« Le bossu », Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne   

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le lendemain dans les carrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps de saint Louis.

Tout le monde était content. M. de Gonzague n'avait certes point perdu sa peine au lever de Sa Majesté.

– Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte, malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire.

– Que te faut-il encore ?

– Je ne sais si c'est à cause des Feuillantines et de Mlle de Clermont ; mais Bois-Rosé m'a refusé obstinément une invitation pour la fête de ce soir au Palais-Royal. Il m'a dit que toutes les cédules étaient distribuées.

– Je crois bien ! s'écria Oriol, elles faisaient dix louis de prime rue Quincampoix, ce matin, Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent mille livres.

– Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître !

– J'en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret.

– On n'a pas voulu m'en donner une à soixante ! enchérit Taranne.

– On se les arrache.

– A l'heure qu'il est, elles n'ont plus de prix.

– C'est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague ; tous ceux qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse. Je ne pense pas qu'il soit entré dans la pensée de monsieur le Régent de livrer ces crédules à la spéculation ; mais ceci est le petit malheur des temps, et, ma foi ! je ne vois point de mal à ce que Bois- Rosé ou l'abbé fassent leurs affaires avec ces bagatelles.

– Dussent les salons du Régent, fit observer Chaverny, s'emplir cette nuit de courtiers et de trafiquants !

– C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague ; le mouvement est là ! Chaverny frappa sur l'épaule d'oriol.

– Toi qui es d'aujourd'hui, dit-il, comme tu les regarderas par dessus l'épaule, ces gens de demain ?

Il nous faut bien dire un mot de cette fête. C'était l'Écossais Law qui en avait eu l'idée, et c'était aussi l'Écossais Law qui en faisait les frais énormes. Ce devait être le triomphe symbolique du système, comme on disait alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit sur les espèces monnayées. Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que Philippe d'Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais- Royal. Bien plus, les invitations étaient faites au nom du Régent, et, pour ce seul fait, le triomphe du dieu-panier devenait une fête nationale.

Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances. Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de merveilles devait éblouir les yeux des invités. On parlait surtout du feu d'artifice et du ballet. Le feu d'artifice, commandé au cavalier Gioja, devait représenter le palais gigantesque bâti, en projet, par Law sur les bords du Mississipi. Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille : c'était ce palais de marbre, orné de tout l'or inutile que le crédit vainqueur jetait hors de la circulation.

Un palais grand comme une ville, où seraient prodiguées toutes les richesses métalliques du globe ! L'argent et l'or n'étaient plus bons qu'à cela.

Le ballet, œuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore représenter le crédit, personnifiant le bon ange de la France et la plaçant à la tête des nations. Plus de famines, plus de misère, plus de guerres ! Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au globe entier les délices reconquises du paradis terrestre.

Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n'avait plus besoin que d'un temple. Les pontifes existaient d'avance.

M. le Régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées. Dubois tierça sous mains le compte ; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla en tapinois.

A ces époques où règne la contagion de l'agio, l'agio se fourre partout, rien n'échappe à son envahissante influence. De même que vous voyez dans les bas quartiers du négoce les petits enfants, marchant à peine, trafiquer déjà de leurs jouets et faire l'article en bégayant sur un pain d'épice entamé, sur un cerf-volant en lambeaux, sur une demi douzaine de billes ; de même, quand la fièvre de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre tout ce qu'on recherche, tout ce qui a vogue : les cartes du restaurant à la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l'église encombrée. Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s'en formalise.

Mon Dieu ! M. de Gonzague pensait comme tout le monde en disant : « Il n'y a point de mal à ce que Bois- Rosé gagne cinq ou six mille livres avec ces bagatelles ! » – Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer ; mais fi donc ! je les ai gardées pour mes amis.

Il y eut un long bravo, Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des cartes dans leurs poches ; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand elles valent cent pistoles la pièce. On n'était vraiment pas plus aimable que M. de Gonzague ce matin.

Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance. On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit marquis, qui était encore un peu gentilhomme et ne revendait point ce qu'on lui donnait. Le noble Oriol avait, à ce qu'il parût, un nombre considérable d'amis, car il emplit ses poches.

Gonzague les regardait faire. Son œil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.

Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe, celui-là se trompait ; Gonzague avait son idée !

il était plus fort dans son petit doigt qu'une douzaine d'oriols multipliés par un demi-cent de Gironnes ou de Montauberts.

– Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et pour Saldagne. Je m'étonne en vérité, de ne les point voir ici.

Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel.

– Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire encore pour vous cette misère.

Souvenez-vous bien de ceci : partout où je passerai vous passerez. Vous êtes autour de moi un bataillon sacré : votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous tenir toujours la tête au-dessus de la foule.

Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Galdagne et de Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et respectueusement.

– Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, acheva Gonzague : des événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes, Ne cherchez jamais, je ne demande point ceci, je l'exige, ne cherchez jamais les raisons de ma conduite ; prenez seulement le mot d'ordre, et faites. Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.

– Nous vous suivrons ! s'écria Navailles.

– Tous, tant que nous sommes ! ajouta Gironne.

Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque : – Fût-ce en enfer !

– La peste ! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que nous avons là ! Je voudrais gager que…

Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit. Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à coucher de Gonzague. Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie.

Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant d'espiègle gaieté, avait un pétillant sourire. A la vue des compagnons de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de dentelle épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante statue.

Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du monde à réprimer leurs regards curieux, Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla droit à la nouvelle venue.

Il prit sa main qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect que de galanterie. La jeune fille resta muette.

– C'est la belle recluse ! murmura Chaverny.

– L'Espagnole ! ajouta Navailles.

– Celle pour qui monsieur le prince tient close sa petite maison derrière Saint-Magloire ! Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple et noble à la fois, ce bas de jambe adorable attaché à un pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et plus noirs que le jais.

L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait la grande dame. Elle la portait bien.

– Messieurs, dit le prince, vous deviez voir aujourd'hui même cette jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre ; et, je le proclame, je ne comptais point que ce serait si tôt. Je ne me donne pas l'honneur de vous présenter à elle en ce moment ; il n'est pas temps.

Attendez-moi, ici, je vous prie. Tout à l'heure nous aurons besoin de vous.

Il prit la main de la jeune fille, et la fit entrer dans son appartement dont la porte se referma sur eux. Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.

Le maître n'était plus là ; tous ces écoliers barbus avaient vacances.

– A la bonne heure ! s'écria Gironne.

– Ne nous gênons pas ! fit Montaubert.

– Messieurs, reprit Nocé, le roi fit une sortie semblable avec Mme de Montespan, devant toute la cour assemblée… Choisy, c'est ton vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires, Monseigneur de Paris était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et la comtesse devaient échanger solennellement leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté, dans le giron de la vertu.

Mais pas du tout : Mme de Montespan pleura, Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à l'austère assemblée.

– Qu'elle est belle ! dit Chaverny tout rêveur ; – Ah çà ! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient ?

Cette assemblée de famille, si c'était pour un divorce ! On se récria, puis chacun convint que la chose n'était pas impossible.

Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince de Gonzague et sa femme.

– Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est capable de laisser la femme et de garder la dot !

– Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.

– Qu'en dis-tu, toi, Chaverny ? demanda le gros Oriol.

– Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si vous n'étiez des sots.

– De par Dieu ! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige les mauvaises habitudes ; j'ai envie…

– Là ! là ! s'interposa le paisible Oriol.

Chaverny n'avait pas même regardé Nocé.

– Qu'elle est belle ! fit-il une seconde fois.

– Chaverny est amoureux ! s'écria-t-on de toutes parts.

– C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé.

– Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille ?

– Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache soigneusement, et que Peyrolles est l'esclave chargé d'obéir aux caprices de cette belle personne.

– Peyrolles n'a pas parlé ?

– Peyrolles ne parle jamais.

– C'est pour cela qu'on le garde.

– Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout au plus, car le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la petite maison de notre cher prince.

– Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la petite maison.

– Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert ; les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.

– Mystère ! mystère !

– Prenons patience. Nous allons savoir cela aujourd'hui.

Holà ! Chaverny ! Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut.

– Chaverny, tu rêves !

– Chaverny, tu es muet !

– Chaverny, parle, parle, quand même ce serait pour nous dire des injures ! Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette.

– Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre fois pour quelques chiffons de banque ; moi, pour cette belle fille-là, je me damnerais une fois, voilà tout.

En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de l'hôtel par la porte du jardin.

Il prit la rue Saint-Denis, et, passant derrière l'église Saint- Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes et pendantes d'une allée de vieux ormes. M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de cette porte. Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues. Un bijou que ce pavillon ! La dernière œuvre de l'architecte Oppenort ! M.

de Peyrolles s'engagea dans la sombre allée et gagna le pavillon. Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.

– Où est Saldagne ? demanda Peyrolles.

On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.

– Et Faënza ?

Même réponse que pour Saldagne. La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude.

– Que veut dire ceci ? pensa-t-il.

Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était visible. Il y eut un va-et-vient de domestiques. On entendit la voix de la première camériste.

Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son boudoir.

– Je n'ai pas dormi, s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit ! Je ne veux plus demeurer dans cette maison ! La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge.

C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer tout à l'heure chez M. de Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, elle était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé du matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de sa taille, légère et robuste à la fois ; ses beaux et grands cheveux noirs dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds nus jouaient dans des mules de satin. Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il fallait être de marbre. M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il remplissait auprès de son maître. Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques noirs du calife Harâoun-al- Raschid. Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit : – Dona Cruz, monsieur le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.

