lui-même, et que c'étaient de vrais élans qui jaillissaient de son âme, C'est le comble de l'art. Placé autrement et doué d'une autre ambition, cet homme eût remué un monde.

Parmi ceux qui l'écoutaient, il y avait des gens sans cœur, des gens rompus à toutes les roueries de l'éloquence, des magistrats blasés sur les effets de parole, des financiers d'autant plus difficiles à tromper que, d'avance, ils étaient complices du mensonge.

Gonzague jouant avec l'impossible, produisit un véritable miracle.

Tout le monde le crut ; tout le monde eût juré qu'il avait dit vrai.

Oriol, Gironne, Albret, Taranne et autres ne faisaient plus leur métier ; ils étaient pris. Tous se disaient : – Plus tard, il mentira ; mais à présent, il dit vrai ! Tous ajoutaient : – Se peut-il qu'il y ait dans cet homme, tant de grandeur avec tant de perversité ?

Ses pairs, ce groupe de grands seigneurs qui étaient là pour le juger, regrettaient d'avoir pu parfois douter de lui.

Ce qui le grandissait, c'était cet amour chevaleresque pour sa femme, ce magnanime pardon de la longue injure. Dans les siècles les plus perdus, les vertus de la famille font à qui veut un haut piédestal, Il n'y avait pas là un seul cœur qui ne battît violemment. M. de Lamoignon essuya une larme, et Villeroy, le vieux guerrier, s'écria : – Palsambleu ! prince, vous êtes un galant homme ! Mais le résultat le plus complet, ce fut la conversion du sceptique Chaverny et l'effet foudroyant produit sur la princesse elle-même.

Chaverny se raidit tant qu'il put ; mais aux dernières paroles du prince, on le vit rester bouche béante.

– S'il a fait cela, dit-il à Choisy, du diable si je ne lui pardonne pas tout le reste ! Quant à Aurore de Caylus, elle s'était levée tremblante, pâle, semblable à un fantôme. Le cardinal de Bissy fut obligé de la soutenir dans ses bras.

Elle restait l'œil fixé sur la porte par où venait de sortir M. de Peyrolles. L'effroi, l'espoir se peignaient tour à tour sur ses traits. Allait-elle voir sa fille ? L'avertissement trouvé par elle dans son livre d'heures, à la page du Miserere, annonçait-il cela ? On lui avait dit de venir ; elle était venue. Allait-elle défendre sa fille ? Quel que fût le danger inconnu, c'était de joie surtout que son cœur battait.

Sa fille ! oh ! comme son âme allait s'élancer vers elle à première vue ! Dix-huit ans de larmes payés par un seul sourire ! Elle attendait.

Tout le monde attendait comme elle.

Peyrolles était sorti par la terrasse donnant sur l'appartement du prince. Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa rencontre. Ce ne fut qu'un cri : « Qu'elle est belle ! » Puis les affidés rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi-voix ce mot qu'on leur avait appris : « Quel air de famille ! » Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les stipendiés.

Les deux présidents, le maréchal, le cardinal et tous les ducs, regardant tour à tour madame la princesse, puis dona Cruz, firent cette déclaration spontanée : – Elle ressemble à sa mère ! Il était donc acquis déjà, pour eux qui avaient mission de juger, que madame la princesse était la mère de dona Cruz. Et pourtant madame la princesse changeant encore une fois de visage avait repris son air de trouble et d'anxiété. Elle regardait cette belle jeune fille, et c'était une sorte d'effroi qui se peignait sur ses traits.

Ce n'était pas ainsi, oh ! non ! qu'elle avait rêvé sa fille.

Sa fille ne pouvait pas être plus belle ; mais sa fille devait être autrement. Et cette froideur soudaine qu'elle sentait en dedans d'elle-même, à cet instant où tout son cœur aurait dû s'élancer vers l'enfant retrouvé, cette froideur l'épouvantait. Était-elle donc une mauvaise mère ?

A cette frayeur, une autre s'ajoutait. Quel avait dû être le passé de cette charmante enfant, dont les yeux brillaient hardiment, dont la taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne enfin était marquée de ce cachet gracieux, trop gracieux, que l'austère éducation de famille ne donne point d'ordinaire aux héritières des ducs ?

