« Le bossu », La veuve de Nevers   

La veuve de Nevers

Certes on ne peut pas dire que ce noble hôtel de Lorraine fût prédestiné à devenir un tripot d'agioteurs ; cependant il faut bien avouer qu'il était admirablement situé et disposé pour cela. Les trois faces du jardin, longeant les rues Quincampoix, Saint-Denis et Aubry-le- Boucher, fournissaient trois entrées précieuses. La première surtout valait en or le pesant des pierres de taille de son portail tout neuf. Ce champ de foire n'était-il pas bien plus commode que la rue Quincampoix elle-même, toujours boueuse et bordée d'affreux bouges où l'on assassinait volontiers les traitants ? Les jardins de Gonzague étaient évidemment destinés à détrôner la rue Quincampoix. Tout le monde prédisait cela, et, par hasard, tout le monde avait raison.

On avait parlé du défunt bossu, Ésope II Ier, pendant vingt-quatre heures. Un ancien soldat aux gardes, nommé Gruel et surnommé la Baleine, avait essayé de prendre sa place ; mais la Baleine avait six pieds et demi : c'était gênant. La Baleine avait beau se baisser, son dos était toujours trop haut pour faire un pupitre commode.

Seulement, la Baleine avait annoncé franchement qu'elle dévorerait tout Jonas qui lui ferait concurrence. Cette menace arrêtait les bossus de la capitale.

La Baleine était de taille et de vigueur à les avaler tous les uns après les autres, Ce n'était pas un garçon méchant, mais il buvait six ou huit pots de vin par jour, et le vin était cher en cette année 1717 : la Baleine avait besoin de gagner sa vie.

Quand notre bossu adjudicataire de la niche de Médor vint prendre possession de son domaine, on rit beaucoup dans le jardin de Nevers.

Toute la rue Quincampoix vint le voir. On le baptisa du premier coup Ésope II, et son dos, à gibbosité parfaitement confortable, eut un succès fou. Mais la Baleine gronda ; Médor aussi.

La Baleine vit tout de suite dans Ésope II un rival vainqueur. Comme Médor n'était pas moins maltraité que lui, ces deux grandes rancunes s'unirent entre elles. La Baleine devint le protecteur de Médor, dont les longues dents se montraient du haut en bas chaque fois qu'il voyait le nouveau possesseur de sa niche. Tout ceci était gros d'événements tragiques. On ne douta pas un seul instant que le bossu ne fût destiné à devenir la pâture de la Baleine. En conséquence, pour se conformer aux traditions bibliques, on lui donna le second sobriquet de Jonas.

Bien des gens droits sur leur échine n'ont pas une si longue étiquette.

Il n'y avait pourtant rien de trop : Ésope II, dit Jonas, exprimait d'une façon élégante et précise l'idée d'un bossu digéré par une baleine.

C'était toute une oraison funèbre faite à l'avance.

Ésope II ne semblait point s'inquiéter beaucoup du sort affreux qui l'attendait. Il avait pris possession de sa niche, et l'avait meublée fort proprement d'un petit banc et d'un coffre. A tout prendre, Diogène dans son tonneau, qui était une amphore, n'était pas encore si bien logé. Et Diogène avait cinq pieds six pouces, au dire de tous les historiens.

Ésope II ceignit ses reins d'une corde à laquelle pendait un bon sac de grosse toile. Il acheta une planche, une écritoire et des plumes. Son fonds était monté. Quand il voyait un marché près de se conclure, il s'approchait discrètement, tout à fait comme Ésope II Ier, son regrettable prédécesseur ; il mouillait d'encre sa plume et attendait. Le marché conclu, il présentait la planche sur sa bosse ; on mettait les titres sur la planche, et on signait aussi commodément que dans l'échoppe d'un écrivain public.

Ceci fait, Ésope II reprenait son écritoire d'une main, sa planche de l'autre ; la planche servait de sébile, et recevait l'offrande, qui finalement s'en allait dans le sac de grosse toile.

