« L'eau dépine », La fuite   

La fuite

    Au petit matin, Jean-Guy atteignit le sommet de la colline. Quel malaise éprouvait-il soudain, à l'idée d'abandonner les siens ! Et pourtant, il ne se sentait plus le courage de continuer à vivre comme avant. La mort dans l'âme, embrassant une dernière fois Lontru du regard, il essuya les larmes qui coulaient abondamment sur ses joues. Puis il se retourna. La forêt lui apparut, tout près cette fois, ainsi qu'un grand rideau vert. Avant de s'y enfoncer pour toujours, il dut traverser encore une carrière désaffectée où s'accrochait, tenace, une végétation pauvre, infestée de vipères.

    Plus loin, de la nuit d'une sapinière, émanèrent des parfums de résine. Petit à petit, le garçon voyait se dessiner au-dessus de lui l'arche feuillue du sous-bois qu'une raie de lumière vive perçait de temps à autre.

    Bientôt son cœur se mit à battre très fort. Ses larmes séchèrent, ne se renouvelèrent plus. Il ne songeait à rien, courant plutôt à perdre haleine, d'étape en étape, vers les clairières qu'il avait sans cesse en point de mire.

    Vite essoufflé, il s'arrêta, s'assit sur un tapis de mousse, le temps de recouvrer ses esprits. A sa grande stupéfaction, il n'avait pas peur.

    Alors, dans une sorte de délire juvénile, il se complut à imaginer qu'il était un héros à qui Dieu eût donné le pouvoir d'accomplir des exploits.

    D'un bond il se redressa, gonfla la poitrine, repartit ventre à terre.

    À Lontru on devait sûrement le rechercher. Mais il avait la quasi-certitude que personne n'oserait s'aventurer jusqu'ici, tellement était redoutable la rencontre d'Ursule Milet, cette sombre créature, mi-humaine, mi-animale, dont on disait partout qu'elle se nourrissait exclusivement de chair fraîche.

    À cette pensée, Jean-Guy s'immobilisa de nouveau. Tout lui était redevenu suspect. Sous ses pieds fourmillaient des colonies de carnassiers féroces aux dents effilées ; il les voyait courir au sol, dans la brume d'un regard. Et même, par l'échancrure de sa chemise, il avait l'impression que quelque chose de visqueux était entré. Il frissonna. Cela bruissait à l'entour. Les feuilles geignaient ; un monstre arrivait à grandes enjambées.

    Jean-Guy trouva refuge sur un talus.

    ***

    Il avait dû dormir longtemps, adossé contre un arbre, la tête tournée vers le ciel. L'aube avait mouillé les herbes. Une bruine invisible faisait frémir les feuillages. Tandis qu'une myriade d'oiseaux vaquaient en piaillant à leur toilette matinale, le jacassement exclusif et soudain d'une pie, imposa silence.

    Jean-Guy avait très faim. Il sortit de sa poche une croûte de pain qu'il dévora goulûment, puis il se mit à songer à l'éventualité d'un retour à Lontru. Hélas ! Hors de question pour lui de revenir sur ses pas : traqué par la peur du monstre, il avait en effet changé tant de fois de direction depuis son départ, qu'il s'était finalement égaré. Il marcha donc longtemps encore sans savoir où il allait.

    Les arbres s'espacèrent et le chemin, jusqu'alors carrossable, prit petit à petit la forme d'un étroit sentier. Écartant d'une main les épines et de l'autre se protégeant le visage, Jean-Guy se retrouva bientôt engagé dans une sorte de parcours du combattant avec cette unique obsession : arriver quelque part, n'importe où, et enfin... se reposer. Mais le temps passait et il n'y avait que du bois, du bois... à perte de vue. Par instant, le gamin se sentait à deux doigts de « tourner de l'œil ». Ses jambes ne le supportaient plus ; à tel point que lorsqu'il se retrouva soudain face à cette baraque de bûcheron, il ne réalisa même pas combien il avait de la chance.

    Porte grande ouverte, la cabane ne semblait pas habitée. Jean-Guy entra. Dans l'unique pièce envahie de toiles d'araignées, il remarqua tout de suite un coffre vide au couvercle relevé ainsi qu'une table et un buffet bas, recouverts d'une épaisse poussière. Il se reposa longuement, à même le sol.

    Comme cette paix, tout à coup, lui sembla douce ! Ici, il n'y avait plus de camarades au cœur de pierre, d'instituteur sadique ni de querelles familiales. Il était bien.