Chaverny, qui était déjà parfaitement remis de son émotion et qui regrettait fort d'avoir cru à Gonzague pendant une minute, Chaverny exprima l'idée de la princesse autrement et mieux qu'elle n'eût pu le faire elle-même.

– Elle est adorable ! dit-il à Choisy en la reconnaissant.

– Tu es décidément amoureux ? demanda Choisy.

– Je l'étais, répondit le petit marquis, mais ce nom de Nevers l'écrase et lui va mal.

Les beaux casques de nos cuirassiers iraient mal à un gamin de Paris, mièvre et sans gène dans ses mouvements.

Il y a des déguisements impossibles.

Gonzague n'avait point vu cela, Chaverny le voyait : Pourquoi ?

Chaverny était Français et Gonzague Italien, d'abord. De tous les habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour la délicatesse et le juger des nuances. Ensuite, ce beau prince de Gonzague avait bien près de cinquante ans, Chaverny était tout jeune.

Plus l'homme vieillit moins il est femme, Gonzague n'avait point vu cela ; il ne pouvait pas le voir. Sa finesse milanaise était de la diplomatie, non point de l'esprit. Pour apercevoir ces détails, il faut avoir un sens exquis comme Aurore de Caylus, femme et mère, ou bien être un peu myope et regarder de tout près comme le petit marquis.

Dona Cruz, cependant, le rouge au front, les yeux baissés, le sourire aux lèvres, était au bas de l'estrade.

Chaverny seul et la princesse devinaient l'effort qu'elle faisait pour tenir ses paupières fermées. Elle avait si grande envie de voir !

– Mademoiselle de Nevers, lui dit Gonzague, allez embrasser votre mère ! Dona Cruz eut un moment de sincère allégresse ; son élan ne fut point joué. Là était l'habileté suprême de Gonzague, qui n'avait pas voulu d'une comédienne pour remplir ce premier rôle. Dona Cruz était de bonne foi. Son regard caressant se tourna tout de suite vers celle qu'elle croyait sa mère. Elle fit un pas et ses bras s'ouvrirent d'avance.

Mais ses bras retombèrent, ses paupières aussi. Un geste froid de la princesse venait de la clouer à sa place.

La princesse, revenue aux défiances qui naguère navraient sa solitude, la princesse, répondant à cette pensée qu'elle venait d'avoir et que l'aspect de dona Cruz lui avait inspirée, la princesse dit entre haut et bas : – Qu'a-t-on fait de la fille de Nevers ?

Puis élevant la voix, elle ajouta !

– Dieu m'est témoin que j'ai le cœur d'une mère. Mais si la fille de Nevers me revenait flétrie d'une seule tache, n'eût-elle oublié qu'une minute la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais : Nevers est mort tout entier !

– Ventrebleu ! pensa Chaverny, je parierais pour plusieurs minutes ! Il était seul de son avis en ce moment.

La sévérité de Mme de Gonzague semblait intempestive et même dénaturée. Pendant qu'elle parlait, un petit bruit se fit à droite, comme si la porte voisine tournait doucement sur ses gonds derrière la draperie. Elle n'y prit point garde.

Gonzague répondait, joignant les mains, comme si le doute eût été ici un blasphème : – Oh ! madame, madame ! est-ce bien votre cœur qui a parlé ?

Mlle de Nevers, votre fille, madame, est plus pure que les anges.

Une larme était dans les yeux de la pauvre dona Cruz.

Le cardinal se pencha vers Aurore de Caylus.

– A moins que vous n'ayez pour douter encore des raisons précises et avouables… commença-t-il.

– Des raisons ! interrompit la princesse ; mon cœur est resté froid, mes yeux secs, mes bras immobiles, ne sont-ce pas des raisons cela ?

– Belle dame, si vous n'en avez pas d'autres, je ne pourrai, en conscience, combattre l'opinion évidemment unanime du conseil.

Aurore de Caylus jeta autour d'elle un sombre regard.

– Vous voyez bien, je ne m'étais pas trompé, fit le cardinal à l'oreille du duc de Mortemart, il y a là un grain de folie.

– Messieurs ! messieurs ! s'écria la princesse, est-ce que déjà vous m'avez jugée ?