Il n'y avait point de tarif. Ésope II, à l'exemple de son modèle, recevait tout, excepté la monnaie de cuivre. Mais connaissait-on le cuivre, rue de Quincampoix ? Le cuivre, en ce temps bienheureux, ne servait plus qu'à faire du vert-de-gris pour empoisonner les oncles riches.

Ésope II était là depuis dix heures du matin, Vers une heure après midi, il appela un des nombreux marchands de viande froide qui allaient et venaient dans cette foire au papier ; il acheta un bon pain à la croûte dorée, une poularde qui faisait plaisir à voir, et une bouteille de Chambertin. Que voulez-vous ! il voyait que le métier marchait.

Son devancier n'aurait pas fait cela.

Ésope II s'assit sur son petit banc, étala ses vivres sur son coffre, et dîna magistralement à la face des spéculateurs qui attendaient son bon plaisir. Les pupitres vivants ont ce désavantage, c'est qu'ils dînent.

Mais voyez l'engouement ! on fit queue à la porte de la niche, et personne ne s'avisa d'emprunter le grand dos de la Baleine. Le géant, obligé de boire à crédit, buvait double ; il poussait des rugissements.

Médor, son affidé, grinçait des dents avec rage.

– Holà ! Jonas, criait-on de toutes parts, as-tu bientôt fini de dîner ?

Jonas était bon prince : il renvoyait les pratiques à la Baleine ; mais on voulait Jonas. C'était plaisir de signer sur sa bosse. Et puis, Jonas n'avait pas la langue dans sa poche. Ces bossus, vous savez, ont tant d'esprit ! On citait déjà ses bons mots. Aussi la Baleine le guettait.

Quand Jonas eut fini de dîner, il cria de sa petite voix aigrelette : – Soldat, mon ami, veux-tu de mon poulet ?

La Baleine avait faim ; mais la jalousie le tenait.

– Petit maraud ! s'écria-t-il, tandis que Médor poussait des hurlements, me prends-tu pour un mangeur de restes ?

– Alors envoie ton chien, soldat, repartit paisiblement Jonas, et ne me dis pas d'injures.

– Ah ! tu veux mon chien ! rugit la Baleine ; tu vas l'avoir, tu vas l'avoir ! Il siffla et dit : – Pille, Médor ! Pille ! Il y avait déjà cinq ou six jours que la Baleine l'exerçait dans les jardins. D'ailleurs, il est de ces sympathies qui naissent à première vue ! Médor et la Baleine s'entendaient. Médor poussa un hurlement rauque et s'élança.

– Gare-toi, bossu, crièrent les agioteurs.

Jonas attendit le chien de pied ferme. Au moment où Médor allait rentrer dans son ancienne niche comme en pays conquis, Jonas, saisissant son poulet par les deux pattes, lui en appliqua un maître coup sur le museau. O prodige ! Médor, au lieu de se fâcher, se mit à se lécher les babines. Sa langue allait de-ci, de-là, cherchant les bribes de volaille qui restaient attachées à son poil.

Un large éclat de rire accueillit ce beau stratagème de guerre. Cent voix crièrent à la fois : – Bravo, bossu ! bravo !

– Médor, gredin, pille ! pille ! faisait de son côté le géant.

Mais le lâche Médor trahissait définitivement. Ésope II venait de l'acheter au prix d'une cuisse de poulet offerte à la volée. Ce que voyant, le géant ne mit plus de bornes à sa fureur. Il se rua à son tour vers la niche.

– Ah ! Jonas, pauvre Jonas ! cria le chœur des marchands.

Jonas sortit de sa niche, et se mit en face de la Baleine, qu'il regarda en riant. La Baleine le prit par la nuque et l'enleva de terre. Jonas riait toujours. Au moment où la Baleine allait le rejeter à terre, on vit Jonas se roidir, poser la pointe de son pied sur le genou du colosse, et rebondir comme un chat. Personne n'aurait trop su dire comment cela se fit, tant le mouvement fut rapide. La chose certaine, c'est que Jonas était à califourchon sur le gros cou de la Baleine, et qu'il riait encore.

