« L'eau dépine », Une belle escapade   

Une belle escapade

    La coutume veut que, dans la nuit du premier mai, la jeunesse effectue un tour de village, dérobant au passage toutes sortes d’objets qu’elle conduit ensuite sur la place principale où les propriétaires viennent les récupérer le lendemain, le plus souvent en bougonnant.

    Ce soir-là, on avait tout pris à Lontru ; et le soldat rouge brique du monument aux morts en réclamait davantage. Alors Théo, le doyen de la bande, lança :

    - Et si on allait au « Las Jelly » ?

    Théo était un célibataire d’une quarantaine d’années, au visage hideux mais comique. Arriéré mental pour certains, il demeurait aux yeux des autres, fidèle à sa vocation de préposé aux pourceaux. Et chaque soir, dans l’estaminet d’Eugénie Bodin, il relatait longuement, d’une voix très émue, les événements marquants de sa carrière ; à tel point qu’autour de lui, souvent, on ronchonnait : «Vas-tu nous foutre la paix avec tes truies, nom de Dieu!» Mais s’il était bafoué par les adultes, les jeunes l’écoutaient comme un chef.

    - Tu es fou Théo, s’écria-t-on.

    Seul Jean-Guy s’était tu. Il n’avait pas encore treize ans, alors que l’âge des autres variait entre seize et quarante ans.

    - Chiche !

    - Vas-y si tu veux, nous on reste là. L’an dernier, Vidoux nous a reçus avec son fusil de chasse ; même que Tintin a bien senti le vent de la décharge. Pas vrai, Tintin?

    - Oui, dit Tintin ; et j’en ai fait dans mon pantalon. Tu parles !

    Mais Théo insistait :

    - Vous êtes des froussards ! Notre Vidoux a visé en l’air, ou alors c’était des cartouches au sel. Vous pensez bien qu’il n’a pas eu l’intention de blesser quelqu’un. Allez, tous ceux qui n’ont pas la trouille, derrière moi !

    Personne n’osant se dérober, tous se mirent en chemin. Jean-Guy trottinait derrière. Arrivés à la ferme du « Las Jelly », ils pénétrèrent dans une cour entourée d’un haut mur et au milieu de laquelle s’entassait un bric-à-brac agricole. L’hésitation commençait à paralyser les peureux. Une voix chuchota même dans la nuit :

    - C’est une propriété privée, on n’a pas le droit.

    Peu importait ce scrupuleux.

    - Allez les gars, la main dessus ! cria le doyen.

    Une charrue raclait déjà le sol ; son soc crissait, lâchant par intermittence comme des plaintes métalliques.

    - Doucement, Vidoux va nous entendre.

    Pressant le pas, ils avaient gagné la nationale. Vingt bras fermes cramponnaient l’engin.

    À l’entrée de Lontru, là où la voie de chemin de fer rejoint presque la chaussée, ils s’arrêtèrent pour souffler. La nuit était belle, constellée d’étoiles. D’ici quelques heures, au petit jour, on les verrait se précipiter tous sur la place.

    Tintin dit :

    - Quelle tête, le Vidoux !

    Et Théo d’ajouter :

    - Ça lui fera le caractère.

    Puis, soudain :

    - Planquez-vous les gars, v’là une voiture !

    En effet, derrière eux, deux phares jaunes éblouissants approchaient.

    - Éclaire la charrue avec ta lampe, suggéra le scrupuleux. S’il arrivait un accident, nous serions dans de beaux draps.

    Le véhicule ralentit, les dépasse, stoppe.

    Personne ne réalisait encore. Ce fut un braillement inintelligible qui les tira de leur torpeur.

    - C’est Vidoux, les gars, barrez-vous !

    Vidoux, écumant de rage, se déchaîne. On savait que ses colères le rendaient bègue ; mais cette fois, on aurait dit un fauve affamé.

    - Ah là là … Ah là là, beuglait-il en agitant son fouet.

    Pris de panique, tout le monde détalait. Certains fuyaient dans la direction de la rivière ; d’autres escala- daient le talus de la voie ferrée, se protégeant au mieux des coups que Vidoux leur distribuait à bras retournés. Les grands, favorisés par la mesure de leurs enjambées, avaient presque tous disparu. Et Vidoux jouissait d’un plaisir sadique à fustiger ceux qui restaient, les plus faibles en quelque sorte. Tintin avait glissé, déroulé le fossé au fond duquel il se terrait, le visage enfoui dans ses mains. Jean-Guy, éberlué, encaissait les coups de fouets sans rien dire.

