« L'eau dépine », La mauvaise herbe   

La mauvaise herbe

    En ce premier matin de printemps, dans l’une des deux salles de classes contiguës de l’école communale, vingt enfants turbulents, défiant l’œil vif du maître à la mine patibulaire, relevèrent le menton : quelqu’un frappait à la porte.

    Était-ce l’inspecteur d’académie, au ventre rond, à la serviette de cuir râpé, ou le vieil handicapé physique du bibliobus ? Non, bien sûr. On savait ici que le premier ne viendrait plus de si tôt et que l’autre les visitait seulement tous les quinze du mois. En vérité, dans la rangée de gauche, derrière la fille du fermier Vidoux, il y avait une place vide que chacun regardait ostensiblement. José et Arthur, assis sur un même banc, s’esclaffaient et se flanquaient des coups de pieds en disant :

    - C’est lui, j’en suis sûr. On va bien rigoler.

    Tous chuchotaient, agitant bras et jambes en signe d’impatience. Soudain, dominant le brouhaha, la voix du maître, aussi rude que les traits de son visage, cria :

    - Entrez !

    Il y eut un long silence. Les enfants ouvraient de grandes bouches ; un rire sournois stagnait en eux, prêt à jaillir à la moindre occasion.

    Alors, hésitante, une petite tête blonde aux cheveux ébouriffés et poisseux apparut dans l’entrebâillement de la porte. Et le corps tremblant d’un garçonnet suivit : c’était Jean-Guy des maisons rouges. Il avait une veste fripée, décousue sous l’épaule, un pantalon de velours brun tout taché. Il fit la moue, baissa honteusement la tête.

    Allait-il pleurer comme la veille ? Cette semaine il s’était présenté quatre fois en retard, prétextant toujours l’entêtement du réveil à ne pas sonner. Aussi le maître s’arrachait-il les cheveux, se contenant d’autant moins que ses nuits étaient régulièrement perturbées par l’insomnie. Certes, il était partial ; et comme son épouse le lui reprochait quelquefois, il se justifiait ainsi :

    - Des gosses comme ça, si je les laisse faire, un jour ils me cracheront au visage.

    Sans doute pensait-il aussi que la salive d’un fils d’ivrogne regorge de microbes. D’ailleurs, au cours de la dernière réunion des parents d’élèves, débordant à dessein le cadre du débat, il n’avait pas craint d’afficher ses opinions avancées, allant même jusqu’à requérir l’avortement obligatoire - quelle insistance sur le mot ! - contre les ménages d’alcooliques.

    - Mes amis, avait-il dit alors, il faut détruire la pousse avant qu’elle ne devienne mauvaise herbe !

    Il était fier, l’instituteur, parlant toujours merveilleusement bien, détachant ses fins de phrases, appuyant sur les liaisons. Et tandis qu’on l’observait avec dévotion, il était demeuré longtemps sur son piédestal, plus humble qu’un martyr retranché derrière sa bonne foi, à savourer pleinement sa victoire sur le verbe. Enfin, parachevant celle-ci, il avait confié à ses intimes :

    - Je vois clair, moi. Et puis, imaginez-vous un jardinier digne de ce nom qui laisserait son jardin en proie au chiendent ?

    Des Ménager, il en avait encore parlé dimanche avec sa femme.

    - Tout de même, s’était-il indigné, ne trouves-tu pas aberrant toi, que nous ne puissions pas avoir d’enfant, alors que de pareils « sacs à vin » en font à la pelle ?

    Insignifiante auprès de lui, elle s’était tue. Au fond, n’avait-il pas remué le couteau dans la plaie ? Tant de fois elle l’avait supplié d’adopter un enfant de l’assistance publique ; mais il ne la laissait jamais s’expliquer, jurant plutôt :

    - Nom de Dieu, pour se mettre un « môme » taré sur les reins ! Crois-tu qu’on abandonne les meilleurs ? Et l’atavisme, qu’en fais-tu ?

    Condamnée pour toujours à l’égoïsme du couple stérile, elle vivait sans amour, dans la monotonie d’une vieillesse précoce.

    - Alors Ménager, dit le maître, ton explication ?

    Ménager, simple rejeton du système génétique, se tenait là debout, face à cet homme au cœur de pierre. Ici, comme partout ailleurs, on lui flanquait son nom au visage : fils de Ménager ! De Charles la « fripouille » et de Bernadette la « poivrote ». Avec quelle naïveté croyait-il en l’amitié du maître, ce saint parmi les anges, placé là, dans cette classe, afin qu’il enseignât aussi la morale et l’amour! Car on ne discernait en ce gosse qu’un masque identique à ceux du mardi-gras, quand chacun ressort ses vieux chiffons. N’avait-il pas tout tenté pour se rapprocher des autres ? Son dernier sacrifice avait été vain.

