« L'eau dépine », Midli   

Midli

    Mais un calme étrange régnait ici. De la vaisselle sale était empilée sur l’évier. Un relent fade de vinasse viciait l’atmosphère.

    Trois bouteilles vides sur la table. Pas un souffle de vie. Seulement ce froid qu’il avait senti en posant ses lèvres sur le front de son petit frère.

    - Midli, cria-t-il encore.

    Il le pressa contre lui, le réchauffa de son mieux, puis répéta plus fort :

    - Midli ! Midli !

    Midli dormait à n’en pas finir. Il était pâle ; on ne l’entendait pas respirer.

    - Midli, réveille-toi !

    L’ayant redressé, Jean-Guy le secoua. L’enfant avait bel et bien la maladie du sommeil. Sa tête se balançait à droite puis à gauche. Une odeur forte de lait caillé émanait de sa brassière bleue.

    Jean-Guy ne comprenait pas.

    - Midli, ne fais donc pas le petit fou !

    Chatouillé sous les bras, le bambin demeurait figé, parfaitement impassible.

    De pâle qu’il était, il devint bleu, violacé.

    - Oh ! Midli, tu n’es pas malade ?

    Jean-Guy appela sa mère ; mais elle n’était pas là. Dans l’autre pièce, Léa sommeillait entre deux fagots, suçant son pouce.

    Le cœur fou, Jean-Guy s’empara des menottes de Midli, les couvrit de baisers.

    - Midli… Oh ! Midli…

    Il sortit, courut sur le chemin. Dans ses bras, le pauvre enfant ballottait comme un paquet de linge sale ; les ra- yons du soleil ne faisaient même pas frémir ses paupières.

    « Il doit être très malade », songeait Jean-Guy. Aux maisons rouges, on l’avait bien vu passer. Mais à quoi bon intervenir, offrir ses services ? Il se tramait tant de choses bizarres chez cette famille Ménager. Hier, Bernadette s’était longtemps débattue sur le pavé, contre une myriade de cafards invisibles. A présent, c’était la folie du rejeton.

    Jean-Guy s’arrêta. Il tenait la tête de Midli dans le creux de sa main et la regardait en pleurant à chaudes larmes.

    - Mon pauvre ‘Tit frère …

    À cet instant, devant lui, une voix, un baragouinage :

    - Alors, gamin, qu’est-ce que tu fais là ?

    - Maman !

    Bernadette titubait.

    - Fiche le camp, dit-elle, tandis qu’elle reprenait sa route.

    - Attends maman, ne pars pas !

    - La paix !

    Tellement elle était ivre, elle n’avait pas encore vu Midli.

    - Maman, regarde ! Midli est malade.

    Alors, daignant enfin se retourner, Bernadette ordonna sèchement :

    - Reconduis-moi ce gosse à la maison, et vite !

    - Il est très malade, maman.

    - Obéis !

    - Mais maman …

    Il tomba à genoux, lui montra Midli.

    - Prends-le, tu verras comme il a froid.

    L’ivrognesse, clignant de l’œil, sembla alors se concentrer un peu. Son corps squelettique oscilla un instant sous le large tablier bleu puis, dans un effort surhumain, elle parvint à bafouiller :

    - Eh bien, ne vois-tu pas qu’il dort ?

    - Non maman, j’ai peur.

    - Peur ? Es-tu fou ?

    Elle fronça les sourcils, se courba légèrement, fit un pas ; mais un caillou la déséquilibra et, comme un sac, elle s’abattit lourdement sur la chaussée.

    - M … jura-t-elle.

    Elle était assise sur le goudron brûlant, les bras écartés.

    - Allez, donne-le moi !

    Jean-Guy inclina Midli vers elle. Cela devait suffire à la convaincre.

    - Mort ! Il est mort ! hurla-t-elle.

    Longtemps elle berça son enfant tout en gémissant comme une agonisante.

    Quant à Jean-Guy, il avait cessé de pleurer. Hagard, il ne pensait plus à rien. Comme par miracle, le Dieu des petits pauvres lui avait soufflé son chagrin.

    - Maman, relève-toi vite, v’là une voiture !

