« L'eau dépine », L'attente   

L'attente

    On avait éteint les lumières, car la mort était là, proche, palpable déjà sous son voile de grisaille. Seules deux lampes, posées de part et d'autre du lit, dispensaient une clarté qui n'avait déjà plus rien d'ici-bas.

    Mylène ne respirait plus qu'à grand-peine. Par instant son petit corps tressautait ; de sa bouche filtrait une bile incolore que Berthe épongeait régulièrement.

    Félicien ne tenait plus en place. De gros cernes sous les yeux, il allait et venait sans cesse, du salon à la chambre, ingurgitant en hâte un verre d'eau, s'essuyant le front. Un moment, il avait été tenté de se précipiter chez le préfet ; mais son orgueil le lui interdisait.

    - Non ! avait-il dit tout haut... Cet homme ne le mérite pas.

    Berthe, malgré la circonstance, gardait une parfaite lucidité. Tour à tour, ses yeux se portaient sur Mylène et sur l'abbé Séchaud venu prier quelque temps au chevet de l'enfant.

    Pauvre abbé ! À Lontru, à Vaubigny, partout on se gaussait de lui parce qu'il était encore de ceux qui osent croire à l'efficacité de la prière…

    Et voici que Félicien y avait ajouté son épine :

    - Surtout, pas de simagrées chez moi !

    Oui, pauvre et saint curé ! Lui qui voulait vivre sa foi, tandis que tant d'autres s'en servaient comme d'un bouclier, palliatif à leur vue défaillante... Là où la misère sévissait, où personne ne l'eût même soupçonnée, il accourait à bicyclette. Il s'asseyait, posait ses coudes sur la table encore grasse du repas de la veille, évitait d'épousseter ses manchettes quand une miette de pain s'y accrochait. Tout en lui se tournait spontanément vers autrui, sans excès ni lassitude. Dieu ne l'avait pas choisi pour pérorer en foule, mais pour s'y mêler et y répandre la bonne semence d'un amour vivant.

    L'abbé continuait à prier. Félicien, debout dans l'obscurité, soupirait d'impatience. Une fois, il s'était même approché de Berthe et lui avait discrètement tapoté l'épaule, en lui disant : « Flanque-moi donc ce curé dehors ! » Mais, celle-ci n'ayant pas réagi, il s'en était allé prendre l'air en ronchonnant.

    On le disait très catholique. Cependant, il ne voulait pas entendre parler de prières ni de tout ce qui sortait de l'ordinaire des pratiques, qu'il taxait aussitôt d'hérésie. Dans la nuit du parc, un vent frais enveloppait ses épaules. Le châtelain parlait seul, jurait de réprimander son épouse tout à l'heure.

    Mais elle, en ces instants, agenouillée, brûlait d'un feu tellement étrange, que Félicien, lorsqu'il fut de retour, la crut victime de folie et la secoua.

    L'abbé l'arrêta :

    - Laissez-là, Monsieur... Elle prie.

    - Elle prie ? Elle prie ? dit-il dédaigneusement.

    C'est alors que Félicien fit tomber un vase et qu'une sorte de malaise s'installa chez les priants.

    Vers minuit, Berthe et l'abbé relevèrent la tête : Félicien avait disparu.

    ***

    L'impensable s'était produit. Fruit de la prière ou simplement du hasard ? Après une nuit de supplices, Félicien avait fini par craquer. Au réveil, c'était un homme nouveau, transfiguré.

    Mais avant d'en arriver là, quelle agonie ! Vingt fois, Berthe avait dû le retenir : il menaçait de partir n'importe où, n'acceptait de rester qu'en sanglotant.

    Grâce à Dieu, son orgueil s'était lentement consumé : Félicien, de bon matin, avait quitté le château, promettant de revenir bientôt en compagnie... d'Ursule.

    Et depuis, c'était la Fête !

    Berthe tira les rideaux, appela la bonne.

    - Vous changerez les fleurs, Jessy, dit-elle. Et j'en veux dix fois plus !

    - Mais Madame...

    - Débrouillez-vous Jessy. Achetez des vases, coupez-moi toutes les roses du parc. Je veux des roses, des roses partout !

    - Bien Madame.