– Rassurez-vous, madame, et calmez-vous, répliqua le président de Lamoignon ; tous ceux qui sont dans cette enceinte vous respectent et vous aiment, tous et au premier rang l'illustre prince qui vous a donné son nom…

La princesse baissa la tête. Le président de Lamoignon poursuivit, avec une nuance de sévérité dans la voix : – Agissez suivant votre conscience, madame, et ne craignez rien.

Notre tribunal n'a point mission de punir. L'erreur n'est point crime, mais malheur. Vos parents et vos amis auront compassion de vous, si vous vous êtes trompée.

– Trompée ! répéta la princesse sans relever la tête ; oh ! oui, j'ai été bien souvent trompée ; mais si personne n'est ici pour me défendre je me défendrai moi-même. Ma fille doit porter avec elle la preuve de sa naissance.

– Quelle preuve ? demanda le président de Lamoignon.

– La preuve désignée par M. de Gonzague lui-même, la feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus, Arrachée de ma propre main, messieurs ! ajouta-t-elle en se redressant.

– Voilà ce que je voulais savoir, pensa Gonzague. Cette preuve, reprit-il tout haut, votre fille l'aura, madame.

– Elle ne l'a donc pas ? s'écria Aurore de Caylus.

Un long murmure s'éleva dans l'assemblée à cette exclamation.

– Emmenez-moi ! emmenez-moi ! balbutia dona Cruz en larmes.

Quelque chose remua au fond du cœur de la princesse en écoutant la voix désolée de cette pauvre enfant.

– Mon Dieu, dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu, inspirez-moi ! Mon Dieu, ce serait un malheur horrible et un grand crime que de repousser mon enfant !

Mon Dieu, je vous implore du fond de ma misère, répondez-moi ! On vit tout à coup sa figure s'éclairer, tandis que tout son corps tressaillit violemment.

Elle avait interrogé Dieu. Une voix que personne n'entendit hormis elle-même, une voix mystérieuse et qui semblait répondre à ce suprême appel, prononça derrière la draperie les trois mots de la devise de Nevers : – J'y suis !

La princesse s'appuya au bras du cardinal pour ne point tomber à la renverse.

Elle n'osait se retourner.

Cette voix venait-elle du ciel ?

Gonzague se méprit à cette émotion soudaine. Il voulut frapper le dernier coup.

– Madame, s'écria-t-il, vous avez fait appel au maître de toutes choses : Dieu vous répond : je le vois, je le sens, Votre bon ange est en vous qui combat les suggestions du mal. Madame, ne repoussez pas le bonheur après vos longues souffrances si noblement supportées ; madame, oubliez la main qui met dans la vôtre un trésor. Je ne réclame pas mon salaire ; je ne vous demande qu'une chose, regardez votre enfant. La voici bien tremblante, la voici toute brisée de l'accueil de sa mère. Écoutez au dedans de vous-même, madame, la voix de l'âme vous répondra.

La princesse regarda dona Cruz. Et Gonzague poursuivit avec entraînement : – Maintenant que vous l'avez vue, au nom du Dieu vivant ! je vous le demande, n'est-ce pas là votre fille ?

La princesse ne répondit pas tout de suite.

Involontairement, elle se tourna à demi vers la draperie.

La voix, distincte pour elle seule, car personne ne soupçonna qu'on avait parlé, prononça ce seul mot : – Non.

– Non ! répéta la princesse avec force.

Et son regard résolu fit le tour de l'assemblée. Elle n'avait plus peur. Quel que fût ce mystérieux conseiller qui était là derrière la draperie, elle avait confiance en lui, car il combattait Gonzague. Et d'ailleurs il accomplissait la muette promesse du livre d'heures. Il avait dit : « J'y suis » ; il venait avec la devise de Nevers.

Mille exclamations cependant se croisaient dans la salle.

L'indignation d'oriol et Cie ne connaissait plus de bornes.

– C'en est trop ! dit Gonzague en apaisant de la main le zèle trop bruyant du bataillon sacré ; la patience humaine a des bornes. Je m'adresserai une dernière fois à madame la princesse, et je lui dirai : Il faut de bonnes raisons, des raisons graves et fortes pour repousser la vérité évidente.

– Hélas ! soupira le bon cardinal, ce sont mes propres paroles ! mais quand les dames se sont mis quelque chose en tête.

– Ces raisons, acheva Gonzague, madame, les avez-vous ?

– Oui, répondit la voix mystérieuse.

– Oui, répliqua la princesse à son tour.

Gonzague était livide et ses lèvres s'agitaient convulsivement. Il sentait qu'il y avait là, au sein même de cette assemblée convoquée par lui, une influence hostile mais insaisissable : il la sentait, mais il la cherchait en vain.

Depuis quelques minutes, tout était changé dans la personne de la veuve de Nevers. Le marbre s'était fait chair. La statue vivait. D'où provenait ce miracle ? Le changement s'était opéré au moment même où la princesse éperdue avait invoqué le secours de Dieu, Mais Gonzague ne croyait point à Dieu.

Il essuya la sueur qui coulait de son front.

– Avez-vous donc des nouvelles de votre fille, madame ? demanda-t-il, cachant son anxiété de son mieux.

La princesse garda le silence.

– Il y a des imposteurs, reprit Gonzague ; la fortune de Nevers est une belle proie. Vous a-t-on présenté quelque autre jeune fille ?

Nouveau silence.

– En vous disant, poursuivit Gonzague : « Celle-ci est la véritable, on l'a sauvée, on l'a protégée. » Ils disent tous cela ! Les plus fins diplomates se laissent entraîner. Le président de Lamoignon et ses graves assesseurs regardaient maintenant Gonzague avec étonnement.

– Cache tes griffes, chat-tigre ! murmura Chaverny.

Assurément, le silence de la voix mystérieuse était souverainement habile. Tant qu'elle ne parlait point, cette voix, la princesse ne pouvait répondre, et Gonzague furieux perdait la prudence. Au milieu de sa face pâle, on voyait ses yeux brûlants et sanglants.

– Elle est là, quelque part, poursuivit-il entre ses dents serrées, toute prête à paraître, on vous l'a affirmé, n'est-ce pas, madame ? vivante, répondez ! vivante ! La princesse s'appuya d'une main au bras de son fauteuil. Elle chancelait. Elle eût donné deux ans de sa vie pour soulever cette draperie derrière laquelle était l'oracle, muet désormais.

– Répondez ! répondez ! fit Gonzague.

Et les juges eux-mêmes répétaient : – Madame, répondez ! Aurore de Caylus écoutait. Sa poitrine n'avait plus de souffle. Oh ! que l'oracle tardait !

– Pitié ! murmura-t-elle enfin en se tournant à demi.

La draperie s'agita faiblement.

– Comment pourrait-elle répondre ? disaient cependant les affidés.

– Vivante ? fit Aurore de Caylus interrogeant l'oracle d'une voix brisée.

– Vivante, lui fut-il répondu.

Elle se redressa, radieuse, ivre de joie.

– Oui, vivante ! vivante ! fit-elle avec éclat, vivante malgré vous et par la protection de Dieu ! Tout le monde se leva en tumulte. Pendant un instant, l'agitation fut à son comble. Les affidés parlaient tous à la fois et réclamaient justice. Au banc des commissaires royaux, on se consultait.

– Quand je vous disais, répétait le cardinal, quand je vous disais, monsieur le duc ! Mais nous ne savons pas tout, et je commence à croire que madame la princesse n'est point folle ! Au milieu de la confusion générale, la voix de la tapisserie dit : – Ce soir, au bal du Régent, on vous dira la devise de Nevers.

– Et je verrai ma fille ? balbutia la princesse prête à se trouver mal.

Le bruit faible d'une porte qui se refermait se fit entendre derrière la draperie. Puis plus rien. Il était temps.

Chaverny, curieux comme une femme et pris d'un vague soupçon, s'était glissé derrière le cardinal de Bissy. Il souleva brusquement la portière, il n'y avait rien, mais la princesse poussa un cri étouffé. C'était assez. Chaverny ouvrit la porte et s'élança dans le corridor.

Le corridor était sombre, car la nuit commençait à tomber. Chaverny ne vit rien, sinon, tout au bout de la galerie, la silhouette cahotante du petit bossu aux jambes torses, qui disparut descendant l'escalier tranquillement.

