« L'eau dépine », La Teuteu   

La Teuteu

    La Teuteu, vieille femme voûtée toujours habillée de gris, vivait seule dans une maison en ruines. Chaque trimestre, quand elle avait perçu sa maigre pension de veuve de guerre, elle l’arrosait copieusement au café Bodin. Alors, quelle faconde ! Ainsi exaltée, elle inventait des histoires surprenantes et criait à qui ne se lassait pas de l’entendre que son époux, pourtant décédé depuis dix ans, était un espion à la solde de l’Allemagne et qu’elle avait un révolver, caché là, sur son sein. Certains la pre- naient au sérieux, tandis que d’autres lui jetaient des pierres. Excepté cette incartade d’un jour, nul ne la voyait jamais.

    Bien qu’elle n’eût aucun lien de parenté avec lui, Jean-Guy l’appelait « mémère ». C’était un peu sa seconde maman. Souvent, hélas, elle le plongeait dans un grand embarras lorsqu’elle s’adressait à lui comme à un adulte, lui contant ses misères et lui dévoilant jusqu’aux profondeurs de sa pensée. Certes, des malheurs, elle en avait eu sa part ; et, depuis ce soir maudit dont on se sou- viendrait longtemps à Lontru, elle attendait, résignée, la fin de son calvaire terrestre.

    ***

    Jérôme avait enfourché sa bicyclette ; et sa mère, sortie pour l’éclairer, lui criait encore de tenir sa droite : il faisait si noir ! Elle radotait sans cesse avec ses recom- mandations. Tout à coup, alors qu’elle venait de détourner son regard du point lumineux qui papillotait là-bas sur la route, elle hurla d’instinct. Un bruit insensé de freins qu’on bloque lui avait fait pressentir l’accident.

    Affolée, elle courut, se jeta sur le corps recroquevillé à deux pas du camion. Elle le secoua en vain, l’inonda de ses pleurs et puis s’abandonna. Il fallut plus d’une heure aux gendarmes pour la décrisper du cadavre de son fils.

    Aujourd’hui, ses petits-enfants ne la respectaient plus. Et sa belle-fille, qui s’était remise en ménage trois mois à peine après le drame, ne la considérait qu’avec dédain.

    ***

    Jean-Guy enjamba les pierres éparses.

    - Entre, gamin, lui dit-elle avant même qu’il eût frappé à la porte.

    - Tu m’as reconnu, mémère ?

    - Oh, ce n’est pas difficile : il n’y a que toi qui, de temps en temps, viens me voir.

    Il s’était avancé vers elle. Elle le tenait serré entre ses bras, lui caressait les cheveux.

    - Au fait, comment vas-tu ? demanda-t-elle.

    - Ça va, mémère.

    - Assieds-toi, j’allais justement déjeuner : tu en profiteras.

    - Je n’ai pas faim.

    - Quoi, un grand garçon comme toi ? Oh, mais tu n’es pas dans ton assiette … Je me trompe ?

    Jean-Guy la regardait tristement.

    - Je m’ennuie, mémère.

    - À ton âge ? N’y a-t-il pas assez de jeux ?

    - On ne veut pas jouer avec moi.

    - Ne te mets pas de pareilles idées en tête. Allez, bois ton café au lait !

    Flegmatique, l’air blasé, Jean-Guy prit le bol à pleines mains, y trempa ses lèvres ; et la Teuteu s’exclama triom- phante :

    - Alors, petit comédien, tu n’avais pas faim ? Tu dis des mensonges à ta vieille mémère ? Je connais bien les enfants, tu sais ; car j’en ai eu deux. Oui, deux que j’ai vus grandir … grandir … comme toi.

    - Tu as eu des enfants ? Et pourquoi …

    - Plus tard, Jean-Guy, plus tard.

    Afin de ne pas montrer son désarroi, la Teuteu tournait le dos au garçon, faisant semblant de recharger le foyer de la cuisinière.

    - Dis, mémère, tu ne veux vraiment pas me parler de tes enfants ?

    Cette fois, n’y tenant plus, la vieille sanglota derrière le buffet. Jean-Guy se précipita.

    - Oh, mémère, je te demande pardon. Je ne voulais pas...

    - Mais non, mon petit, soupira-t-elle en approchant du sien le visage inquiet de l’enfant.

    Elle ajouta :

    - Nous, les vieux, un rien nous fait pleurer. Tiens, je vais te les montrer, mes enfants !

    Puis elle sortit deux portraits d’un tiroir.

    - Lui, dit-elle en s’efforçant de sourire, c’était mon petit Joseph. Il est mort à sept ans.

    - Sept ans ? Oh! … Mémère …

    Il y eut un interminable silence. Jean-Guy reprit :

    - Il était beau, mémère, ton Joseph.

    - Oui.

    - Moi, tu sais, j’suis son copain maintenant.

    - Oui Jean-Guy.

    Elle lui tendit l’autre photographie.

    - Lui, c’était Jérôme. Un vrai fils, comme toi. Le bon Dieu me l’a repris un peu avant que tu n’arrives au pays. Il avait deux garçons, que tu connais bien du reste puisqu’ils vont à la même école que toi.

    - Noël ? Gilles ?

    Elle acquiesça de la tête.

    - Et comme ça, tu es leur mémère aussi ?

    - Bien sûr.

    - Alors pourquoi qu’ils …

    - Parce qu’ils ont un nouveau papa qui n’apprécie guère les vieilles radoteuses de mon genre.

    - Le méchant !

    - Oh, mais je t’ai, Jean-Guy : je n’ai pas tout perdu.

    - Mémère ?

    - Oui, mon petit.

    - Mémère, je veux rester chez toi.

    - Tu n’y songes pas ?

    - Si ! Je t’aime bien, moi.

    - Et ta maman, ton papa ?

    - Oh ! Eux … Et puis je m’en fiche, voilà !

    - Voyons, Jean-Guy, ce sont tout de même tes parents. Je sais bien qu’ils ont une santé, disons … fragile. Mais toi, n’es-tu pas un homme à présent ?

    Jean-Guy ne semblait pas convaincu. Alors la Teuteu prit son air grave.

    - Dis-moi, petit, m’aimes-tu bien en ce moment ?

    - Naturellement ! Mais pourquoi me demandes-tu cela ?

    - M’aimerais-tu autant -réponds-moi franchement- si tu savais que j’ai bu un coup de trop ?

    Jean-Guy parut d’abord très embarrassé, puis :

    - Oui, je t’aimerais toujours autant ; mais il ne faut pas boire, le maître l’a dit l’autre jour.

    - Oh, gamin … Il l’a dit... Il faudrait. Ton maître a raison. Mais tout n’est pas aussi simple. Puisses-tu au moins, toi, échapper à cette misère ! Car c’en est une, mon Jean-Guy ; et même la plus tenace de toutes. Certains repus, sobres naturellement, te chanteront le contraire. Pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ton mal, vois tu …

    - Mémère, il est beau ton buffet.

    - Oui, mais écoute moi plutôt. Ton mal - je veux bien sûr dire celui des tiens - leur semble non seulement incurable, mais inexplicable ; et leur fraternité, quand elle existe, méprise ce qui est essentiel en toi. Les repus, vois-tu...

    - Qu’est-ce que c’est mémère, là ?

    - Un souvenir de Lourdes, fiston. Mais au fait, où en étais-je ? Oui, je te disais que les repus, s’ils s’efforcent de t’embrasser et osent te tendre la main quand elle leur répugne, sache qu’ils sont encore loin de t’aimer. Ta vraie misère, tapie dans le fond de ton être, ils ne la connaîtront jamais. M’entends-tu ? Jamais ! Ils sont souvent si paresseux qu’ils finissent par croire qu’on aime pour cent sous. Oh, tu verras, on tentera bien de t’approcher; mais ce sera tellement superficiel. Jean-Guy…

    - Mémère, il est déjà tard …

    - Laisse-moi encore te dire ceci : pour bien comprendre les autres, il faut savoir s’abaisser, et pas n’importe comment. Rencontres-tu, sur ton chemin, un miséreux réduit à l’état de loque humaine, commence déjà par te le représenter enfant. Oui, imagine un bébé, un innocent à la frimousse souriante, un petit cœur fragile; imagine ensuite les souffrances qu’il a peut-être dû supporter, les larmes versées et la lente et cruelle déchéance de son corps d’adulte … A-t-il demandé à vivre cela, lui ? Jean-Guy, mon petit : tout est là !

    - Mais mémère …

    - Si ! Et ça fait pleurer.

    Elle s’était assise sur sa chaise de paille et, les lèvres pincées d’émotion, regardait Jean-Guy droit dans les yeux.

    Avait-il saisi le sens de son « radotage » ? Non, puisqu’il affectait une moue bien significative. Un peu déçue, elle dit :

    - Petit, retiens bien ceci : sur la terre, la première mission que nous ayons tous à accomplir, c’est le pardon.

    - Comme c’est compliqué, mémère !

    - Non va, tout est plus simple que tu ne le penses. Il te manque la flamme de vérité ; mais un jour tu l’auras, tu l’auras car tu la mérites.

    - Mémère, je m’en vais maintenant.

    - Excuse-moi, mon garçon, j’ai si peu l’occasion de parler à quelqu’un.

    - Tu sais Mémère, quand je serai grand …

    - Hélas, dit elle, moi je n’existerai plus.

    Un long silence suivit ; puis elle ajouta :

    - Jean-Guy, pardonne ! Je t’en supplie, pardonne ! Re- tourne vite chez toi. N’hésite pas un instant. Vas et dis tout bas à l’oreille de ta pauvre maman : « Tu sais maman, je t’ai comprise, et je t’aime … encore plus qu’avant ! »

    - Non mémère, je ne veux pas que tu pleures !

    ***

    La baraque des maisons rouges, pourtant si terne d’habitude, scintillait sous le soleil.

    Jean-Guy entra, se pencha sur le berceau de Midli qui dormait d’un sommeil de plomb. Il lui posa sur le front un gros baiser d’amour.