– Miracle ! s'écria la jeune fille ; moi sortir de ma prison !

moi traverser la rue ! moi, moi ! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout, monsieur de Peyrolles ?

Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant une pirouette double. L'intendant ajouta sans sourciller : – Pour vous rendre à l'hôtel, monsieur le prince désire que vous fassiez toilette.

– Moi, se récria encore la jeune fille, faire toilette ! Santa Virgen ! je ne crois pas un mot de ce que vous me dites.

– Je parle pourtant très sérieusement, dona Cruz ; dans une heure, il faut que vous soyez prête.

Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez à elle-même.

Puis, pétulante comme la poudre : – Angélique ! Justine ! Madame Langlois ! Sont-elles lentes, ces Françaises ! fit-elle, en colère de ne les point voir arriver avant d'avoir été appelées, Madame Langlois !

Justine ! Angélique !

– Il faut le temps, voulut dire le flegmatique factotum.

– Vous, allez-vous-en ! s'écria dona Cruz ; vous avez fait votre commission. J'irai.

– C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles.

– Oh ! l'ennui ! Santa Maria ! soupira dona Cruz ; si vous saviez comme je voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de Peyrolles ! Mme Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes, entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait plus à elles.

– Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma maison ; ils me font peur.

Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.

– C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant.

– Suis-je esclave ? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère ; ai-je demandé à venir ici ? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins que je puisse choisir mes geôliers !

Dites-moi que je ne reverrai plus ces deux hommes, ou je n'irai pas à l'hôtel.

Mme Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille.

Le visage de l'intendant, qui était naturellement très pâle, devint livide.

– Avez-vous vu cela ? demanda-t-il d'une voix qui tremblait.

– Je l'ai vu, répondait la camériste.

– Quand donc ?

– Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux.

– Où cela ?

– En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.

– Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence !

dit dona Cruz avec hauteur.

– Pardon, madame, repartit humblement l'intendant ; qu'il vous suffise de savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent, vous ne les reverrez plus.

– Alors, qu'on m'habille ! ordonna la belle fille.

– Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant Mme Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans la ruelle un cliquetis d'épées.

– Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles.

– Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste ; tout à l'heure, un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres.

– Langlois ! Langlois ! appela en ce moment la belle recluse.

– Allez, ajouta la camériste, remontant les degrés précipitamment ; ils sont là, au bout du jardin.

Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'œuvre facile et charmante de la toilette d'une jolie fille.

Dona Cruz se livra bientôt tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait.

Santa Virgen ! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu les rues longues et noires que par une sombre nuit d'automne.

– Enfin ! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse. Je vais voir, être vue ! Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs ! Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour danser en rond autour de la chambre comme une folle enfant qu'elle était.

M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin.

Au fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait deux manteaux étendus. Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains.

Peyrolles souleva en frissonnant le premier manteau, puis l'autre. Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne. Tous deux avaient une blessure pareille au front, entre les deux yeux. Les dents de Peyrolles s'entrechoquèrent avec bruit. Il laissa retomber les manteaux.

 

Table des matières

Titre

Le petit parisien

Première partie - Les maîtres en fait d’armes

La Vallée de Louron

Cocardasse et Passepoil

Les trois Philippe

Le petit Parisien

La botte de Nevers

La fenêtre basse

Deux contre vingt

Les maîtres en fait d’armes

Deuxième partie - L’hôtel de Nevers

La maison d’or

Deux revenants

Les enchères

Largesses

Où est expliquée l’absence de Faënza et de Saldagne

Dona Cruz

Le prince de Gonzague

La veuve de Nevers

Le plaidoyer

J’y suis

Où le bossu se fait inviter au bal de la Cour

Troisième partie - Les Mémoires d’Aurore

La maison aux deux entrées

Souvenirs d’enfance

La gitana

Où Flor emploie un charme

Où Aurore s’occupe d’un petit marquis

En mettant le couvert

Maître Louis

Deux jeunes filles

Les trois souhaits

Deux dominos

Lagardère !

Première partie - Le Palais-Royal

Sous la tente

Entretien particulier

Un coup de lansquenet

Souvenirs des trois Philippe

Les dominos roses

La fille du Mississipi

La charmille

Autre tête-à-tête

Où finit la fête

Guet-apens

Deuxième partie - Le contrat de mariage

Encore la Maison d’Or

Un coup de Bourse sous la Régence

Caprice de bossu

Gascon et Normand

L’invitation

Le salon et le boudoir

Une place vide

Une pêche et un bouquet

Le neuvième coup

Triomphe du bossu

Fleurs d’Italie

La fascination

La signature du contrat

Troisième partie - Le témoignage du mort

La chambre à coucher du régent

Plaidoyer

Trois étages de cachots

Vieilles connaissances

Cœur de mère

Condamné à mort

Dernière entrevue

Anciens gentilshommes

Le mort parle

Amende honorable