Il y eut dans la foule un long murmure de satisfaction, Ésope II dit tranquillement !

– Soldat, demande grâce, ou je vais t'étrangler.

Le géant, rougissant, écumant, suant, faisait des efforts insensés pour dégager son cou. Ésope II, voyant qu'on ne lui demandait point grâce, serra les genoux. Le géant tira la langue. On le vit devenir écarlate, puis bleuir ; il paraît que ce bossu avait de vigoureux muscles.

Au bout de quelques secondes, la Baleine vomit un dernier blasphème, et cria grâce d'une voix strangulée. La foule trépigna. Jonas lâcha prise aussitôt, sauta à terre lestement, jeta une pièce d'or sur les genoux du vaincu, et courut chercher sa planche, ses plumes, son écritoire, en disant gaiement : – Allons, pratiques, à la besogne !

Aurore de Caylus, veuve du duc de Nevers, femme du prince de Gonzague, était assise sur un beau fauteuil à dossier droit, en bois d'ébène comme l'ameublement entier de son oratoire. Elle portait le deuil sur elle et autour d'elle. Son costume, simple jusqu'à l'austérité, allait bien à l'austère simplicité de sa retraite.

C'était une chambre à voûte carrée, dont les quatre pans encadraient un médaillon central peint par Eustache Lesueur, dans cette manière ascétique qui marqua la deuxième époque de sa vie. Les boiseries en chêne noir, sans dorures, avaient au centre de leurs panneaux de belles tapisseries représentant des sujets de piété. Entre les deux croisées, un autel était dressé. L'autel était en deuil, comme si le dernier office qu'on y avait célébré eût été la messe des morts. Vis-à-vis de l'autel, était un portrait en pied du duc Philippe de Nevers à l'âge de vingt ans, Le portrait était signé Mignard. Le duc y avait son costume de colonel-général des gardes suisses. Autour du cadre se drapait un crêpe noir. C'était un peu la retraite d'une veuve païenne malgré les pieux emblèmes qui s'y montraient de toutes parts. Artémise baptisée eût rendu un culte moins éclatant au souvenir du roi Mausole. Le christianisme veut dans la douleur plus de résignation et moins d'emphase.

Mais il est si rare qu'on soit obligé d'adresser pareil reproche aux veuves ! D'ailleurs, il ne faut point perdre de vue la position particulière de la princesse, qui avait cédé à la force en épousant M. de Gonzague. Ce deuil était comme un drapeau de séparation et de résistance.

Il y avait dix-huit ans qu'Aurore de Caylus était la femme de Gonzague. On peut dire qu'elle ne le connaissait pas ; elle n'avait jamais voulu ni le voir ni l'entendre.

Gonzague avait fait tout au monde pour obtenir un entretien. Il est certain que Gonzague l'avait aimée ; peut- être l'aimait-il encore, à sa manière. Il avait grande opinion de lui-même, et avec raison. Il pensait, tant il était sûr de son éloquence, que si une fois la princesse consentait à l'écouter, il sortirait vainqueur de l'épreuve. Mais la princesse, inflexible dans son désespoir, ne voulait point être consolée. Elle était seule dans la vie. Elle se complaisait dans cet abandon. Elle n'avait ni un ami, ni une confidente, et le directeur de sa conscience lui-même n'avait que le secret de ses péchés. C'était une femme fière et endurcie à souffrir. Un seul sentiment restait vivant dans ce cœur cuirassé : l'amour maternel. Elle aimait uniquement, passionnément, le souvenir de sa fille. La mémoire de Nevers était pour elle comme une religion.