    - Et puis, s'il vous plaît, dites au jardinier de vous prêter main-forte et transportez-moi ce guéridon à côté.

    Ce disant, elle montrait le meuble bas, dans un angle de la pièce.

    - À la place, vous installerez un second lit, ainsi que deux fauteuils.

    - Oui Madame.

    Puis, regardant sa fille au visage squelettique, elle ajouta :

    - Ce soir, vous m'aiderez à lui passer sa belle robe.

    - Bien Madame.

    Déjà la bonne s'en allait quand elle la rappela :

    - Jessy ! Au fait… J'oubliais de vous dire : dès demain, je vous accorde quelques jours de congé...

    - Oh ! Madame est bien bonne.

    ***

    Que l'après-midi fut longue !

    Passé cinq heures du soir, Félicien n'était toujours pas de retour. Alors Berthe se mit à douter. Si le préfet n'avait pu obtenir l'autorisation ministérielle ! Elle imaginait la soirée manquée, l'attente vaine : Mylène mourant sans Ursule à ses côtés.

    Mais, de nouveau, elle reprenait confiance, se disant qu'après tout, Dieu pourvoirait bien à cette libération.

    Et les heures continuaient à s'écouler dans la chambre fleurie.

    ***

    La nuit était tombée quand l'abbé arriva. Berthe le fit asseoir sur le canapé et lui servit une tasse de thé.

    - Alors ? demanda-t-il.

    - Ça va, répondit Berthe. Enfin...

    - Ayez confiance, ma fille.

    L'attente se prolongeant, elle l'introduisit dans la chambre de Mylène où il s'agenouilla. Auprès de lui, Berthe guettait les moindres bruits du parc, suivant du regard les lumières lointaines, dans le fond de la vallée.

    Hélas ! Le temps passait ; le balancier du grand carillon n'en finissait plus de ponctuer gravement l'atmosphère.

    - Ils ne viendront plus à cette heure, dit Berthe.

    - Si ! Ils viendront... assura l'abbé.

    Berthe essaya bien de prier, mais sa tête bourdonnait, Dieu demeurait lointain. Elle eut beau répéter plusieurs fois : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » Dieu ne semblait pas l'entendre.

    ***

    Cela se fit tout à coup, ils ne s'y attendaient plus. L'abbé, déjà, était debout.

    - J'en étais certain... dit-il.

    Un cri étouffé. Une précipitation. Un vieillard aux cheveux blancs s'était jeté sur le corps de Mylène qu'il  enlaçait passionnément.

    - Nina... Oh ma Nina... pleurait l'homme.

    Tandis qu'il observait la petite mourante, il sentit une main sur son épaule ; et ces mots... chuchotés à son oreille.

    - Faut pas pleurer, Monsieur Ursule. Vous êtes là ; maintenant elle va guérir !

    C'était Jean-Guy.

    Ursule releva la tête. Ses yeux pleins de larmes semblaient interroger l'assistance. Durant ce long séjour passé en prison, sa barbe avait poussé démesurément et son visage était imprégné d'une misère profonde.

    ***

    Tout à coup, la bonne jette un cri. Le jardinier tombe à genoux : les lèvres de Mylène viennent de balbutier un mot :

    - Papa...

    De toute part, les larmes fusent. Ceux qui étaient restés debout, s'agenouillent à leur tour.

    Mylène a les yeux grands ouverts et sourit.

    Chacun s'interroge, songe au miracle. Seule Berthe a la tranquille assurance de ceux dont la foi ne s'étonne plus des merveilles de chaque jour.

    ***

    Vers minuit, tout s'était tu au château. Ursule ferma la lumière et se glissa auprès de Jean-Guy, sous les couvertures. La respiration de Mylène, qu'il écoutait attentivement, était cette fois régulière. De quoi dormir sans crainte.

    Mais un quart d'heure plus tard, un crépitement se fit entendre. Cela venait du parc.

    Une lueur rougeâtre apparut, puis un feu immense dont les flammes léchaient les vitres. Ursule se frotta les yeux. Avait-il une vision ?

    Il sauta du lit, s'approcha de la fenêtre. Dehors une voix criait :

    - Plus jamais ! Plus jamais...

    Fidèle à sa promesse, Félicien brûlait ses livres au pied du mur.