    C’était un soldat de plomb, trouvé miraculeusement sur la décharge municipale et qu’il avait prêté, après bien des recommandations, au fils de la grosse Julie. Oh, ce qu’il eut mal au cœur ce jour-là ! Cet ingrat de pansu balança le jouet dans l’Audry en disant qu’il sentait aussi mauvais que son propriétaire.

    Non, Jean-Guy ne pouvait rien contre cette avalanche de mépris. Tous se liguaient, s’acharnaient à le faire souffrir, parce qu’il inspirait de la haine autant que du dégoût.

    À présent, il serrait les poings dans ses poches. Malgré la crasse qui cernait ses yeux, il était beau. Et Dieu, dans son grand ciel tout bleu, Dieu qui l’avait fait naître sur un lit de débauche, suivait les stations de son calvaire comme on suit un flambeau.

    - Ménager, je t’écoute !

    Jean-Guy baissait les yeux. La classe, baignant dans un silence quasi-total, attendait les sanglots du petit pauvre.

    - Ménager, je te conseille de ne pas me pousser à bout!

    L’enfant hésita encore, puis, traqué par ces yeux qui le dévoraient :

    - C’est pas de ma faute, M’sieur. Le réveil n’a pas sonné.

    Que de braillements tout à coup ! Seul le maître demeu- rait grave. S’étant levé de sa chaise, il fit quelques pas sur l’estrade et, dans un suspens inénarrable, sarcastique grogna :

    - Oui Ménager... Oui mon garçon... C’est bien cela: ton réveil n’a pas sonné.

    - Mais M’sieur...

    - Ne te moque pas de moi, Ménager !

    - Je vous assure, M’sieur. Même que c’est ma mère qui m’a réveillé.

    - Comme tu mens bien ! Vingt fois déjà que ton réveil te joue des tours. Vingt fois, te rends-tu compte ? Change-le, nom d’une pipe ! Qu’attends-tu ?

    - Mon père dit qu’il marche encore bien. C’est juste le ressort qu’est cassé.

    À la vue des autres qui, soudain, s’étaient esclaffés, Jean-Guy eut un sourire presque instinctif. Aussi le maître devint-il écarlate.

    - Tu ris en plus. C’est du joli, Ménager !

    - J’le fais pas exprès, M’sieur.

    - Approche !

    - Non M’ sieur, je ne veux pas …

    Le Maître levait déjà le bras. Il cria plus fort :

    - Allez Ménager, tes mains derrière le dos !

    Jean-Guy ne bronchait pas.

    - J’ai dit : tes mains der…

    De quelle façon la gifle lui avait-elle été prodiguée? L’enfant se questionnait encore. Il se souvenait seulement des dernières paroles du maître :

    « ça t’apprendra, vaurien ! » Il avait le souffle coupé, les oreilles bourdonnantes et les joues en feu. À-demi inconscient, il ne voyait pas ces yeux vifs accrochés à ses lèvres et friands de sa torture. Une goutte de sang coula sur sa joue, tomba à terre.

    - Va te laver Ménager, et surtout ne me fiche pas du sang partout.

    Son maître jouait au fort ; mais au fond de lui-même il regrettait d’avoir frappé. Les enfants ne riaient plus. Cette tache rouge, là sur le plancher, était plus qu’une preuve : Jean-Guy avait bien le même sang qu’eux.

    - Dépêche-toi donc Ménager, tu ne vois pas que ça coule !

    Alors, émergeant du cauchemar, Jean-Guy se retourna, marcha lentement jusqu’à la porte et l’ouvrit. Puis il traversa le couloir, retenant héroïquement ses pleurs, tandis que çà et là voltigeaient des petites gouttelettes rouges. Parvenu au lavabo, son chagrin se déversa par saccades. Le garçon frottait, savonnait, il était en rage. Ses larmes se mêlaient au sang ; ses sanglots rauques accompagnaient le sifflement ininterrompu du robinet. Tout cela, se disait-il, à cause de quelques minutes de retard. Pourquoi n’avait-il pas parlé de Léa ? Ce matin, en l’embrassant, il l’avait sentie fiévreuse : c’eût été une bonne excuse. Il murmura : « Oh Léa ! Si tu savais comme je souffre... » Elle seule l’aidait à supporter sa détresse quand il la prenait dans ses bras et qu’il la serrait très fort contre son cœur.