    Sans même ralentir, l’automobile les contourna. Et Bernadette, s’arrêtant de gémir, tourna son visage boursouflé vers Jean-Guy.

    - Va chercher ton père, dit-elle. Va !

    - Oui maman.

    Il partit aussitôt, laissant à genoux sa pauvre mère, dont les cheveux raides et poisseux faisaient comme un auvent à Midli.

    ***

    - Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas te voir ici, gronda Ménager quand il aperçut son fils, campé devant lui, entre deux tables de fromages.

    D’un coup sec il renversa son clayon. Des émanations de vieux lait se répandirent tout autour. Une nuée de vapeur d’eau chaude saturait l’atmosphère. Sur le sol visqueux, des fromagers, bottés jusqu’aux genoux, traînaient en se déplaçant des bouffées d’air nauséabon- des.

    - Midli est mort, papa !

    Assourdi par les bruits métalliques : cuves qu’on déplace, moules qu’on déchausse et vannes qu’on dérouille, Ménager n’avait pas dû entendre ; ou plutôt si, mais à retardement, car on le vit soudain faire volte-face.

    - Tu te paies ma tête, gamin ?

    Jean-Guy baissait les yeux.

    - C’est une blague ou quoi ? insista Ménager dont le visage avait blêmi. Parle, bon Dieu !

    - Papa, Midli est mort, je te jure que c’est vrai.

    Alors, la voix cassée, Ménager balbutia :

    - Tu me dis ça comme ça, toi…

    Son père s’était pris la tête à deux mains puis avait chu lentement sur les genoux. Du coude il balaya rageusement une rangée de clayons puis, la face contre la table, sanglota. Ses amis, qui craignaient de le voir essuyer une nouvelle crise de paludisme, lui criaient à distance :

    - Charles, alors quoi… ça ne va pas ? Allez, relève-toi, ne fais pas l’idiot.

    Ménager restait là, anéanti, les membres frémissants d’une fièvre qu’il contenait mal. Tout à coup, comme un ressort qui se détend, il explosa :

    - Foutez-moi le camp… Tous !

    Quelle impulsivité, ce Charles ! On s’en méfiait d’ailleurs. À la moindre contrariété, il montrait les poings. Une peur latente, de tous et de tout, l’angoissait jours et nuits ; et s’il se soulageait à l’eau de vie, cette sournoise en était bien la cause.

    Au début de son mariage, tellement il était jaloux, Ménager avait maintes fois attaché Bernadette à la cuisinière. À présent qu’elle était laide, démangée par l’alcool et abrutie par les coups, il ne la jugeait plus désirable : elle servait tout juste d’exutoire à son trop plein de dépit. Pourtant, il n’était pas foncièrement méchant. Il lui manquait encore le giron d’une maman, le retour aux profondeurs rassurantes. Et, au fond, comme l’eût si bien dit la Teuteu : « Il est innocent ton père, mon petit ! »

    S’étant ressaisi, Charles délaissa son travail. Sans même se laver les mains ni prévenir son patron, il courut aux maisons rouges où Jean-Guy le rejoignit un peu plus tard. Comme il fallait s’y attendre, le vin, la potion magique par excellence, allait couler à flots dans ces gorges asséchées par le chagrin.

    Jean-Guy poussa la porte. Aussitôt la voix de son père le cloua sur place.

    - Garce, tu me le paieras… C’est de ta faute si le petit est mort !

    Bernadette gisait à présent sur le plancher, saignant de la bouche et râlant de terreur, tandis que Charles la frappait avec insistance.

    - Non, Charles, je te demande pardon. Pas ça… Pas ça…

    Alors elle comprit que son homme allait la tuer. Elle se redressa, tenta de se réfugier sous l’évier. Mais Charles ne se dominait plus ; il était comme fou. Enjambant les obstacles, il la saisit par le bas de son tablier et lui asséna un coup de poing si violent qu’elle fut projetée contre le foyer de la cuisinière.

    C’était fini. Elle avait perdu connaissance. Charles se recoiffait, encore haletant. Pris de panique, Jean-Guy avait fait tomber la bouteille de vin qui était sur la table ; et le liquide violet s’en allait maintenant sous la porte.