    Le soir, une bourrade ouvrit la porte en grand. Tapi dans le coin où il s'était finalement assoupi, le garçon tressaillit, il s'attendait au pire.

    Mais ce n'était rien ou presque : juste une tête, flanquée de deux bois fourchus... dans l'entrebâillement de la porte.

    ***

    Ce matin-là, le troisième de sa vie errante, il toussa si rauque qu'il s'éveilla. Sa gorge était sèche ; sa voix avait perdu son timbre. Écarquillant les yeux, puis tournant à droite son visage afin d'éviter les rayons brûlants du soleil, il sentit un léger frôlement sur sa joue. D'un bond il fut debout, sur ses gardes.

    Un magnifique jardin s'étendait sous ses pas, avec des rangées de dahlias, de tulipes et même de roses blanches. Un court instant il osa croire qu'une fée l'eût transporté là pendant qu'il dormait. Il scruta les environs; la forêt était dense à l'entour. En bas du jardin, une source coulait entre des arbrisseaux. Son eau sombre, que marbrait la lumière vive du ciel, semblait pourtant irréelle...

    Ce n'était pas un rêve. Pour s'en convaincre davantage, Jean-Guy plongea ses bras nus dans l'eau, puis y trempa ses lèvres. Le doux liquide pénétra dans son corps comme un fluide magique.

    C'est alors qu'il tendit l'oreille : il lui avait semblé entendre parler quelque part ; cela venait de sous la terre. Vite Jean-Guy se jeta dans un fourré. Son enthousiasme avait cessé.

    Un peu plus tard, il y eut une sorte de grincement lugubre, puis la silhouette imposante d'un homme qui apparut de dos : Ursule !

    Jean-Guy n'avait rencontré l'homme des bois qu'une seule fois dans sa vie, sur la route de Brambaison. Celui-ci avait alors levé son bâton et le gamin s'était enfui, terrorisé.

    Mal vêtu, le chef recouvert d'une casquette noire à visière, Ursule se retourna. Il avait une barbe épaisse, des yeux perçants, petits et ronds, le teint basané des gitans. Il semblait inquiet. Sentait-il la chair fraiche à sa portée ?

    Tandis que Jean-Guy commençait à trembler, par chance le monstre s'éloigna et disparut tout à fait.

    Sorti de sa cachette, le garçon s'interrogeait. Par où l'Ursule était-il donc venu ? Longtemps il demeura indé- cis jusqu'à ce qu'il eût découvert, habilement camouflée sous un amas de terre, l'entrée d'une hutte ou plutôt d'un terrier. Allait-il y pénétrer et risquer de se faire capturer au retour du monstre ?

    Hésitant, il entra.

    Lui apparut d'abord un cagibi au plafond bas, dans lequel trônait un vieux poêle flamand ; puis, creusée dans la terre, une sorte de galerie qu'éclairait la flamme minuscule d'une lampe à pétrole.

    Frissonnant, Jean-Guy descendit plusieurs marches et se retrouva bientôt dans une pièce aux parois gluantes. Certes, on devait bien s'y plaire aux beaux jours; mais l'hiver ?

    Le garçon s'apprêtait déjà à ressortir quand un cri étouffé le figea sur place. Cœur battant il inspecta les recoins et découvrit, terrée dans l'ombre, une fillette aux cheveux clairs qui tenait entre ses doigts une vieille poupée de chiffon. Comme ils en étaient à s'observer sans parler, Jean-Guy avança vers elle. Aussitôt, poussant une plainte déchirante, l'enfant lâcha sa poupée et se prit le visage à deux mains.

    - N'aie par peur, dit Jean-Guy, je suis ton ami.

    La petite semblait muette. Il poursuivit :

    - Tu es prisonnière d'Ursule, n'est-ce pas ? Alors, ne crains rien, suis-moi !

    Il l'avait saisie par le poignet ; mais de toute son énergie elle se mit à le pincer, le griffer. Fort de sa masculinité, il la ceintura et la tint longtemps serrée tout contre lui. Quand elle se fut calmée, il relâcha doucement son étreinte.

    - Je suis vraiment ton ami, dit-il. Comment t'appelles-tu ?

    Il se forçait à sourire, mais elle ne desserrait pas les lèvres.

    - Il t'a donc coupé la langue, l'Ursule ? plaisanta-t-il.

    Toujours rien.