La pensée de sa fille la ressuscitait et lui rendait de vagues rêves d'avenir. Personne n'ignore l'influence profonde exercée sur notre être par les objets matériels. La princesse de Gonzague, toujours seule avec ses femmes qui avaient défense de lui parler, toujours entourée de tableaux muets et lugubres, était amoindrie dans son intelligence et dans sa sensibilité. Elle disait parfois au prêtre qui la confessait : – Je suis une morte.

C'était vrai. La pauvre femme restait dans la vie comme un fantôme.

Son existence ressemblait à un douloureux sommeil. Le matin, quand elle se levait, les femmes silencieuses procédaient à sa sombre toilette ; puis sa lectrice ouvrait un livre de piété. A neuf heures, le chapelain venait dire la messe des morts. Tout le reste de la journée elle était assise, immobile, froide, seule. Elle n'était pas sortie de l'hôtel une seule fois depuis son mariage. Le monde l'avait crue folle. Peu s'en était fallu que la cour ne dressât un autre autel à Gonzague pour son dévouement conjugal.

Jamais, en effet, une plainte n'était tombée de la bouche de Gonzague, Une fois la princesse dit à son confesseur, qui lui voyait les yeux rougis par les larmes ; – J'ai rêvé que je revoyais ma fille. Elle n'était plus digne de s'appeler Mlle de Nevers.

– Et qu'avez-vous fait dans votre rêve ? demanda le prêtre.

La princesse, plus pâle qu'une morte, et oppressée, répondit : – J'ai fait, dans mon rêve, ce que je ferais en réalité, je l'ai chassée ! Elle fut plus triste et plus morne depuis ce moment. Cette idée la poursuivit sans relâche. Elle n'avait jamais cessé, cependant, de faire les plus actives recherches en France et à l'étranger, Gonzague avait toujours caisse ouverte pour les désirs de sa femme.

Seulement, il s'arrangeait de manière à ce que tout le monde fût dans le secret de ses générosités.

Au commencement de la saison, le confesseur de la princesse avait pourtant placé près d'elle une femme de son âge, veuve comme elle, qui lui inspirait de l'intérêt.

Cette femme se nommait Madeleine Giraud. Elle était douce et dévouée.

La princesse avait fait choix d'elle pour l'attacher plus particulièrement à sa personne. C'était Madeleine Giraud qui répondait maintenant à M. de Peyrolles, chargé deux fois par jour de venir chercher des nouvelles de la princesse, de solliciter pour Gonzague la faveur de présenter ses hommages, et d'annoncer que le couvert de madame la princesse était mis.

Nous connaissons la réponse quotidienne et uniforme de Madeleine : Madame la princesse remerciait M. de Gonzague ; elle ne recevait pas ; elle était trop souffrante pour se mettre à table.

Ce matin, Madeleine avait eu beaucoup d'ouvrage.

Contre à l'ordinaire, de nombreux visiteurs s'étaient présentés, demandant à être introduits auprès de la princesse. C'étaient tous gens graves et considérables : M. de Lamoignon, le chancelier d'Aguesseau, le cardinal de Bissy ; MM. les ducs de Foix et de Montmorency- Luxembourg, ses cousins ; le prince de Monaco avec M. le duc de Valentinois son fils, et bien d'autres. Ils venaient tous la voir à l'occasion de ce solennel conseil de famille qui devait avoir lieu aujourd'hui même, et dont ils étaient membres.

Sans s'être donné le mot, ils désiraient s'éclairer sur la situation présente de madame la princesse, et savoir si elle n'avait point quelque grief secret contre le prince son époux. La princesse refusa de les recevoir.

Un seul fut introduit, ce fut le vieux cardinal de Bissy, qui venait de la part du Régent. Philippe d'Orléans faisait dire à sa noble cousine que le souvenir de Nevers vivait toujours en lui. Tout ce qui pourrait être fait en faveur de la veuve de Nevers serait fait.

– Parlez, madame, acheva le cardinal. Monsieur le Régent vous appartient. Que voulez-vous ?

– Je ne veux rien, répondit Aurore de Caylus.