Chaverny se prit à réfléchir.

– Le cousin aura voulu jouer quelque méchant tour au diable, se dit-il, et le diable prend sa revanche.

Pendant cela, dans la salle des délibérations, sur un signe du président de Lamoignon, les conseillers avaient repris leurs places : Gonzague avait fait sur lui-même un terrible effort. Il était calme en apparence.

Il salua le conseil, et dit : – Messieurs, je rougirais d'ajouter une parole. Décidez, s'il vous plaît, entre Mme la princesse et moi.

– Délibérons, firent quelques voix.

M. de Lamoignon se leva et se couvrit.

– Prince, dit-il, l'avis des commissaires royaux, après avoir entendu M. le cardinal pour Mme la princesse, est qu'il n'y a point lieu à jugement. Puisque Mme de Gonzague sait où est sa fille, qu'elle la présente. M. de Gonzague représentera également celle qu'il dit être héritière de Nevers. La preuve écrite, désignée par M. le prince, invoquée par Mme la princesse, cette page enlevée au registre de la chapelle de Caylus sera produite et rendra la décision facile. Nous ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours.

– J'accepte, repartit Gonzague avec empressement ; j'aurai la preuve.

– J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse ; j'accepte.

Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance.

– Quant à vous, enfant, pauvre enfant, dit Gonzague à dona Cruz en la remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu. Dieu seul, à présent, peut vous rendre le cœur de votre mère ! Dona Cruz rabattit son voile et s'éloigna. Mais avant de passer le seuil, elle se ravisa tout à coup. Elle s'élança vers la princesse.

– Madame ! s'écria-t-elle en prenant sa main qu'elle baisa, que vous soyez ou non ma mère, je vous respecte et je vous aime ! La princesse sourit et effleura son front de ses lèvres.

– Tu n'es pas complice, enfant, dit-elle, j'ai vu cela ; je ne t'en veux point. Moi aussi, je t'aime.

Peyrolles entraîna dona Cruz. Toute cette noble foule qui naguère emplissait l'hémicycle s'était écoulée. Le jour baissait rapidement.

Gonzague, qui venait de reconduire les juges royaux, rentra comme la princesse allait sortir entourée de ses femmes.

Sur un geste impérieux qu'il fit, elles s'écartèrent.

Gonzague s'approcha de la princesse, et avec ses grands airs de courtoisie qu'il ne quittait jamais, il se pencha jusqu'à sa main pour la baiser.

– Madame, lui dit-il ensuite d'un ton léger, c'est donc la guerre déclarée entre nous ?

– Je n'ai garde d'attaquer, monsieur, répondit Aurore de Caylus ; je me défends.

– En tête à tête, reprit Gonzague qui avait peine à cacher sous sa froideur polie la rage qu'il avait dans le cœur, nous ne discuterons point, s'il vous plaît : je tiens à vous épargner cette inutile fatigue.

Mais vous avez donc de mystérieux protecteurs, madame ?

– J'ai la bonté du ciel, monsieur, qui est l'appui des mères.

Gonzague eut un sourire.

– Giraud, dit la princesse à sa suivante Madeleine, faites qu'on prépare ma litière.

– Y a-t-il donc office du soir à la paroisse Saint- Magloire ? demanda Gonzague étonné.

– Je ne sais, monsieur, répondit la princesse avec calme ; ce n'est pas à la paroisse Saint-Magloire que je me rends.

Félicité, vous atteindrez mes écrins.

– Vos diamants, madame ! fit le prince avec raillerie ; la cour, qui vous regrette depuis si longtemps, va-t-elle jouir enfin du bonheur de vous revoir ?

– Je vais ce soir au bal du Régent, dit-elle.

Pour le coup, Gonzague demeura stupéfait.

– Vous, balbutia-t-il ; vous ! Elle se redressa si belle et si hautaine, que Gonzague baissa les yeux malgré lui.

– Moi ! répondit-elle.

Et en prenant le pas sur ses femmes pour sortir : – Mon deuil est fini d'aujourd'hui, monsieur le prince.

Faites ce que vous voudrez contre moi, je n'ai plus peur de vous.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable