« L'eau dépine », L'espoir   

L'espoir

    Félicien, notre fille peut encore être sauvée !

    Il haussa les épaules puis, hésitant, reprit :

    - Méfiez-vous du bon augure : il en est souvent qui précèdent la...

    Le mot ne sortit pas. Alors Berthe insista :

    - J'en suis certaine !

    - Puisse Dieu vous entendre !

    - Mais Il nous entend.

    - Simple pressentiment.

    - Oh ! Si je vous expliquais, vous vous moqueriez de moi.

    - Non, parlez ! Au point où nous en sommes, après tout...

    C'est ainsi qu'elle en vint à raconter le miracle du matin. Rien ne manquait à son récit, pas même la clarté du jour nouveau sur le visage de l'enfant.

    - Si vous aviez vu ce regard ! Dieu y était, je vous l'assure. Il y avait dans les yeux de Mylène une telle supplique ! Oh ! Félicien, pardonnez !

    - Pardonner ? Mais à qui donc ? N'avons-nous pas suffisamment souffert, que nous dussions encore nous agenouiller devant notre bourreau ? Vous dites des choses absurdes, Berthe ! Le Dieu auquel je crois, moi, n'en exige pas autant. Et puis, s'il doit se manifester, ce sera pour punir Milet comme il le mérite.

    - Félicien ! N'avez-vous donc pas compris que cet homme, et lui seul, peut sauver Mylène ? A quoi sert votre entêtement ? De toute façon...

    - Jamais ! cria De Parlier.

    - Félicien, Dieu ne nous demande-t-il pas de pardonner à nos ennemis, même mortels ?

    - Pour les saints, je vous le concède ; mais nous n'en sommes pas !

    - Il nous dit : « Soyez saint, comme l'est votre père céleste. »

    - Des mots... rien que des mots ! Ma chère, vous vous attachez trop aux évangiles. Les temps ont bien changé vous savez !

    - Dieu est amour, Félicien !

    - Certes ! Amour... et justice !

    - Pour Mylène, osez ce sacrifice. Je sais à quel point vous défendez votre honneur. Mais qu'est-ce que celui-ci devant Dieu, sinon un orgueil camouflé ? Votre naissance vous dispenserait-elle d'être charitable ? Félicien, je vous en supplie : pour notre fille dont les yeux ont parlé ce matin, de grâce...

    De Parlier se taisait. On voyait bien qu'il était ailleurs, perdu très loin dans un désert.

    Le téléphone sonna. La bonne accourut aussitôt.

    - C'est pour Monsieur, dit-elle. Un certain professeur Mielbart.

    De Parlier eut un geste d'acquiescement puis se pré- cipita dans l'antichambre. Restée seule, Berthe s'interro- geait. Pourquoi ce Mielbart ? Ne l'avait-on pas assez humilié lors de la soirée de la Toussaint ? Jadis ami intime de la famille De Parlier dont une parente éloignée avait été sa tutrice, Mielbart s'était brouillé avec Félicien. L'un défendait alors les dogmes du christianisme, tandis que l'autre s'acharnait à démontrer que ce mystère n'existait pas. Or, voici que soudain Félicien s'était écrié :

    - Vous irez en enfer !

    À ces mots, Mielbart avait ri d'abord. Puis il s'était laissé aller à répondre que celui qui gagnerait les “douceurs” de l'enfer n'était assurément pas celui qu'on pensait ; que d'autre part il s'agissait là d'enfantillage di- gne d'un arriéré mental et qu'enfin, venant d'un écrivain aussi brillant que De Parlier... Bref, il y avait eu cet ordre :

    - Retirez-vous, Mielbart, et ne remettez plus les pieds chez moi !

    Depuis ce jour, ils ne s'étaient jamais revus, Mielbart exerçant ses talents au centre psychothérapeutique de la ville et Félicien gardant d'un œil vigilant la porte de son grand royaume.

    Berthe tendit l'oreille. Mais elle n'eut le temps d'entendre que ces mots :

    - ... C'est cela, Mielbart, à demain !

    Déjà Félicien raccrochait le téléphone.

    - Vous écoutez aux portes ? demanda-t-il à Berthe qui n'avait su dissimuler son indiscrétion.

    - Oui... Pourquoi Mielbart ? dit-elle.

    - Oh ! Répondit Félicien en fanfaronnant un peu. Simple essai. J'ai promis de me réconcilier avec lui et même de lui faire certaines concessions s'il...

    - S'il guérit Mylène ?

    - Précisément.

    - Mais vous ne croyez pas en sa science... Vous l'avez assez dit !

    - Hé ! Que voulez-vous, je n'y crois pas, bien sûr. Mais sait-on jamais ? Il n'est pas sot notre Mielbart. Et si Mylène doit être sauvée grâce à lui, pourquoi ne pas essayer ?

    Certes, cette décision que Félicien excusait mala- droitement, lui était plus insupportable qu'une brûlure au fer rouge. Derrière le fallacieux prétexte, il y avait à vrai dire deux êtres infiniment orgueilleux, deux combattants entêtés, prêts à s'entredéchirer pour s'arracher l'ultime victoire.