Le cardinal essaya de la sonder. Il provoqua ses confidences ou même ses plaintes. Elle garda le silence obstinément. Le cardinal sortit avec cette impression qu'il venait de voir une femme à demi folle.

Certes, ce Gonzague avait bien du mérite ! Le cardinal venait de prendre congé au moment où nous entrons dans l'oratoire de la princesse. Elle était immobile et morne, suivant son habitude. Ses yeux fixes n'avaient point de pensée. Vous eussiez dit une image de marbre. Madeleine Giraud traversa la chambre sans qu'elle y prît garde.

Madeleine s'approcha du prie-Dieu qui était auprès de la princesse, et y déposa un livre d'heures qu'elle tenait caché sous sa mante. Puis elle vint se mettre devant sa maîtresse, les bras croisés sur sa poitrine, attendant une parole ou un ordre. La princesse leva sur elle son regard et dit : – D'où venez-vous, Madeleine ?

– De ma chambre, répondit celle-ci.

Les yeux de la princesse se baissèrent. Elle s'était levée tout à l'heure pour saluer le cardinal. Par la fenêtre, elle avait vu Madeleine dans le jardin de l'hôtel, au milieu de la foule des agioteurs. C'était assez pour réveiller toutes les défiances de la veuve de Nevers. Madeleine, cependant, avait quelque chose à dire et n'osait point.

C'était une bonne âme, qui s'était prise d'une sincère et respectueuse pitié pour cette grande douleur.

– Madame la princesse, murmura-t-elle, veut-elle me permettre de lui parler ?

Aurore de Caylus eut un sourire et pensa : – Encore une qu'on a payée pour mentir ! Elle avait été trompée si souvent !

– Parlez, ajouta-t-elle tout haut.

– Madame la princesse, reprit Madeleine, j'ai un enfant, c'est ma vie ; je donnerais tout ce que je possède au monde, excepté mon enfant, pour que vous soyez une heureuse mère comme moi.

La veuve de Nevers ne répondit rien.

– Je suis pauvre, poursuivit Madeleine, et, avant les bontés de madame la princesse, mon petit Charlot manquait souvent du nécessaire.

Ah ! si je pouvais payer madame la princesse de tout ce qu'elle a fait pour moi !

– Avez-vous besoin de quelque chose, Madeleine ?

– Non ! oh ! non, s'écria celle-c ; il s'agit de vous, madame, rien que de vous. Ce tribunal de famille…

– Je vous défends de me parler de cela, Madeleine.

– Madame, s'écria celle-ci, ma chère maîtresse, quand vous devriez me chasser…

– Je vous chasserai, Madeleine.

– J'aurai fait mon devoir, madame, je vous aurai dit : « Ne voulez-vous point retrouver votre enfant ? » La princesse, tremblante et plus pâle, mit ses deux mains sur les bras de son fauteuil. Elle se leva à demi. Dans ce mouvement, son mouchoir tomba. Madeleine se baissa rapidement pour le lui rendre.

La poche de son tablier rendit un son argentin. La princesse fixa sur elle son regard froid et pur.

– Vous avez de l'or, murmura-t-elle.

Puis, d'un geste qui n'appartenait ni à sa haute naissance ni à la fierté réelle de son caractère, d'un geste de femme soupçonneuse qui veut savoir à tout prix, elle plongea sa main vivement dans la poche de Madeleine. Celle-ci joignit les mains en pleurant. La princesse retira une poignée d'or : dix ou douze quadruples d'Espagne.

– M. de Gonzague arrive d'Espagne ! murmura-t-elle encore.

Madeleine se jeta à genoux.

– Madame, madame, s'écria-t-elle en pleurant ; mon petit Charlot étudiera, grâce à cet or, Celui qui me l'a donné vient aussi d'Espagne.

Au nom de Dieu, madame, ne me renvoyez qu'après m'avoir écoutée.

– Sortez ! ordonna la princesse.