    Le saignement de nez s’arrêta. Jean-Guy se sécha les mains, regagna la classe. Mais avant d’y rentrer, il prit une résolution. Tout à l’heure, à la maison, si sa mère était en état de l’écouter, il lui raconterait tout. Sans doute pleurerait-elle - cela lui arrivait si souvent, tellement elle était sensible aux reproches -, mais tant pis! D’ailleurs c’était elle l’unique responsable des malheurs de son fils. Ici le maître ignorait qu’avant la classe Jean-Guy effectuait un gros travail, celui précisément que Bernadette n’assumait pas parce qu’elle cuvait alors ses excès de boisson de la veille. Oui, il n’hésiterait pas. Finis le bois à scier chaque matin, les biberons à préparer, les enfants à débarbouiller ! Fini le casse-croûte du père à porter chez Vorand ! Dorénavant, il partirait à huit heures moins le quart. Ainsi on ne l’humilierait plus.

    Essuyant ses dernières larmes, il entra. Quel soulagement tout à coup ! Voici qu’on ne le dévisageait plus. Il ôta sa veste qu’il pendit au porte manteau et gagna sa place.

    - Ménager, suggéra le Maître, veux-tu prendre ton livre de lecture et l’ouvrir à la page trente.

    Hélas, pour ne pas changer, Jean-Guy fouilla longuement dans son cartable avant de déclarer, manifestement navré :

    - Je l’ai oublié à la maison, M’sieur …

    En vérité il avait un jour prêté ce livre à sa petite sœur et celle-ci l’avait tellement mutilé qu’il n’osait plus le ramener.

    - Incorrigible Ménager ! Cancre ! Cancre !

    - Je l’avais préparé sur le bord de la table.

    - Oui mon garçon, raconte m’en une autre. Et puis, après tout, fais donc ce que tu veux !

    Comme à l’accoutumée, le maître lut une première fois le texte ; et ce fut le tour des élèves.

    - Huguette Noli, à toi !

    Huguette, trébuchant sur les mots difficiles, commença à lire d’une voix monotone : « Souvenir d’enfance. Dans une famille unie, chacun est heureux du bonheur des autres. »

    Déjà l’on s’arrêtait.

    - Ménager, interrogea le maître, dis-moi ce qu’est une famille unie !

    - Oh, vous savez, M’sieur …

    Jean-Guy défaillait. Était-ce vraiment le hasard ? L’instituteur savait pourtant bien que son petit élève habitait dans un taudis, au bord de l’Audry. Peut-on être unis dans un taudis ?

    - Ménager, insista-t-il, si tu ne participes pas à la lecture, essaie au moins de l’expliquer avec tes camarades. Allez, je t’écoute.

    Jean-Guy se gratta le front, devint tout rouge. Certes, il avait une envie folle de conter le beau rêve qu’il ressassait chaque nuit. S’il avait été moins timide et surtout s’il n’avait pas craint de se faire rabrouer, il aurait parlé : plus qu’un autre il savait ce qu’était une famille désunie. Et quand il songeait, le soir, sur son lit de paille aux côtés de Léa et de Midli, n’était-ce pas cela qu’il implorait de toute son âme :

    « Oh! Papa, Maman, aimez vous donc et soyez forts ! »

    - Alors, Ménager, je t’écoute.

    - Je ne sais pas M’sieur.

    Une forêt de bras s’était dressée. Des doigts claquaient.

    - Moi, M’sieur, cria Martial Longuet. Et sans attendre, il ajouta : «C’est quand on s’aime bien, M’sieur!»

    - Bien Martial. Redis-le plus fort pour Ménager.

    Et Martial, se tournant fièrement vers Jean-Guy, lui flanqua son bouquet d’amour au visage.

    - C’est quand on s’aime bien !

    - Continue la lecture, Martial, dit le maître avec un fin sourire de satisfaction.

    Martial, encore plus solennel, les mains jointes posées délicatement sur la table, reprit de sa plus belle voix :

    - « … Je ne rentrais jamais à la maison sans rapporter un bouquet de violettes, une botte de digitales ou un fagot de bruyères roses pour maman, selon que nous étions au printemps, en été, ou en automne …»

1E. ABOUT (Le roman d’un brave homme)

    Le maître l’ayant arrêté, demanda :

    - Qui d’entre vous offre des fleurs à sa mère ?

    Tous les bras, sans hésitation aucune, s’étaient levés, même celui du petit miséreux.

    - Voyez-vous ces bons petits enfants, s’exclama le maître avec ironie.

    Son regard malicieux se promena de gauche à droite puis, tout à coup, se figea.

    - Toi aussi, Ménager ?

    - Oui M’sieur.

    Mais il mentait si mal, ce garçon, que les autres se mirent à rire bruyamment. Les fleurs n’entrent pas partout, on le sait bien.

    Le visage de Jean-Guy s’empourpra encore. Pourquoi ce mensonge ? Qu’avait-il à gagner ? On se moquait de lui de toute façon. Depuis la rentrée de septembre, faisant ce qu’il faut pour plaire, le pitre ou le chien battu, il louvoyait entre les enfants, en quête d’une amitié utopique. Il avait beau donner, sacrifier, jouer à tous les jeux y compris à ceux qui le ridiculisaient, sa redevance n’avait pas de fin.

    - Et qui peut me citer d’autres noms de fleurs ? demanda encore le maître.

    Là, tous parlaient en même temps, à l’exception de Jean-Guy qui avait déjà trop appris à se taire.

    - Des tulipes !

    - Des bleuets !

    - Des jaspins !

    - Non José, ce sont des jasmins. Jas-mins !

    Une kyrielle de noms de fleurs s’était ainsi envolée de ces bouches joyeuses.

    - Et toi, Ménager, aurais-tu perdu ta langue ?

    Jean-Guy était triste, abattu.

    - Voyons, il y en a d’autres !

    - Ils ont tout dit, M’sieur.

    Le maître soupira profondément, puis :

    - José, continue la lecture !

    Affaire scabreuse pour José qui était bien meilleur en calcul. Il fit la moue, risqua :

    - « Au temps de la sève montante, papa me fabriquait des flutes ou des sifflets taillés dans l’écorce du saule et des canons en bois de sureau ».

    - Ménager, tu dors ?

    Jean-Guy sursauta, se raidit.

    - Non M’sieur.

    - Alors répète ce que José vient de dire.

    - C’est l’histoire d’un papa qui fait des flutes à son enfant, dit le garçon, craintif.

    - Bon, passe pour cette fois ; mais si je te vois encore roupiller, je te flanque dehors. Compris ?

    - Oui M’sieur.

    José voulut alors reprendre la lecture, mais le maître l’en empêcha.

    - Demandons plutôt à Ménager ce qu’un père peut bien fabriquer d’autre …

    Cette fois la question frappait Jean-Guy en plein cœur. Le gamin comprenait : le maître, debout devant lui, avait des yeux étranges.

    - Alors Ménager, on aime mieux dormir ?

    C’était démentiel. On torturait un élève.

    - Je ne sais pas.

    Comment aurait-il pu savoir, lui qui ne recevait plus rien des siens depuis l’âge de deux ans ?

    - Dis-le lui, José !

    En bricolage, José était un connaisseur. Un vrai. Aussi lança-t-il, satisfait :

    - Mon père m’a fait une luge en fer forgé, une voiture à pédales, une bicyclette, un …

    - Cela suffit José. À Marc maintenant.

    - Moi, dit Marc, mon père m’a fait un bureau.

    - Et moi une brouette, le coupa Norbert.

    Finalement, tout le monde brandit ses connaissances. Mais le maître, déjà, ne les écoutait plus : son petit souffre-douleur venait de s’effondrer sur la table.

    - Qu’y a-t-il, Ménager, tu ne te sens pas bien ?

    Bouleversé par ce déballage d’enfants gâtés, Jean-Guy pleurait, la face contre le bois clair de sa table d’écolier.

    - Qu’as-tu donc ? Parle !

    Jean-Guy demeurait prostré.

    - Alors, va prendre l’air ! Tu reviendras quand tu te sentiras mieux.

    Ravalant ses sanglots, l’enfant sortit. On ne devait plus le revoir de la journée.

***

    On acheva sans lui la lecture ; et le maître ne posa plus de questions tendancieuses. Pendant la récréation, comme toujours, José rassembla autour de lui les garçons de sa classe. Petit meneur autoritaire, fils chéri d’une mère exaltée et d’un père obnubilé par les lois de la mécanique, il choisissait les jeux, nommait les participants et même, d’un soufflet savamment ajusté, châtiait les récalcitrants.

    Et cependant, l’instituteur qui faisait les cent pas dans la cour, se repaissait en silence des coups d’éclat de la plus belle pousse de son herbier.