    - Oh, papa … Qu’as-tu fait ?

    - Laisse-là, elle est saoule.

    Mais l’enfant, penché sur sa mère, lui tenait la nuque de ses deux mains, avec délicatesse. Que de sang partout !

    - Dis papa, elle ne va pas mourir ?

    - Elle, mourir ? Mais non, elle n’est que sonnée. Vas donc me racheter une bouteille !

    - Oui papa, mais…

    Jean-Guy fouillait la pièce du regard. Quelqu’un manquait, auquel il s’était arrêté de penser pendant la querelle : le petit mort.

    - Tiens, dit Ménager en désignant de l’index le dessous d’un meuble bas, il est là le pauvre gosse. C’est ta garce de mère qui l’a laissé tomber.

    En effet, Midli avait roulé sous le guéridon de toilette et l’on n’apercevait plus qu’un monceau de linge sale. Tandis que le père n’en finissait pas de s’éponger le front, Jean-Guy ramassa son petit frère et le déposa dans le berceau. Puis, comme Léa pleurait à côté, il entrouvrit doucement la porte. Elle était là, debout dans ses petits chaussons troués, n’ayant rien vu de l’horrible scène et ne sachant pas encore que Midli n’était plus.

    - Léa !

    - Didi !

    Jean-Guy la serra fort contre lui.

    - Mon petit chou, murmurait-il, as-tu bien fait dodo ?

    - Y !

    Il ravala un sanglot, se retint de pleurer. Mais ses yeux étaient gonflés de larmes et Léa voulait jouer avec ces deux joyaux.

    - Non Léa, ne touche pas, ils ont trop mal.

    Il s’assit, la fit sauter sur ses genoux. Elle riait aux anges.

    - Cor didi !

    - Non Léa, c’est fini. Maintenant il faut que je m’en aille. Sois bien sage …

    Il la recoucha. Comme elle protestait énergiquement, il lui prêta son beau voilier blanc, l’unique jouet qu’il eût jamais possédé pour lui tout seul. Alors elle battit des mains et commença à décarcasser le bateau.

    Quel changement dans l’autre pièce ! Charles, sans doute pris de remords, avait relevé la table, balayé la vaisselle brisée ; et Bernadette ronflait sur le lit conjugal, du sang noir coagulé à la commissure des lèvres. Il ne restait plus que l’insupportable présence du petit mort, là, sous le drap jaune.

    - Où vas-tu gamin ?

    - Chez Bodin papa, tu me l’as demandé.

    - Attends, nous irons ensemble.

    Tous deux s’en allèrent d’un bon pas. Charles, visiblement plus pressé, marchait devant.

    - Dépêche-toi donc, gamin, dit-il, alors qu’il traversait le pont.

    - J’ne veux pas rentrer au café, papa.

    - Viens j’te dis !

    À cette heure, c’étaient les seuls clients de la mère Bodin.

    - Un grand rouge pour moi, commanda Ménager. Et pour le Guy-Guy… allez, la même chose !

    Jean-Guy se raidit.

    - Non papa, je vais vomir.

    - Gamin, dis-toi bien que contre le chagrin il n’y a rien de tel…

    La femme hésitait tout de même à servir le garçon.

    - Vous croyez qu’il va boire ça ? dit-elle.

    - Et alors, la mère ! explosa Charles, le Guy-Guy, c’est un homme.

    - Je n’ai pas le droit, savez-vous.

    - Même si c’est le père qui l’exige ?

    - Naturellement.

    Après un ricanement sordide, Ménager battit en retraite.

    - Et puis filez-lui donc de la flotte, ça me coûtera moins cher.

    - Je n’ai pas soif du tout, papa. Je veux partir…

    Mais Ménager lui frappait ostensiblement l’épaule.

    - T’es pas bien ici, toi ? Moi, vois-tu, y’a que là que j’respire.

    D’un trait l’homme but son verre.

    - Remettez ça, la patronne ! Quant à toi, le Guy-Guy, puisque tu as l’air tellement pressé, va donc chez Vorand !

    - Pour quoi faire, papa ?