    ***

    Félicien avait-il bien agi en appelant Mielbart ? Ne lui avait-on pas certifié que tout était fini, que Mylène était perdue ?

    - Mielbart viendra demain ! assura-t-il.

    - Félicien, au nom du ciel, faites...

    - Je vous somme de ne plus parler ici de ce Milet. Mielbart viendra, et lui-seul.

    - Dieu ! Oh Dieu ! Un pardon... Un simple pardon. C'est si facile pour vous, Félicien... dit Berthe.

    - Et mon honneur, qu'en faites-vous ?

    - Honneur ! Gloire ! Toujours vos grands mots, vos belles idées, votre clinquant ! Mais la vie, cette vie qui bat dans ce petit corps qui va mourir, ne mérite-t-elle pas mieux ?

    - Je vous en prie, ma chère, méfiez-vous de ce que vous avancez. Décidément, vous parlez beaucoup aujourd'hui...

    Berthe sentit monter en elle une colère telle que toutes les convenances ne l'eussent pas arrêtée. Elle éclata fébrile, démontée :

    - Oui... la femme est une esclave ! Si c'est ce que vous insinuez. Selon vous, elle doit être soumise, silencieuse, disponible... Mais n'est-ce pas ce que je suis à vos côtés depuis toujours ? Tandis que vous vivez votre vie, je me traîne à vos pieds comme une ombre. Savez-vous que j'existe, moi aussi ? Que Nous existons : Mylène et moi ? Et savez-vous aussi à quel point notre cœur saigne ?

    À bout, Berthe s'effondra dans un fauteuil. Lui, plein de rage, faisait les cent pas en répétant :

    - Soumise... Soumise ... Suis-je un tyran ? Vous ai-je un jour, une seule fois, imposé telle ou telle de mes opini- ons ?

    - Félicien, reprit Berthe en relevant son visage maculé de larmes, j'ai tant besoin de vous, de votre aide, de votre compréhension. NOUS avons besoin de vous !

    - Comme un père, un protecteur ?

    - Non ! Comme des êtres qui doivent s'aimer les uns les autres.

    - Je vois, je vois. Sentiment, affection... Quand com- prendrez-vous que l'homme est fait pour dépasser tout cela ? Il y a de grandes choses en lui, que souvent il ignore, parce qu'il est, comme vous, prisonnier de son affectivité.

    - Mais je veux être petite, moi, comme notre enfant. Il n'y a rien de plus vrai qu'un enfant qui a mal ! Et puis...voilà : je hais les forts, ceux qui savent tout, qui veulent tout...

    - Vous déraisonnez ma pauvre Berthe... Vous déraisonnez ! Je crois que ces nuits de veille vous ont barbouillé l'esprit.

    - Oh non, Félicien, je ne rêve pas. Je suis même plus sincère que jamais. Peut-être la fatigue me donne-t-elle ce relâchement à l'égard des convenances, je vous l'accorde ; mais sachez bien que je ne rêve pas. Oui, je le redis bien fort : je veux être petite comme elle ; je veux voir avec les mêmes yeux qu'elle... ces yeux que Dieu lui a faits ce matin pour nous éclairer. Et si je devais en mourir, moi aussi, jamais...

    Elle n'acheva pas sa phrase. Quand elle releva la tête, Félicien avait disparu. Son pas résonnait sur le plancher de la salle à manger. Plus seule qu'Ursule dans son cachot, elle courut se réfugier auprès de Mylène. Là, elle chut à genoux, suppliante à l'égard de Celui qui pouvait encore l'aider : « Mon Dieu, accorde-moi une faveur. En échan- ge, je te promets de me consacrer à Tes œuvres. Fais que Félicien reçoive Ta lumière et qu'enfin son cœur s'ou- vre... »

    Devant sa fille, dont les yeux semblaient fermés pour toujours, elle se mit à prier. Mais ce n'était pas cette prière coutumière qu'elle avait tant de fois rabâchée au cours de son existence. Celle-ci était vraie !

    Bien qu'elle sût Mylène à deux doigts de la tombe, elle gardait courage : un autre cœur que le sien, saignait quelque part dans un cachot et elle se jurait d'exaucer le vœu de la petite mourante. Un pressentiment lui donnait même la quasi-certitude que les retrouvailles auraient bien lieu.

    ***

    Félicien attendait anxieusement l'arrivée de Mielbart. Dès cinq heures du matin, il s'était levé, avait négligé volontairement sa toilette et n'avait pas pris son petit déjeuner. Depuis, il guettait à la fenêtre de son bureau les passages de voitures, les moindres bruits du parc. Parfois son regard allait même plus loin, jusqu'au fond de la vallée. Et le temps s'écoulait trop lentement.

    Son journal de famille gisait, ouvert à la page d'un jour meilleur. Sans cesse il le prenait, essayait de lire quelques phrases, ici ou là. Mais il ne maîtrisait plus rien : sa pensée vaquait ailleurs.

    - Faites qu'il la sauve ! Faites qu'il la sauve ! répétait-il.

    À l'égard du livre noir, il éprouva soudain comme du dégoût ; à tel point qu'il fit cette promesse insensée :

    - Oui, s'il la sauve, je brûlerai tout. Tout ! Et nous partirons loin en voyage...

    Il se voyait déjà parcourant la campagne, Mylène et Berthe à ses côtés. Le bonheur retrouvé !

    Mais la bonne frappa à la porte, apportant une tasse de thé qu'elle déposa sur le guéridon.

    - Merci Jessy.

    Jessy partie, Félicien fut de nouveau tourmenté. Si donc sa vie n'avait été qu'un rêve, qu'une méprise, pourquoi s'était-il donné tant de peine ? Qu'allait-il faire maintenant ? A plusieurs reprises lui revinrent les suppliques de l'enfant : « Pa... pa. Pa... pa. » C'était ce clochard qu'elle aimait, cette brute crasseuse. Fallait-il donc qu'il l'eût bien envoûtée... Mais Félicien, plus ferme que jamais, ne céderait pas : ce monstre ne le méritait pas.

    Vers dix heures, un klaxon se fit entendre. Le jardinier ouvrit le portail et la voiture de Mielbart pénétra dans le parc. De Parlier, qui l'observait de son piédestal, sentit son sang bouillonner. Une sorte de répugnance le saisit à l'idée de l'abaissement auquel il se sentait obligé de se soumettre. Mais il était trop tard pour revenir en arrière. Déjà Mielbart montait l'escalier aux côtés de Berthe.

    Vite Félicien se recoiffa, réajusta son complet et partit à la rencontre de Mielbart. 

    - Heureux de vous revoir, dit-il en tendant à ce dernier une main glaciale.

    - J'eus souhaité que cela fût en d'autres circonstances, répondit Mielbart tout aussi froidement.

    Cette apparente courtoisie, de part et d'autre, gênait beaucoup Madame De Parlier tandis qu'elle conduisait les hommes jusqu'à la chambre de Mylène.

    - Nom de Dieu ! lâcha le docteur  quand il vit l'enfant.

    Il se pencha sur elle, Berthe le suivait des yeux.

    - Depuis combien de jours est-elle dans le coma ? demanda-t-il.

    - Huit ! Dix peut-être... répondit Félicien.

    - Et vous ne m'avez pas appelé plus tôt ?

    - Nous espérions...

    - Vous espériez quoi ? Un miracle ? Or, je suis bien placé pour vous dire...

    Mielbart n'eut pas le temps de poursuivre.

    - Je vous en prie, l'interrompit Félicien, ne recommencez pas... Ce n'est ni le moment ni le lieu.

    Mielbart se tut, reprit son air grave.

    - Pas joli... soupira-t-il. Vraiment pas joli. Depuis quand n'a-t-elle rien absorbé ?

    - Un mois... dit Berthe ; mais on la perfusait.

    - Il est trop tard, confirma le médecin.

    - Mielbart ! supplia encore Félicien.

    - C'est un cas désespéré, comme j'en ai rarement vu dans ma carrière. Mais... si vous le permettez, ne restons pas ici.

    Chacun sachant bien qu'un patient dans le coma entend quelquefois les propos de ceux qui l'entourent, les deux hommes s'enfermèrent dans le salon.

    - Choc affectif, reprit Mielbart. Si vous n'aviez pas tant tardé...

    - Ce qui est fait est fait, dit Félicien.

    - Soit ! Mais votre fille est perdue.

    - Mais c'est précisément pour cela que vous êtes ici, Monsieur Mielbart : Mylène doit vivre !

    - Mon cher ami, je suis très honoré de la confiance que vous m'accordez. Malheureusement, vous vous mépre- nez...

    Félicien sentait monter en lui la colère. Un instant il faillit empoigner Mielbart par le col de sa belle chemise blanche ; mais il se contint, préférant dire ce qu'il avait sur le cœur :

    - À quoi donc servez-vous ? Où sont les pouvoirs de votre belle science ?

    Mielbart expliqua :

    - J'évite à mes patients de sombrer dans le coma et quelquefois je les en sors. Mais jamais... m'entendez-vous Félicien ? Jamais je n'ai eu la prétention d'accomplir des miracles.

    - Alors vous dites qu'il n'y a plus d'espoir ? C'est facile...

    - Aucun. Je confirme.

    - Combien de temps peut-elle vivre encore ?

    - Aussi longtemps que sa constitution le lui permettra. À ce stade, bien sûr, il ne s'agit plus que d'heures...

    Il y eut un long silence. Félicien défaillait. Mielbart, voyant son ex-ami en si grande peine, ajouta pour la forme :

    - J'ai déjà vu certains malades se relever alors qu'on les disait perdus. Vous croyez en Dieu, n'est-ce pas?

    - Nous n'avons pas encore retourné notre veste, rétorqua sèchement Félicien.

    - Alors... priez !