    - Taille-toi, bon Dieu, lui criait Théo. Il va te tuer !

    Jean-Guy voulut gravir à son tour le talus ; mais l’herbe était mouillée : il patinait. Alors le fouet de Vidoux s’abattit de nouveau sur son dos, tailladant sa peau à plusieurs endroits. Il n’en souffrait pas. Il avait seulement peur, très peur. Les yeux désespérément fixés sur la voie ferrée, il s’était mis à pleurer ; et Vidoux, qui avait recou- vré le parfait usage de sa parole, jurait :

    - Petite vermine, ordure, bon à rien… Je vais t’apprendre, moi !

    Tout à coup Vidoux glisse, bascule dans le fossé.

    Le gamin s’élance, d’un bond gagne la voie ferrée, tandis qu’un train surgit à grande vitesse.

    L’homme au fouet jette alors un cri d’effroi. Trop tard... les wagons défilent.

    ***

    Vidoux en était certain : l’enfant avait été happé par la locomotive. Affolé, il bondit dans sa voiture qui file bientôt à pleins gaz vers le centre de Lontru.

    Partout il hurle le drame. Les persiennes s’entrouvrent, la rue, petit à petit, s’illumine. Ici un homme enfile une canadienne ; là des femmes chuchotent d’un air grave. Et pendant qu’au café Bodin on téléphone aux gendarmes, au médecin et même aux pompiers, les curieux, cœur battant, sillonnent la route du « Las-Jelly ».

    - C’est idiot, répétait Vidoux alors qu’il emmenait dans son automobile Monsieur le maire et Monsieur le curé, je venais seulement reprendre ma charrue. Bien sûr, je leur ai fait un peu peur, comme vous l’auriez sans doute fait à ma place. Or, voilà que soudain le gosse … Mon Dieu, si j’avais su !

    Sa voiture s’arrêta devant celle de la gendarmerie. De puissants projecteurs éclairaient déjà le ballast. Çà et là on ratissait, fouillait les herbes, les broussailles.

    Puis l’ambulance arriva, sirène hurlante, suivie de près par la voiture du médecin.

    Vidoux, les nerfs tendus, tournait autour de sa charrue, la criblait de coups de pied et d’injures.

    - Tout ça à cau-cause de c’tas d’ferraille, bégayait-il.

    Un gendarme, surnommé « nez crochu », vint bientôt lui dire qu’il avait dû se tromper, qu’il n’y avait aucune trace de l’accident.

    - Mais j’en suis sûr, nom d’une pipe, dit Vidoux. Comme je vous vois ici, j’ai vu le gamin passer sous le train.

    - Savez-vous au moins de qui il s’agit ?

    - Il faisait si sombre …

    - Vidoux, mon pauvre ami, vous feriez mieux d’aller vous reposer.

    Alors Vidoux, montrant du doigt sa charrue :

    - Et ça, mon adjudant, dit-il, c’est sans doute un rêve. Je ne suis pas fou, vous savez !

    « Nez crochu » jugea plus sage de ne pas insister. Ce fut l’abbé Séchaud qui, peu après, suggéra :

    - Mon fils, vous êtes bien pâle. Allez dormir ! S’il y a du nouveau, j’irai moi-même vous prévenir.

    Vidoux était un de ses rares fidèles qui ne manquaient aucune messe, aucun salut. Hélas ! Cette fois, la brebis désobéit au berger : Vidoux demeura jusqu’à l’aube, assis sur le soc de sa charrue, le regard fixe.

    ***

    Mais quelle surprise le deux mai au matin chez le marchand de journaux ; et quelle dérision ! Le « Petit Bafouilleur » lui avait consacré deux colonnes de sa rubrique régionale.

    Vidoux lut et relut en bégayant plus que jamais ce titre, imprimé en gros caractères : « LONTRU, UN DRAME IMAGINAIRE …»

    ***

    Quant à Jean-Guy, heureusement sain et sauf, il n’oublierait jamais de sitôt. Sans doute se reverrait-il souvent traverser la voie ferrée, son corps se déchirant en une sorte de gamme interminable de demi-tons métalliques. De surcroît, il avait acquis la terrible certitude que certains hommes étaient méchants.