    - Le prévenir, voyons… Et surtout, dis-lui tout. Tu m’entends ? Dis-lui qu’on n’a plus de sous, que l’enterrement coûte cher… enfin… tout ce que tu voudras.

    À ces mots, la mère Bodin avait tendu l’oreille.

    - Un malheur ? questionna-t-elle.

    - Eh oui, dame, c’est mon petit dernier... Mort !

    Ménager branlait le chef tristement. Jean-Guy contemplait les beaux cerfs de la tapisserie.

    - Allez, venez à la cuisine, vous boirez bien une tasse de café, dit la patronne..

    - C’est pas de refus, soupira Ménager. Toi, le Guy-Guy, tu sais ce que tu dois faire ?

    - Oui papa.

    Jean-Guy partit. Dehors, Lontru s’agitait. Les ouvriers revenaient du travail. Voitures, tracteurs agricoles et bicyclettes affluaient.

    Le soleil, au zénith, disparut soudain derrière le clocher de l’église.

    ***

    - Alors, petit, qu’est-ce que tu veux ? On ferme maintenant, dit Vorand en passant sa tête chauve par la porte entrouverte.

    - C’est papa qui m’envoie, Monsieur. Mon petit frère est mort.

    Pâle soudain, Vorand se grattait la nuque.

    - T’es sûrement un Ménager ?

    - Oui M’sieur.

    - Entre alors !

    Dès qu’il eut pénétré dans le bureau, Jean-Guy se mit à trembler.

    Il poussa le battant du comptoir et s’avança timidement sous le regard ému des employés qui avaient déjà replié leur sous-main.

    - Quel âge, ton frère ? demanda Vorand.

    - Oh, il était petit… très petit.

    Ce disant, Jean-Guy fondit en larmes.

    Fouillant alors dans son portefeuille, le chef comptable en tira un gros billet qu’il tendit à l’enfant.

    - Pour ta maman, petit.

    Puis Vorand emmena Jean-Guy dans sa belle maison.

    ***

    - Entre, n’aie pas peur, dit-il.

    Dieu, ce que Jean-Guy était effrayé ! Il eût même voulu se faire puce et disparaître à tout jamais.

    Le portail avait grincé. Un chien saint-Bernard, dévidant sa longue chaîne, aboyait.

    Jean-Guy se rappela les récentes invectives de son père contre les riches. Il eut comme l’impression de le trahir.

    - Sale coup dur pour les Ménager, expliqua Vorand à son épouse qui battait ses carpettes contre le mur. Le petit dernier vient de mourir.

    La dame, lâchant ses tapis, vint alors s’accroupir face au garçon.

    - As-tu faim ?

    - Veux-tu un bonbon ?

    Ils gagnèrent la salle à manger.

    - Allez, assieds-toi sur le canapé.

    Jean-Guy cachait du mieux qu’il pouvait la crasse de ses genoux.

    Il y avait là des meubles magnifiques et cirés, un sol recouvert de fourrures, des poteries alignées et des vases fleuris. L’enfant éprouvait comme une sorte de vertige.

    Madame Vorand s’assit à ses côtés. Compatissante, elle lui caressait la joue, murmurant :

    - Pauvre petit, va ! Tu dois en avoir du chagrin ?

    - Je veux partir, Madame, dit Jean-Guy.

    - Déjà ? N’es-tu pas bien ici ?

    - Si, Madame, mais je veux partir.

    Vorand achevait tout juste de cacheter une enveloppe.

    -Tu donneras ceci à ta maman ; et en même temps tu lui transmettras nos condoléances. Quant à ton papa...

    Il hésita puis reprit :

    - Quant à ton papa, qu’il prenne ses trois jours !

    ***

    - Non Léa, arrête ! cria Jean-Guy dont le visage se crispait d’effroi.

    Léa jouait.

    Ignorée de sa mère qui ronflait toujours sur le lit, elle avait renversé le berceau.

    Elle jouait naturellement, comme avec une poupée; et Midli, qu’elle avait dépouillé de ses vêtements de misère, sommeillait entre ses doigts fragiles ; Midli dont la bou- che avait recraché un objet long et plat.