    - Il a fait ça?

    Des larmes ruisselaient maintenant sur les joues pâlottes de la fillette qui, soudain, la langue pointée comme une petite sucette, marmonna :

    - Non...

    - Ah ! J'aime mieux ça, s'écria Jean-Guy. Et tu parles, naturellement ?

    Un silence encore. Puis elle murmura :

    - Oui, et je m'appelle Nina.

    - Nina ? dit-il. Mais c'est joli... très joli. Moi, je m'appelle Jean-Guy. Jean-Guy des maison rouges.

    - Jean-Guy ! Jean-Guy ! répétait-elle.

    Elle exultait à présent.

    - Nina, tu n'as plus peur de moi ?

    - Non.

    - Alors, partons vite avant qu'Ursule ne revienne !

    Qu'avait-il osé dire là ! Nina devint toute rouge, se fâcha :

    - Non, dit-elle, moi je reste ici, c'est ma maison !

    - Mais il va te manger, le vilain monstre.

    - C'est toi qui es vilain. Mon papa est gentil, bien plus gentil que toi.

    - Ton papa ? L'Ursule ? Nina, tu dis un mensonge. Tu as peur, alors tu ne dis pas tout.

    - Si, c'est mon papa ; et quand il rentrera je lui dirai même que tu es un méchant garçon.

    Cette fois, Jean-Guy n'était plus tout à fait certain qu'une fée - ou une sorcière - ne fût à l'origine de son aventure. Pendant que Nina déversait le flot de son indignation, il observait attentivement la baraque. Plus le temps passait et plus il était inquiet. Comment, en effet, une aussi jolie créature pût-elle bien être la fille d'un monstre ?

    - Je te demande pardon, dit-il.

    Prêt à partir, il reculait, reculait ; son pied se posait déjà sur la première marche. Mais Nina, soudain rassérénée, lui tendait un cahier.

    - Tiens, regarde !

    S'étant approché de la lampe, le garçon lut au hasard :

    « Le petit lapin est malin. Il a mangé les fleurs du jardin. »

    L'écriture était belle, avec des pleins et des déliés, comme en voulait le maître à Lontru.

    - C'est toi qui as fait ça ? demanda-t-il.

    - Oui.

    - Tu vas donc à l'école ?

    - L'école ?

    - Oui, comme les autres enfants.

    - Je ne sais pas.

    - Mais Nina, l'école, le maître...

    - Non, je ne sais pas.

    - Puisque tu écris... Tout de même !

    - C'est mon papa qui m'a appris.

    - Ton papa ? Lui tout seul ?

    - Tout seul.

    Jean-Guy regarda Nina droit dans les yeux. Puis il lui prit délicatement la main.

    - Enfin Nina... touche-moi... pince-moi... Dis, est-ce que je rêve ?

    - Oh ! Mais j'ai un autre cahier, reprit-elle, folle de joie. Et puis je sais aussi chanter, danser, dessiner.

    Ce disant, elle tournoyait sur la pointe des pieds, gracieuse et souple comme un petit rat de l'opéra.

    Sur la couverture du cahier qu'elle lui présentait maintenant, Jean-Guy lut au passage : « Ce cahier appartient à : Nina MILET - La Boulette - Commune de Naux-Bilaine - Ardennes. »

    Et ce n'était pas tout, à chaque page il s'exclamait :

    - Oh ! Comme c'est beau... c'est vraiment... vraiment très beau !

    Il était sincère. Nina avait bel et bien du talent ; au point que le vilain maître de Lontru en eût été fort étonné.

    - Comme je voudrais savoir, moi aussi... confia-t-il.

    - Quand mon papa reviendra, dit-elle, je lui dirai qu'il te montre. Tu verras comme c'est facile.

    Mais à ces mots, Jean-Guy avait blêmi. La pensée du retour imminent d'Ursule le terrorisait.

    - Non Nina, je dois partir.

    - Oh ! Pourquoi ? Tu peux rester chez nous. Papa voudra bien, j'en suis sûre.

    - Non.

    - Alors tu reviendras me voir ?

    - Peut-être...

    Dès qu'ils furent sur le seuil de la porte, un rayon de soleil illumina le visage de Nina. Sa robe effilochée se pailleta d'or. Jean-Guy vit alors combien elle était belle.

    Il partit sans se retourner, laissant un rêve, un amour derrière lui, comme il avait fui la misère quelques jours plus tôt.