Madeleine voulut supplier encore. La princesse lui montra la porte d'un geste impérieux, et répéta : – Sortez ! Quand elle eut obéi, la princesse se laissa retomber sur son fauteuil.

Ses deux mains blanches et maigres couvrirent son visage.

– J'allais aimer cette femme ! murmura-t-elle avec un frémissement d'effroi.

« Oh ! se reprit-elle, tandis que son visage exprimait l'angoisse profonde de l'isolement : personne, personne !

Faites, mon Dieu ! que je ne me fie à personne ! Elle resta un instant ainsi, la figure couverte de ses deux mains ; puis un sanglot souleva sa poitrine.

– Ma fille ! ma fille ! dit-elle d'un accent déchirant ! Sainte Vierge, je souhaite qu'elle soit morte ! Au moins près de vous je la retrouverai.

Les accès violents étaient rares chez cette nature éteinte.

Quand ils venaient, la pauvre femme restait longtemps brisée. Elle fut quelques minutes avant de pouvoir modérer ses sanglots. Quand elle recouvra la voix, ce fut pour dire : – La mort ! mon Sauveur, donnez-moi la mort ! Puis, regardant le crucifix sur son autel : – Seigneur Dieu ! n'ai-je pas assez souffert ? Combien de temps durera encore ce martyre ?

Elle étendit les bras, et de toute l'expression de son âme torturée : – La mort ! Seigneur Jésus ! répéta-t-elle ; Christ saint, par vos plaies et par votre passion sur la croix. Vierge mère, par vos larmes, la mort, la mort ! Les bras lui tombèrent, ses paupières se fermèrent, et elle s'affaissa renversée sur le dossier de son fauteuil. Un instant, on eût pu croire que le ciel clément l'avait exaucée ; mais bientôt des tressaillements faibles agitèrent tout son corps : ses mains crispées remuèrent. Elle rouvrit les yeux et regarda le portrait de Nevers. Ses yeux restèrent secs, et reprirent cette immobile fixité qui avait quelque chose d'effrayant.

Il y avait, dans ce livre d'heures que Madeleine Giraud venait de poser sur le coin du prie-Dieu, une page où le volume s'ouvrait tout seul, tant l'habitude avait fatigué la reliure. Cette page contenait la traduction française du psaume Miserere mer, Domine. La princesse de Gonzague le récitait plusieurs fois chaque jour. Au bout d'un quart d'heure, elle étendit la main pour prendre le livre d'heures.

Le livre s'ouvrit à la page qui contenait le psaume. Durant un instant, les yeux fatigués de la princesse regardèrent sans voir. Mais tout à coup elle tressaillit, et poussa un cri.

Elle se frotta les yeux, elle promena son regard tout autour d'elle pour se bien convaincre qu'elle ne rêvait point.

– Le livre n'a pas bougé de là, murmura-t-elle.

Si elle l'avait vu entre les mains de Madeleine, elle aurait cessé de croire au miracle. Car elle crut à un miracle. Sa riche taille se redressa de toute sa hauteur, l'éclair de ses yeux se ralluma ; elle fut belle comme aux jours de sa jeunesse. Belle et fière, et forte. Elle se mit à genoux devant le prie-Dieu. Le livre ouvert était sous ses yeux. Elle lut, pour la dixième fois, en marge du psaume, ces lignes tracées par une main inconnue, et faisant une réponse au premier verset qui dit : Ayez pitié de moi, Seigneur. L'écriture inconnue répondait : « Dieu aura pitié, si vous avez foi. Ayez du courage pour défendre votre fille ; rendez-vous au tribunal de famille, fussiez-vous malade ou mourante… et souvenez-vous du signal convenu autrefois entre vous et Nevers. » – Sa devise ! balbutia Aurore de Caylus : J'y suis ! Mon enfant ! reprit-elle les larmes aux yeux : ma fille ! Puis avec éclat : – Du courage, pour la défendre ! J'ai du courage et je la défendrai !

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable