« L'eau dépine », « Et coul siri toulouo »   

« Et coul siri toulouo »

    L’harmonium avait tu ses prémices. L’abbé Séchaud, agenouillé sur la première marche de l’autel, ne parvenait pas à se détacher de son Seigneur. Ses lèvres tremblaient ; on aurait cru qu’il lui parlait et c’était vrai.

    Les genoux endoloris, les fidèles se mirent alors à papoter, certains allant même jusqu’à recenser verba- lement leur cheptel.

    « Faut-il que tu nous aimes, Jésus, balbutiait l’abbé. Nous n’avons guère changé depuis ta crucifixion. Tu es pourtant revenu bien souvent parmi nous. Je les ai vus, tes enfants, j’ai pressenti en eux la chair de ta chair. Et que leur a-t-on fait ? On leur a déchiré le cœur ! S’il te plaît, ne les envoie plus. Éloigne-les de nous, puisque nous ne savons pas les aimer. »

    « Oui, nous nous endormons sur nos chapelets ; et quand nous clamons tes louanges, c’est à nos hectares de terre que nous pensons. Christ, laisse-nous souffrir et comprendre ! Il y a trop de Toi derrière ces bouches béantes de luxure, ces dents jaunies… ébréchées, ces regards douloureux…»

    Il y eut un grand bruit dans l’église : le sac à main de Madame Lerouge venait de s’ouvrir soudainement ; le porte-monnaie et tout le saint-frusquin avaient chu, accompagnés d’un juron traditionnellement bien connu.

    L’abbé se releva, écarta les mains.

    - Dominus vobiscum ! dit-il.

    - « Et coul siri toulouo » répondit l’assemblée, sûre d’elle-même et bien en chœur.

    Trente minutes s’écoulèrent en bénédiction et Michel Ménager, rappelé à la paix des anges au milieu de sa première année de vie, s’en allait à présent vers le cimetière où on l’ensevelirait profondément dans la glaise.

    Deux enfants de chœur, en surplis noir et blanc, ouvraient la marche. L’un, portait le crucifix et l’autre le seau d’eau bénite. Tout près d’eux, Monsieur le curé psalmodiait. Et le petit cercueil suivait, couvert d’un drap blanc. Un bon millier de chaussures raclaient le sol.

    Puis les rangs se rompirent et chacun se mit à traînasser en papotant.

    - Drôle de curé, dit un pèlerin.

    - Ne te fais pas de souci, répondit son voisin. Si ce qu’on m’a raconté est exact, il ne fera plus de vieux os à Lontru.

    Une femme, l’air un peu plus accablée, se tourna alors vers eux et leur demanda poliment de cesser leur bavardage.

    Cependant, accrochée au cercueil, Bernadette chance- lait. Son époux, qu’on avait du reste aperçu en passant devant l’estaminet d’Eugénie Bodin, avait préféré se dérober aux supplices de l’enterrement. Le matin, partant pour une destination inconnue, il avait discrètement empoché l’enveloppe de Vorand qui contenait vingt mille francs.

    - C’est-y pas malheureux, jasait-on de toutes parts.

    Et le cortège s’étirait.

    Enfin le cimetière apparut entre le grand buis du calvaire et le hangar agricole de Firmin Laval. Les petites filles, gracieuses mais tristes, montaient lentement les marches en tenant les cordons du cercueil : antennes soyeuses d’une longue chenille à tête blanche.

    Faute d’argent - elle avait réservé celui de Vorand pour les frais d’obsèques - Bernadette n’avait pu revêtir l’habit de deuil. Dans les vieilleries que Julie Colleau gardait d’avant-guerre, elle avait dégoté un tailleur bleu clair. Amoindrie dans cet ample vêtement démodé et, de surcroît, bien trop grand pour elle, on eût dit une bohé- mienne. Mais elle ne se souciait pas des critiques, n’ayant d’yeux que pour son enfant, son petit innocent, que la charrette à deux roues emportait doucement vers sa dernière demeure.

    On plaça le cercueil sur deux tréteaux, au milieu de l’allée centrale, et l’on arrangea les fleurs tout autour. Bernadette avait eu tort de croire que Michel s’en irait dépourvu de présents, car ceux-ci s’amoncelaient à n’en pas finir. C’était d’abord la magnifique couronne, en fleurs naturelles, offerte par le personnel et la direction de la fromagerie Vorand, puis celles de la municipalité et de l’école communale ; enfin venaient une multitude de bouquets, de plaques de marbre et de souvenirs poignants à la vue desquels Bernadette sentit son cœur se serrer un peu plus.

    Un silence accablant tout à coup. Sous le monticule de printemps, Midli dormait. Un rayon de soleil se faufilait entre deux nuages.

    Le Christ de bronze, nu sur la bière, étincela.

    Décontenancé, l’abbé cherchait en vain dans ses pages. On voyait bien que des larmes stagnaient derrière ses lunettes rondes. Enfin commença la dernière litanie qui fut brève, perturbée de sanglots.

    - Requiescat in pace !

    Auprès de sa mère, Jean-Guy remerciait.

    C’était la coutume certes, mais jamais on ne leur avait témoigné autant de sympathie.

    - Éloigne-toi Guy-Guy, supplia sa mère dès qu’ils furent presque seuls. Déjà le fossoyeur déposait au bord du trou le petit cercueil.

    - Non, je veux rester !

    - Il ne faut pas que tu voies.

    - Ils vont le mettre dans le trou, maman ?

    - Oui. Allez, va-t-en vite !

    Jean-Guy s’accroupit au-dessus de la terre jaune de la fosse. De ses bras il entoura la boîte, y appliqua ses lèvres, murmurant :

    - Midli, mon p’tit frère, j’te verrai plus maintenant…

    Puis il s’enfuit très loin sur la colline.

    - Tu m’as fait peur, dit Bernadette quand Jean-Guy fut de retour. Où étais-tu donc passé ? Je t’ai cherché partout.

    Il ne répondit rien. Ses yeux s’étaient voilés de larmes à la vue du berceau désormais vide.

    - Jean-Guy, mon petit…

    Il se jette dans les bras de sa mère.

    - Maman, j’ai si mal.

    - Moi aussi, tu sais.

    - Pourquoi, maman, que le bon Dieu nous a pris Midli puisqu’on dit qu’il est gentil ?

    - C’est de ma faute, Jean-Guy. J’aurais dû mourir à la place de Midli.

    - Non maman, ne dis pas ça !

    - J’ai tué ton petit frère. Oui, moi ! Moi seule !

    Rompant alors son étreinte, elle se laissa tomber sur une chaise.

    - Maman !

    - Oh! Mais je suis bien punie, va… je suis bien punie, répétait-elle tandis que des poings elle se frappait la face.

    À cet instant la porte s’ouvrit et la voisine apparut en compagnie de Léa qu’elle avait accepté de garder pendant les obsèques. Léa rayonnait de joie ; elle montrait fière- ment un ours en peluche vert.

    Jean-Guy tendit les bras.

    - Tu viens avec moi Léa, dit-il.

    Mais la voisine s’écria :

    - Va jouer gamin ! Ta sœur est fatiguée. Puis, s’adressant à Bernadette :

    - Voulez-vous que je vous fasse un peu d’ouvrage?

    - Non, laissez, ma bonne dame… je ferai cela plus tard.

    - C’est de tout cœur, la mère.

    Bernadette n’ajoutant mot, la voisine s’empara du balai.

    Volent les poussières ! Et que je te frotte.

    De l’ordre, voyons…

    - Allez gamin, ne reste pas comme ça dans mes jambes. Va jouer !

    Quelle vaillance, la voisine ! Et quelle propreté !

    - Ah, ces gosses, ronchonna-t-elle, ils sont tous les mêmes.

    ***

    Frottez donc, ô gentille voisine ; faites une belle maison. Et surtout, ne laissez rien ! Brûlez le berceau de Midli ainsi que le petit morceau de bois, posé là, sur le rebord de la corniche !